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L'autre habitat : la part du rêve (1978)

Cet article est repris du chapitre « Dimensions cliniques de l’autre habitat », qui constituait ma participation à la recherche du CSTB Autre Habitat, étude sur le phénomène des résidences secondaires (G. Barbichon, S. Karsenty, M. Perianez & A. Blanchet, 1978, pp.218-248). Il fut également publié par la revue bilingue Architecture et Comportement / Architecture and Behaviour, n°1, 1981, pp.103-122, Georgi Publ. Co, Suisse.

   
         
   

1 — Agir ou rêver

   
   

Quelqu'un a dit un jour que pour mesurer la valeur d'un homme, il fallait le placer sur une  Île déserte, nu et armé de sa seule intelligence. Vaste programme, et qui peut s'entendre de diverses façons. Sans doute, ce quelqu'un voulait- il dire que l'esprit devrait primer sur la matière : vue sous cet angle, sa philosophie mène à l'ascétisme et au plan de l'habiter elle trouverait son idéal dans le tonneau de Diogène. On peut y voir aussi l'expression d'une critique sociale désabusée quant aux futilités d'une certaine vie mondaine, comme l'a fait le cinéaste Losey dans The Servant, le mythe de l'île déserte permet alors d'aborder le problème du vrai et du faux, de l'authenticité et du paraître. Il existe une autre interprétation, variante dépolitisée de la deuxième, et totalement inverse à la première : c'est celle de Robinson Crusoé. Contrairement à Diogène qui renonce progressivement aux biens matériels, la valeur de Robinson se mesure à la quantité d'objets matériels dont il est le propriétaire à la fin du livre de Defoe, et ce, uniquement grâce à une dévorante obsession de faire, réaliser, construire.

Ces trois ouvertures possibles à partir de l'idée de la valeur de l'homme et sa mesure me semblent pouvoir éclairer modestement un certain imbroglio dans le domaine des comportements de l'habiter, qui résulte de leur entrecroisement : mettez sur scène Diogène, des personnages de Losey et Robinson, et vous n'aurez sans doute pas une bonne pièce, mais peut-être une assez bonne idée de la multidimensionnalité de l'acte d'habiter. Surtout si on considère que tous les personnages peuvent être joués par le même acteur, c'est-à-dire par vous ou moi, et que l'île déserte n'est qu'un fantasme. Car la pièce se joue partout, autant à la ville qu'à la campagne ; mais de façon moins confuse peut-être à la campagne, à la mer ou à la montagne, où nos loisirs nous permettent de dresser le décor révélateur d'une intention de passer à l'acte quelque chose de nos fantasmes.

Aventure, scène, pièce, décor, mais le public ? Le public, ce sont les autres, évidemment, mais parfois une part de nous-mêmes nous sert de public comme quand nous rêvons, et, à notre tour, nous sommes le public pour les autres.

À ce schéma de trois aventures d'habiter parmi sans doute beaucoup, vient s'opposer une quatrième solution qui consiste non pas à agir symboliquement du fantasme, mais à le traiter par les moyens du bord, à l'élaborer intérieurement comme une des richesses de notre vie psychique, sans pour autant décréter comme Diogène que cela n'est possible qu'en abandonnant notre fatras matériel. Cette solution consiste essentiellement à ne pas entrer dans le jeu du paraître, à déclarer inepte l'idée de mesurer la valeur d'un homme d'une quelconque manière. Et surtout en tranchant dans la dialectique de l'esprit et de la matière au bénéfice prépondérant de l'un ou l'autre des termes, qui, dédialectisés, fuiraient vers les limites extrêmes de la méditation Zen ou la prostration catatonique, côté esprit ; et vers l'Homo faber intégral, le self made man et l'American Way of Life côté matière.

Quand nous recourons à cette solution, l'habiter ne constitue pas un domaine important de réalisation des potentialités individuelles ; l'environnement construit ferait ici en quelque sorte partie de la nature, au même titre probablement que les modèles socioculturels dans lesquels nous tombons au hasard de notre naissance : le milieu et ses variations, serait surtout l'affaire des agisseurs. Pascal me semble illustrer cette attitude quant il dit que nos malheurs viennent de ce que nous ne savons pas rester seuls dans une chambre.

Contradiction, me direz-vous, les quatre murs d'une chambre, c'est précisément de l'habiter. Certes, mais cet habiter-là est de l'habiter-naturalisé, que j'oppose à un habiter-agi, en tant que théâtre d'opérations de notre relation à autrui. Comme si de moindres dispositions ou capacités à fantasmer, à rêver, conduisaient à tenter d'agir nos rêves dans la réalité.

Sinon pourquoi ne pas se contenter de rêver ? C'est que le rêve (dont certains font l'activité principale de l'homme, l'état éveillé n'ayant pour but que le nourrir de matériaux nouveaux !), la capacité de rêver estinégale selon les individus, comme le remarque Khan (1972), disciple de Winnicott, en proposant son concept d'espace du rêve : « J'ai commencé par découvrir dans mon travail clinique avec les adultes qu'ils pouvaient utiliser l'espace du rêve exactement comme l'enfant utilise l'espace transitionnel (...). Puis je tentai de différencier le processus du rêve, qui articule des conflits et des mouvements pulsionnels inconscients, de l'espace du rêve où le rêve les actualise. J'en vins aussi à reconnaître que pour de nombreux patients, le processus du rêve est à leur disposition mais non l'espace du rêve ; aussi bien tirent-ils alors de leurs rêves bien peu de satisfactions et ont-ils un sens très pauvre de la réalité vécue du rêve rêvé (...). Mon expérience clinique me conduit à penser que les patients, lorsqu'ils ne peuvent instituer un tel espace dans leur réalité intérieure, cherchent à utiliser leur espace social et leurs relations d'objets pour "agir" (act out) leurs rêves. Mon hypothèse serait donc qu'un rêve qui s'actualise dans l'espace du rêve limite l'acting-out des rêves dans l'espace social. Le rêve qui s'actualise dans l'espace du rêve conduit à une personnalisation de l'expérience de rêve et de tout ce qu'elle implique dans le domaine de l'instinct et de la relation d'objet » (Khan, 1972, 228).

Chez un couple d'interviewés de l'étude « Autre Habitat » (Barbichon et al., 1978), se fait jour une véritable division du travail social du rêve entre conjoints : lui, un travailleur manuel, justifie l'acquisition d'une résidence secondaire par son besoin d'activités concrètes, telle la plongée sous-marine, qui le conduit à construire une base de loisirs virils où ses amis et lui s'affairent en permanence. Elle, intellectuelle, déclare être en dehors de tout ce tumulte : avec France-Musique et de bons livres à lire, elle est bien partout. Nous dirons avec Masud Khan que l'institution de son espace de rêve se réalise indépendamment d'un agir-au-dehors, relativement tout au moins.

Si le manque-à-fantasmer nous paraît fonder la différence de conduite entre des personnes plus facilement portées à l'introspection et d'autres pour qui agir au dehors est un besoin psychique, cette donnée clinique ne nous dit pas pour autant ce qui dirigerait cet agir vers le champ de l'habiter, ou plutôt quel statut l'agir de l'habiter pourrait avoir entre tous les univers possibles de l'action.

Autrement dit, en dehors de l'habiter naturalisé, de l'habiter vêtement en quelque sorte, qu'est-ce qui fait que l'acte d'habiter soit tellement plus important que les autres ; et, si nous habitons tous, pourquoi, selon la formule d'Orwell, certains habitent-ils davantage que d'autres, davantage, c'est-à-dire avec plus d'intensité ?

   
   

2 — Pourquoi l'habiter ? La maison individuelle ? La nature ?

   
   

Dans son article « Réalités psychiques et réalité matérielle », Pasche (1975) écrit : « Il y a une réalité matérielle à travers laquelle doit passer la réalité psychique et en laquelle elle loge, réalité qui n'a ni l'impalpabilité du flatus vocis, ni la fugacité d'un sourire ou d'une grimace, c'est le corps : le poids, l'épaisseur compacte, la surface d'un corps humain. Dans les techniques d'embaumement, la substitution d'un objet impérissable à la chair putrescible : sépulture, masques, statues - ou, dans le cas d'inhumation à même la terre, de cendres jetées au vent, à la mer : substitution de la nature toute entière à l'enveloppe chamelle - il s'agit toujours de lui faire réintégrer un corps afin d'interposer un écran matériel, donc perceptible, entre le vivant menacé et l'âme dangereuse » (Pasche, 1975, 192).

Ceci leste d'un poids particulier toutes les manifestations touchant à l'enveloppe matérielle construite de l'homme ! Car, c'est de là que nous vient cette nécessité, tant de fois entendue, de la pierre, de ce qui est bien lourd, qui a toujours existé, qui se tient sur la terre, et dont on peut « faire le tour » : la maison de campagne, qui symbolisera toujours avec succès le corps de la mère, là où la ville avec sa juxtaposition de milliers de corps-de-mères impose un exercice fantasmatique impossible. Nous voulons « maman pour moi tout seul", et c'est l'essentiel de ce qu'il y a à savoir sur la maison individuelle, un secret de polichinelle dans le tiroir (dans le terroir ?).

« Se presser contre le sein n'aurait donc pas seulement pour but de se rapprocher de la mère, ne serait pas seulement une tentative de fusion, ce serait aussi l'assurance que ce mouvement vers l'absorption totale n'ira pas plus loin, sera arrêté en chemin, le plus près possible mais pas au-delà. La représentation du sein par un balcon, dans les rêves et le langage imagé (le balcon donne sur le vide et nous en protège), nous paraît très significatif. Ainsi l'enfant s'offre à la réalité psychique maternelle dans cet échange de regards très peu sensorialisé et tendant à la compénétration en même temps qu'il s'appuie, prend assise, se tient en quelque sorte sur la chair de la mère. Il lui est ainsi possible de se partager entre la réalité matérielle du sein et la réalité psychique du regard maternel » (Pasche, 1975, 194-195).

Nous aurions donc ici le fondement de la fantasmatique qui soustend l'acte d'habiter. Il n'est guère étonnant que celui-ci se manifeste de façon plus directe dans la vie de loisir, où le principe de plaisir prend certains droits, que dans la sphère du travail, de l'habitat citadin. Et notamment à ce niveau relativement simple, parce qu'archaïque, de significations symboliques où l'environnement naturel, vécu comme maternel, fait l'objet d'une démarche fusionnelle. Le bénéfice de cette « fusion » (toute relative car ne s'accompagnant pas de la dissolution, même temporaire, des structures du Moi comme dans le sommeil, ou l'orgasme, mais pouvant à l'occasion s'en rapprocher) serait d'opérer un ressourcement narcissique par la régression du Moi vers le narcissisme primaire, avec la bénédiction de l'idéal du Moi et du Surmoi : il ne s'agit pas de la problématique œdipienne, mais prégénitale, de la relation « à deux » et non « à trois ». Tout se passe alors comme dans le sphère du rêve, sans les angoisses que provoque ce type de régression par exemple, dans les épisodes psychotiques, où les instances sentent en quelque sorte le danger de la déstructuration. La fusion permet de retrouver l'omnipotence narcissique du nourrisson, mais seulement au danger d'un état anobjectal, sans clivage entre le sujet et un monde extérieur : en fait, c'est le danger du fantasme de retour à la vie intra-utérine. Le recours à cette régression permet de renaître périodiquement, et n'est pas tellement différent du travail du sommeil, dont on pense depuis de récents travaux qu'il est bien davantage le gardien du rêve que l'inverse, comme l'avait trop timidement proposé Freud. L'homme moderne ne repart au combat contre l'épuisement nerveux dans les grandes villes qu'après s'être restauré psychiquement par ce mouvement regrédient-progrédient dont toute la fascination est faite de l'éventualité de la fusion définitive à la Mère (qui équivaudrait à la mort, à l'anéantissement, à la fin de tous les conflits-, ne dit-on pas « mourir de plaisir » ou aussi « la petite mort » pour l'orgasme ? ). Il n'est donc pas étonnant que la résidence secondaire soit parfois conçue ou envisagée comme le lieu de la dernière demeure, tombeau, caveau, et la remarque de Pasche sur le besoin de substitution d'un objet à la chair putrescible prend ici tout son sens. Dans le même mouvement, mais par dérision, le tombeau peut être appelé « résidence secondaire » :

Madame Rosa, dans le livre d'Ajar (1975), La vie devant soi, finit par dire à son petit protégé Momo (qui a découvert son secret : la cave aménagée en « trou juif », en planque atavique de rescapée des camps de la mort, mais qui n'est pas en âge de comprendre) : « c'est ma résidence secondaire ». Également témoin de cette proximité psychique, le passage suivant d'un des Contes à Rebours de Didier Anzieu : « Je n'étais pas entré dans un cimetière depuis la mort de mon père, j'avais alors dix ans. Le site fut, pour mes yeux d'adulte, une révélation. Les promeneurs y circulaient lentement, rares et recueillis. Les arbres et les fleurs innombrables seuls produisaient quelque bruit et ce bruit était un frémissement d'ailes. On respirait un air extraordinairement pur Je compris qu'un tel lieu m'était destiné. Le voisinage des morts ne me répugnait plus, maintenant que ma mère adorée les avait rejoints (... ). Ici, par une contradiction, la proximité des morts permet d'échapper le plus à la mortalité. Cette pensée paradoxale provoqua mon premier éclat de rire après les obsèques, mit fin à mon deuil et me décida à m'installer, le jour suivant, dans le caveau de famille, pour écrire » (Anzieu, 1975, 65-66).

Tout le monde n'est cependant pas aussi fasciné, heureusement sans doute, par la promesse de fusion à la mère dont la mort semble porteuse. Mais cet élément existe, et est actif inconsciemment en chacun de nous, bien que puissamment contrebalancé par l'intrication avec la pulsion de vie.

Dans cette optique, la belle indépendance de l'interviewée qui se passe fort bien d'« habiter » un environnement construit grâce à sa capacité de rêver, reposerait sur une solide certitude inconsciente quant à la présence de la mère en tant qu'objet intériorisé. La majorité d'entre nous ne pouvant en dire autant, notre environnement bâti nous sert de catalyseur, de facilitateur matériel pour obtenir cette même certitude, par le rappel symbolique de la présence « réelle » de la mère. Cependant, certains d'entre nous possèdent quant à la présence de l'objet maternel, une certitude certes solide, mais négative et « savent » donc que la mère est symboliquement absente. Cette catégorie de personnes sera souvent tentée de modifier son environnement dans une conduite de quête de la mère, qui, dans les cas extrêmes, fait les vocations des grands aventuriers et explorateurs, et à un niveau moins caricatural, entraîne une difficulté certaine à se fixer à un lieu donné à peu près de la même façon qu'un enfant peut rejeter des adultes tutélaires qui ne sont pas ses vrais parents. Si la mère est absente, Monsieur de La Palice en serait d'accord, c'est qu'elle est ailleurs. La dimension de l'ailleurs authentifie un habitat de loisirs éloigné comme représentant symbolique de la vraie mère retrouvée. De ceci découlent diverses stratégies possibles dans une dialectique habitat-voyage centrée sur la présence/absence de la mère, sur l'aventure de/ou le renoncement à sa quête et sur la récompense ou la frustration de cette aventure. Cette dialectique habitat-voyage mériterait en elle-même une recherche spécifique, qui s'attacherait à cartographier les combinaisons d'éléments psychiques entrant dans chacune des nombreuses stratégies possibles entre ces deux pôles.

Notons déjà des différences significatives, pour les résidents secondaires, entre ceux qui aspirent au calme de la campagne (auxquels nous nous sommes attachés implicitement), et ceux déjà plus proches de l'aventure, qui choisissent la mer ou la montagne : c'est-à-dire qu'ils optent pour une possibilité régulière d'affrontement de l'objet maternel mauvais : « ... la mer était mauvaise, mais la soupe était bonne » (Prévert, La pêche à la baleine). Une autre position dans la dialectique habitat-voyage peut être trouvée dans l'appel de l'aventure, du large, du voyage dans tous les sens du terme mais avec comme caractéristique principale l'impossibilité, l'inaccessibilité du but final inavouable, ou sa reconduction régulière par désillusions successives. Bien plus souvent cependant, l'aventure sera une fuite œdipienne dans le registre de la relation à trois, revêtant le caractère d'une errance dont les buts conscients ne sont que prétexte à expier une culpabilité (et le gain secondaire celui de l'exhiber au monde entier) : Œdipe lui-même « après » mais aussi le Hollandais Volant, le Juif Errant, le Capitaine Nemo et, encore, Robinson Crusoé, l'inventeur des résidences secondaires en tant qu mythe moderne.

Il serait, bien sûr, abusif de prolonger trop loin ce schéma, qui concerne moins le point de vue structural, de la personnalité, que des états du Moi par définition en élaboration constante ; mais nous le garderons en mémoire, de même que la banalité, toujours exacte, que la maison symbolise le sein maternel. Dans ce registre, la résidence secondaire, signe de richesse et de réussite, est justifiée comme un besoin physique pour les enfants et semble un déplacement probable de l'évocation d'un sein maternel opulent, non vécu dans sa seule fonction nourricière mais comme possession merveilleuse, signe de la richesse maternelle en bonnes sensations tactiles, olfactives, acoustiques. L'envie de sein, déplacée sur l'envie de richesse, est défensivement attribuée aux enfants réels pour se cacher les désirs infantiles propres, toujours actifs, des résidents secondaires (comme de nous tous). Ce besoin nous semble davantage présent dans les classes pauvres (socialement ou dans l'histoire psychologique des individus : les riches ont toujours des mères ou nourrices à leur disposition). Au plan social, l'engouement pour les résidences secondaires, en plus de tout ce que les sociologues ont dégagé, serait en partie basé sur cette idée de superflu psychiquement vital pour certains, faisant que le premier luxe que s'offrent les pauvres devenus riches est cet avatar du bon sein, dont ils acquièrent (tardivement, mais l'inconscient ignore la temporalité), la maîtrise, le libre accès et la libre disposition.

   
   

3 — L'espace transitionnel

   
   

Qui dit stratégies, dit jeu. L'apport de Winnicott est ici considérable, car c'est ce théoricien anglais de la psychanalyse qui a le mieux fait la jonction entre les catégories intrapsychiques de la psychanalyse freudienne et kleinienne et le niveau d'expérience culturelle le plus souvent délaissé par ceux-ci. Or, cette articulation est assurée par le jeu. Le but du jeu, pour Winnicott, est d'atteindre une évolution capitale pour le petit enfant, celle du passage du sein de la mère et de son regard aux autres objets existants, par l'élaboration de l'aire intermédiaire d'expérience. La base de l'expérience, plus tard expérience culturelle, reste la reconnaissance et l'intégration dans le Moi des objets « non-Moi ». L'œuvre de Winnicott est célèbre dans le grand public, anglo-saxon du moins, par la notion d'objet transitionnel que tout parent prend plaisir à observer sous la forme des tétines, draps suçotés, ours, couverture-fétiche, etc., dont les jeunes enfants refusent obstinément de se séparer même et surtout quand ils sont sales. L'exemple, que cite Winnicott lui-même, est ce personnage de la bande dessinée Peanuts de Schultz, dénommé Linus. (Le succès de l'objet transitionnel en fait oublier la théorie importante, ainsi que les autres apports de Winnicott.)

Si la fusion à la mère et les avatars de sa quête organisent la base de notre problématique, la deuxième grande catégorie de significations de l'habiter-autre se situe dans ce que Winnicott a appelé l'espace transitionnel, un espace psychique « ni dehors, ni dedans » créant l'articulation entre les objets psychiques et les objets externes réels et permettant, à travers le jeu, l'expérience culturelle : « ... je donne une forme concrète à l'idée que je me fais du jeu en affirmant que le jeu a une place et un temps propres. Il n'est pas au-dedans, quel que soit le sens du mot (... ). Il ne se situe pas non plus au-dehors, c'est à dire qu'il n'est pas une partie répudiée du monde, le non-moi, de ce monde que l'individu a décidé de reconnaître (quelle que soit la difficulté ou même la douleur rencontrée) comme étant véritablement au-dehors en échappant au contrôle magique. Pour contrôler ce qui est au-dehors on doit faire des choses, et non simplement penser ou désirer ; et faire des choses, cela prend du temps. Jouer, c'est faire » (Winnicott, 1975, 59).

Winnicott nous ouvre ici une piste possible : le jeu dans son espace/ temps spécifique (« l'espace potentiel ») a pour but la reconnaissance des objets « non-moi». Mais qu'advient-il quand le but (cela arrive) est atteint ? Le jeu cesse, du moins il se déplace, se trouve d'autres non-moi à mettre enjeu, ou d'autres jeux avec le même non-moi. Par le jeu s'effectuent les intégrations au moi d'objets non-moi, auxquels désormais on s'habitue. Le passage alors à d'autres objets non-moi permettra ultérieurement le plaisir des retrouvailles avec ces objets supports d'élaborations fantasmatiques. On reconnaît là la dialectique entre familiarité et étrangeté, entre la présence et l'absence de la mère, symbolisée dans et par le jeu  : la bobine et sa ficelle, fort-da. Ou encore avec Winnicott : « le jeu est extraordinairement excitant, mais il faut bien comprendre que s'il est excitant, ce n'est pas essentiellement parce que les instincts y sont à l'œuvre. Ce dont il s'agit, c'est toujours de la précarité du jeu réciproque entre la réalité psychique personnelle et l'expérience du contrôle des objets réels. C'est de la précarité de la magie elle même dont il est question, de la magie qui naît de I'intimité au sein d'une relation dont on doit s'assurer qu'elle est fiable. » (Winnicott, 1975, 67). Le plaisir des retrouvailles réside dès lors aussi dans l'épargne psychique, un élément important du jeu rendue possible par les traces mnésiques des précédents objets non-moi déjà intégrés : la reconnaissance se vit comme intégration facilitée, comme économie du travail d'intégration. Dans Le mot d'esprit, Freud note que « plus deux ordres d'idées que le même mot rapproche sont éloignés l'un de l'autre, plus ils sont étrangers l'un à l'autre, plus grande est l'épargne de trajet que la pensée réalise grâce à la technique de l'esprit. Il convient du reste de noter que, dans ce cas, l'esprit use d'un moyen de liaison que rejette et évite avec soin le raisonnement sérieux » (Freud, 1969, 181-182). On aura compris que nous tentons de poser le problème d'une alternance des investissements, de la régularité pendulaire de cette alternance et de la variante qui consiste à alterner l'alternance : entre pôles d'habiter primaire et secondaire, mais aussi entre l'habiter et le voyage, ou le non-habiter. A l'alternance Moi Non-Moi, dans l'espace potentiel du nourrisson, équivaudra à l'âge adulte la kyrielle d'expériences kaléidoscopiques produites par l'entrecroisement des alternances du processus primaire-secondaire, de l'alternance familiarité-étrangeté, de l'oscillation métaphorique-métonymique d'où naissent en définitive ces univers de représentations en quête de support matériel facilitant, d'objet transitionnel, que Sansot et al. (1 978) ont appelés la secondarité. Pourquoi la résidence secondaire jouerait-elle un rôle plus important que quelque autre objet dans tout ceci ? Peut-être de par ses résonances fantasmatiques maternelles, la résidence secondaire constitue-t-elle un objet « presque-Moi » privilégié dans l'espace potentiel comme point de passage facile entre l'expérience culturelle et le fantasme. Plus important nous semble un principe « économique » qui découle de tout ceci, en quelque sorte un principe des vases communicants entre objets devenus Moi et redevenus Non-Moi, dont le bilan d'investissement libidinal provoquerait l'alternance entre ce qui était étrange mais est devenu familier dans le Moi et qui sera délaissé pour ce qui parait étranger à nouveau. Tantôt régression, tantôt progression, reconstitution du Moi et de ses limites ; tantôt ressourcement fusionner « terrien », tantôt joie renouvelée des affrontements phalliques sociaux et technicisés.

   
   

On nous pardonnera ici, plutôt que de produire le témoignage des interviewés (Barbichon et aL, 1978), de citer un long extrait de textes de Clare Winnicott et de faire d'une pierre trois coups, car les week-end britanniques sont l'ancêtre et le modèle des nôtres ; ce que permet de faire le jeu est ici parfaitement exprimé et de plus il l'est dans le champ de l'habiter.

« Chaque fois que nous partions de Londres en auto pour aller à Plymouth, Donald était toujours très excité quand nous arrivions à l'endroit où la terre, des deux côtés de la route, change de couleur pour prendre la teinte rouge du Devon. La richesse du sol le ramenait à la richesse de ses premières années avec lesquelles il n'avait jamais perdu contact. Naturellement, au retour, il était également content de laisser tout cela derrière lui. Mais il était fier d'être Dévonien, fier qu'il y eût sur la carte du Devon un village Winnicott que nous n'avons, en réalité, jamais trouvé, bien qu'ayant toujours eu l'intention de le chercher. Mais il suffisait de savoir qu'il était là (... ). Sans aucun doute, dès son plus jeune âge, Donald a su qu'on l'aimait. Il connut donc dans son foyer une sécurité qu'il pouvait considérer comme allant de soi. Dans une maison aussi vaste, toutes sortes de relations étaient possibles, et il y avait suffisamment d'espace pour que les tensions véritables fussent isolées et résolues à l'intérieur du cadre même. Partant de cette position de base, Donald était libre d'explorer tous les espaces disponibles dans la maison et le jardin, autour de lui, de remplir ces espaces avec des fragments de lui-même et d'édifier ainsi progressivement son monde à lui. Cette capacité d'être chez soi (to be at home) lui a été très utile tout au long de sa vie. (...) La communication entre les enfants et les adultes, chez les Winnicott, a dû être d'un haut niveau. Tous avaient, bien entendu, un sens irrésistible de l'humour, ce qui, avec la joie et le sentiment de sécurité que leur offrait leur cadre, signifiait qu'il ne se produisait jamais chez eux de "tragédies" mais uniquement des épisodes amusants. Il n'y a pas si longtemps, une fuite d'eau sur le toit provoqua une inondation et de sérieux dégâts, mais tous les membres de la famille furent beaucoup plus excités et amusés qu'alarmés par cet incident inattendu. » (Revue l'Arche, Winnicott, 1977, 28).

   
   

Dans le grand jardin des Winnicott, il y avait une pente raide, « Le Mont Everest pour un petit enfant » ; c'est Donald qui parle :

« Donc cette montée qui va du terrain de croquet à la partie plate où se trouve l'étang et où il y avait, dans le temps, un immense parterre d'herbe des pampas entre les frênes pleureurs (à propos, connaissez-vous le bruit excitant que fait l'herbe des pampas par un chaud après-midi dominical quand les gens sont étendus sur des couvertures, au bout de l'étang, en train de lire ou de sommeiller ?) Cette montée est, comme on dit, chargée d'histoire. C'est là que j'ai saisi le maillet de croquet qui m'appartenait (avec un manche de 30 cm, car je n'avais que trois ans) pour aplatir le nez de la poupée de cire appartenant à mes sœurs. Cette poupée était devenue pour moi une source d'irritation, car mon père ne cessait de me taquiner à son sujet. ( ... ).Ainsi donc je savais que cette poupée, il me fallait l'abîmer et une grande partie de ma vie a eu pour base le fait incontestable que j'avais réellement fait cet acte, ne me contentant pas d'en avoir le désir et de le projeter. Je me sentis probablement quelque peu soulagé quand mon père, prenant plusieurs allumettes à la suite, chauffa suffisamment le nez de cire pour pouvoir le remodeler. C'est ainsi que le visage redevint un visage. Cette première démonstration de l'acte de restitution et de réparation m'a certainement impressionné et m'a peut-être rendu capable d'accepter le fait que moi-même - cher petit être innocent - j'étais effectivement devenu violent, directement avec la poupée, et indirectement avec ce père à l'humeur égale qui venait juste d'entrer dans ma vie consciente. » (Revue l'Arche, Winnicott, 1977, 28).

   
   

4 — Le jeu de la cabane

   
   

Parmi les jeux de l'enfance qui nous semblent se rapprocher le plus au niveau même de leur contenu et non plus seulement comme principe de fonctionnement, de la problématique de l'habiter-autre, il faut faire une place de choix à ce que nous appellerons le jeu de la cabane au fond du jardin. Ce jeu, que nous avons tous joué, sinon dans un jardin, sur une plage, un terrain vague ou un coin secret d'appartement, se combine souvent avec le jeu de « papa-maman », qui peut donner lieu au jeu « du docteur », mais qui se cantonne le plus souvent prudemment dans l'imaginaire d'une famille enfantine, image de celle des parents revue et corrigée par la fantasmatique œdipienne.

C'est un jeu extrêmement riche de significations identificatoires où l'expérience acquise par la « capacité d'être seul » (grâce à la présence distanciée et silencieuse de la mère) fournit désormais la base de départ pour une mise en scène agie de la solution réelle future du complexe œdipien : les relations sexuelles abouties avec l'autre sexe, et au-delà, le fait de devenir parent soi-même. Tout cela est bien connu ; ce qui nous intéresse particulièrement, c'est le rôle facilitant de la construction de la cabane, pour cette répétition générale par laquelle les enfants commencent à oser assumer l'idée qu'ils feront comme leurs parents dans le domaine même où l'interdit œdipien pèse (pesait ?) de tout son poids (raison bien évidente du caractère délicieux de ce jeu, ainsi que de la gêne éprouvée par les parents).

On peut voir, dans ces jeux de la cabane, l'œuvre de quelque atavisme nidificateur, ou, avec Rank (1968), des nostalgies concrètes de l'utérus, mais ce type ou ce niveau d'explication nous paraît devoir être relié au niveau archaïque du mouvement fusionner. Ici, le mouvement est progrédient, investissant, conquérant, organisant l'environnement dans un projet clair d'identification au rôle parental : non plus être-dans-lamère mais devenir père-mère soi-même. Le début de réponse qu'il nous paraît possible de proposer va dans le sens d'un acte fondateur du projet de couple, d'un manifeste en quelque sorte, par lequel le couple conquiert son statut d'indépendance vis-à-vis des géniteurs, en proclamant une identité qui se veut égalité, en préparant à travers un agir bâtissant un agir sexuel isolé, déplacé, qui ne pourra être légitimé qu'une fois la construction terminée.

En va-t-il autrement des couples adultes ? Non, probablement, et ce qui serait remarquable dès lors dans les résidences secondaires, c'est qu'elles remplissent le rôle du jeu de la cabane pour le couple adulte, qu'elles sont le signe de la nostalgie du jeu de papa-maman, donc de la nostalgie de l'enfance et de son innocence, de sa simplicité dans la quête du désir. Installer sa résidence secondaire, collecter les ustensiles souvent de bric et de broc, les vieux meubles et tout ce qui est de trop dans la résidence du « vrai couple urbain », ressemble étrangement aux délices perdus des objets empruntés aux parents pour jouer à être comme eux. Retourner à ce jeu contient à la fois une promesse imaginaire de retrouver les potentialités perdues par tous les choix successifs qui ont fait la vie de l'adulte et un retour « réel », bien qu'imaginaire, à un jeu de couple simplifié, à des formes sociales rurales simples (en fait, non), en tout cas dont le sens symbolique permet une réaffirmation du désir d'instituer, destituer, restituer le couple ou aménager sa position œdipienne en ce concerne cet objet Non-Moi à intégration oscillante alternative dans le Moi que constitue un conjoint.

L'univers du couple est largement l'héritier de celui des parents qu'il reproduit, ignore, détruit, par rapport auquel il se définit. La fondation du couple réel et sa vie ultérieure reste en contact inconscient avec le modèle du couple parental. Les modalités de résolution de I'Œdipe joueront alors sur le nouveau couple, dans ce registre des identifications aux parents rendues faciles ou malaisées ou culpabilisées selon la vie psychique du couple. Le week-end en « résidence secondaire » peut être alors une forme d'excuses œdipiennes faites tardivement aux parents : le retour à la cabane, une façon d'enlever de l'importance du sérieux au projet œdipien du couple actuel. Et faisant d'une pierre deux coups, le recours à la cabane permet la négation de ce mouvement régressif par son apparent caractère de « progrès » dans le statut social, souvent en « dépassement » de celui des parents (donc également en rapport conflictuel possible dans le registre œdipien).

Il n'est pas impossible que cette expression moderne du respect filial ait été préparée, au plan socioculturel, par le modèle ancestral des rites religieux. La messe du dimanche, la contrition hebdomadaire fonctionne également dans ce registre, mais Dieu le Père semble céder le pas, MLF oblige à Dieu-la Mère Nature.

Un des interviewés, très fier d'avoir une « résidence secondaire », à laquelle ses parents n'avaient jamais osé rêver s'exprime clairement sur ce point :

Enquêteur : « Ce n'est pas une deuxième maison ?

Interviewé : « Non, non, une maison c'est une maison, non, je ne pense pas que ce soit ... non, pour, personne d'ailleurs, tout le monde l'aime bien ce petit appartement là-bas, c'est... mais c'est la petite cabane en somme... c'est le... c'est le petit coin quand même, des fois quand on est gosse on se fait une petite baraque... dans un coin du jardin, un truc comme ça... et bien ça, c'est un peu... bien qu'étant adulte c'est un peu... c'est notre petite cabane de vacances, pas la maison de poupée, mais enfin presque. »

Quand ce genre de « manœuvre œdipienne » vise en outre à réparer les accidents ou traumatismes subis à une époque précédente, nous aurons affaire à un pseudo-oedipe proche de la « fuite dans la santé » ou de ce que Winnicott appelle le « false-self ».

L'idée du faux chez Winnicott est liée à l'échec de l'expérience du jeu et du contre-jeu maternel, qui compromet la transition. L'Œdipe est alors abordé en mauvaise position, avec des chances amoindries de trouver une bonne résolution. En somme, le false-self fait semblant de jouer, il pousse au conformisme social, à la réussite professionnelle défensive à visée antidépressive, et forcément à tout ce qui relève du paraître, du faux-semblant.

Une partie des interviewés de cette étude est certainement dans ce cas et ce sont ceux généralement pour lesquels nous n'arrivons pas à trouver de réelle fonction psychologique de la « résidence secondaire » : elle fait partie des attitudes sociales, à mettre sur le compte du false-self. Il serait tentant d'appliquer au schéma bipolaire de la résidence principale et secondaire le schéma du faux et vrai self. Ce ne serait possible qu'à travers des ambiguïtés sur l'emploi du terme false-self qui le feraient rejoindre l'idée de rôles sociaux, dont on change pour s'adapter aux circonstances. Il est clair que nous avons tous recours à des aménagements entre le Moi et l'environnement, mais appeler false-self les différents personnages qu'incarnent quotidiennement les acteurs sociaux que nous sommes (par exemple père employé, hôte, étranger, patron, fils, selon la séquence du jour) n'est possible qu'en distinguant un bon et un mauvais false-self, ce dernier étant clivé du vrai self (ne jouant plus avec lui). En quelque sorte le self, qui est un état ou une entité du Moi dont on a conscience, aurait alors des ambassadeurs dans le monde extérieur, dont certains seraient dûment accrédités et d'autres devenus des imposteurs. Plus important serait de souligner que les deux pôles de ces systèmes d'habiter peuvent à tour de rôle être vécus comme plus ou moins vrais ou faux, ce qui nous ramène aux vases communicants entre états « moi » et « non-moi » des deux pôles « principal » et « secondaire » (cette dénomination n'ayant bien entendu pas de sens au plan psychologique). Cependant, on ne peut pas exclure que certaines personnes, notamment celles dont tout l'arrière-plan culturel et parental s'inscrit prioritairement dans l'un des deux pôles, se vivent toujours comme « vrais » à un endroit et « faux » à un autre, mais encore faut-il démêler de possibles croisements réactionnels.

   
   

5 — Robinson Crusoé, résident secondaire

   
   

Dans sa préface à l'édition Gallimard du Robinson Crusoé de Defoe (1959), Michel Tournier s'explique sur la fascination qu'exerce le thème de l'île déserte :

« Pourquoi certains personnages de roman deviennent-ils des héros mythologiques ? Il faut pour cela qu'ils incarnent des situations qui sont ou peuvent être celles de tout homme ou dont tout homme rêve. La solitude sur une île déserte du Pacifique, ce n'est bien sûr pas le lot de chacun, mais c'est un rêve que tout le monde fait, a fait, ou fera, et cherchera parfois à réaliser dans des croisières ou en vacances. On peut même jouer les Robinson Crusoé seul dans un appartement à Paris ou à Romorantin. Quant à l'apparition de Vendredi, c'est aussi notre expérience moderne, la confrontation avec le Tiers-Monde, la présence à nos côtés des travailleurs immigrés. » (Tournier in Defoe, 1959, 14-15).

Dans la version originale de Defoe, toute la première partie du récit jusqu'à l'empreinte du pied sur le sable) montre un homme sain mentalement qui se conduit en architecte : stratégie de récupération de tous les objets utilisables, exploration de l'île, affectation des espaces, choix d'une grotte-refuge, puis extension des constructions défensives, raffinement des scénarios tactiques. Ce n'est qu'avec l'apparition des cannibales, puis de Vendredi, et à la fin d'hommes « civilisés » que Robinson exerce le pouvoir, crée des lois, applique la peine de mort au besoin : il est gouverneur de l'île. La version de Tournier (1972) est celle où l'on voit s'écrire les aventures que Tournier aurait vécues s'il avait été Robinson. C'est là que l'on voit Robinson-Tournier décider la construction d'une villa splendidement inutile mais qui lui sauve la vie, acte de folie le plus raisonnable qui soit :

« Mais Robinson ne devait recouvrer pleinement son humanité qu'en se donnant un abri qui soit autre chose que le fond d'une grotte ou un auvent de feuilles. Ayant désormais pour compagnon le plus domestique des animaux, il se devait de se construire une maison, si profonde est parfois la sagesse que recouvre une simple parenté verbale. Il la situe à l'entrée de la grotte qui contenait toutes ses richesses et qui se trouvait au point le plus élevé de l'île. Il creusa d'abord un fossé rectangulaire de trois pieds de profondeur qu'il meubla d'un lit de galets recouverts eux-mêmes d'une couche de sable blanc. Sur ce soubassement parfaitement stérile et perméable, il éleva des cloisons en superposant des troncs de palmiers assujettis par des entailles angulaires. Les squames et le crin végétal comblaient les interstices entre les troncs. Sur une légère charpente de perches à double versant, il jeta une vannerie de roseaux sur laquelle il disposa ensuite des feuilles de figuier-caoutchouc en écailles, comme des ardoises ».

« Il revêtit la surface extérieure des murs d'un mortier d'argile mouillée et de paille hachée. Un dallage de pierres plates et irrégulières, assemblées comme les pièces d'un puzzle, recouvrit le sol sablonneux. Des peaux de biques et des nattes de jonc, quelques meubles en osier, la vaisselle et les fanaux sauvés du Virginie, la longue vue, le sabre et l'un des fusils suspendus au mur créèrent une atmosphère confortable et même intime dont Robinson ne se lassait pas de s'imprégner. De l'extérieur, cette première demeure avait un air surprenant d'isba tropicale, à la fois fruste et soignée, fragile par sa toiture et massive par ses murs, où Robinson se plut à retrouver les contradictions de sa propre situation. Il était, sensible en outre à l'inutilité pratique de cette villa, à la fonction capitale, mais surtout morale, qu'il lui attribuait. Il décida bientôt de n'y accomplir aucune tâche - pas même sa cuisine -, de la décorer avec une patience minutieuse et de n'y dormir que le samedi soir, continuant les autres jours à user d'une sorte de grabat de plumes et de poils dont il avait bourré un enfoncement de la paroi rocheuse de la grotte. Peu à peu, cette maison devint pour lui comme une sorte de musée de l'humain, où il n'entrait pas sans éprouver le sentiment d'accomplir un acte solennel. Il prit même l'habitude, ayant déballé les vêtements contenus dans les coffres du Virginie, de ne pénétrer en ces lieux qu'en habit, haut de chausse, bas et souliers, comme s'il rendait visite à ce qu'il y avait de meilleur en lui-même. » (Tournier, 1972, 65-66).

Cette reconquête du jeu, qui le sauve en rétablissant des rapports au monde extérieur, quels que soient les résultats, Robinson en fait aussi une « théorie » qui, maintenant, nous sonne familièrement aux oreilles :

« Un mécanisme analogue - qui grince depuis peu quand ma pensée veut en user - valorise l'intériorité aux dépens de l'extériorité. Les êtres seraient des trésors enfermés dans une écorce sans valeur, et plus loin on s'enfoncerait en eux, plus grandes seraient les richesses auxquelles on accéderait. Et s'il n'y avait pas de trésor ? Et si la statue était pleine, d'une plénitude monotone, homogène, comme celle d'une poupée de son ? (... ) Je pense que l'âme ne commence à avoir un contenu notable qu'au-delà du rideau de peau qui sépare l'intérieur de l'extérieur, et qu'elle l'enrichit indéfiniment à mesure qu'elle s'annexe des cercles plus vastes autour du point-Moi. Robinson n'est infiniment riche que lorsqu'il coïncide avec l'île toute entière. » (Tournier, 1972, 69-70).

Dès le lendemain, il jette les bases d'un conservatoire des Poids et Mesures, puis il construit un palais de Justice, un temple, établit une constitution : il est devenu démiurge. Le moment restaurateur régrédient/progrédient a débouché sur l'instauration, la prise de pouvoir même, d'un faux-self presque « autonomisé » afin qu'il « revienne du dehors » : les cercles autour du point-Moi. Ce faisant, il installe une persécution à visée antidépressive sur le vrai self, véritable coup de maître d'une stratégie de l'inconscient, et ce n'est que sur la pointe des pieds que le vrai self ose rendre visite à ce qu'il croit être « ce qu'il y a de meilleur en lui », le false self dictatorial mais dont le pouvoir réel est celui de contenir la psychose par les écorces successives qu'il maintient, la vigilance paranoïaque (les poids et mesures, la constitution, les rituels), et le monde retrouvé des rapports objectaux par lesquels l'environnement reprend un sens, sens peut-être délirant mais « right or wrong, my country ».

   
   

6 — En guise de conclusion

   
   

L'ensemble des problèmes rapidement esquissés ici nous semblent avoir pour dénominateur commun un mécanisme d'alternance progrédiente-régrédiente, restauratrice de l'esprit et du corps. Ces alternances concernent davantage des états du Moi que les structures de personnalité, ou si l'on préfère, elles opèrent davantage comme un métabolisme psychologique de la vie quotidienne que comme une vocation de l'individu' Il n'est peut être pas inutile ici de préciser que la notion de régression ne contient aucun élément tant soit peu péjoratif, et qu'on ne saurait voir dans notre façon de poser la problématique psychique de l'habiter à l'aide du concept de régression un quelconque jugement de valeur à l'encontre de la maison individuelle, de loisirs ou principale. Sur ce plan, notre préférence devrait aller à des habitats ou systèmes d'habiter qui facilitent le jeu pulsionnel regrédient-progrédient : on ne voit pas assez combien « progresser » peut être tributaire de bonnes possibilités de régression. Les avatars de la quête d'identité, dans lesquels sont pris les phénomènes d'habiter-autre, nous semblent eux, pouvoir être organisés sur les modalités d'interaction entre Idéal du Moi et Surmoi dans leur rapport à la réalité intérieure, à la réalité externe, et à l'espace transitionnel qui médiatise le passage entre ces deux réalités. Ces aménagements successifs du jeu des identifications peuvent se cantonner dans la réalité interne au niveau des fantasmes inconscients ; ils peuvent émerger dans l'espace transitionnel sous la forme de rêve éveillé, rêvasseries préparant ou non des passages à l'acte ; éventuellement, par le mécanisme de sublimation, ils peuvent s'intégrer au processus créateur de façon active (production de peinture, musique, littérature) ou passive (consommation de peinture, musique, littérature, d'émotions plastique ou dramatique). L'exutoire à cette tension sera, selon la confrontation des « deux réalités », choisi par l'intervention du Surmoi entre le passage à l'acte au-dehors et les diverses « solutions » au-dedans, que nous venons d'évoquer (sans oublier les techniques d'automanipulation de la réalité psychique telle que la boisson, la drogue : le voyage intérieur). Mais au-dehors, quand une moindre capacité de rêver pousse à agir, une des actions possibles est d'aider le fantasme, le rêve, par un agir à visée de facilitation du rêve : promenade, petite ou grande errance, ou même l'appel au large dans le registre de la fuite, de la culpabilité œdipienne ; retour à l'archaïsme, à la fusion dans le registre de la régression.

La résidence secondaire apparaît dans ce contexte comme la « petite folie » (c'est un des noms qui lui étaient donnés naguère), le caprice raisonnable qui permettra ces jeux de réaménagement aux moindres frais pour toutes les entités psychiques concernées. Elle permet, comme le garde-fou du balcon évoqué par Pasche (1975), l'arrêt (à distance prudente mais opérationnelle) par rapport à la dernière étape de la régression, et à partir de cette base, la réélaboration pendulaire, alternante, de conflits œdipiens et préœdipiens (en plus bien évidemment de tous les bénéfices secondaires dans la réalité, car si des grillades au feu de bois peuvent aider à réaménager des éléments de la vie psychique, elles sont aussi très agréables à manger). Le secret, ce que l'on doit cacher pour que l'habiter-autre puisse fonctionner, ce sont tous les jeux psychiques, déguisés en loisirs de bon aloi qu'il abrite. Quand le Surmoi, face aux exigences trop sévères de l'environnement de l'homme moderne, tombe d'accord avec le Moi que « la réalité exagère », il permet cette solution, variante spatialisée, du mécanisme de l'humour. On tourne en dérision une société déréalisante par la réalisation d'une réalité à soi. Si les deux, le dedans et le dehors, « exagèrent », on voit Robinson régner de main de fer sur une société composée en tout et pour tout de lui-même et de son false-self ; on voit le facteur Cheval construire pierre après pierre, caillou après caillou, un monument à son roman familial inavoué ; ou, avec de gros moyens, le même sous les traits de Louis Il de Bavière se livrer à un magnifique délire d'architecture « seconde », tant que les psychiatres le laissent tranquille.

Entre Louis Il ou le facteur Cheval et nos « résidents secondaires » névrotico-normaux, la transition est assurée par ceux que Lassus (1977), a appelés les « paysagistes », véritables « Robinsons de Romorantin », comme dit Tournier. Mais la vraie architecture n'est-elle pas une défense contre la folie, exactement comme celle de Robinson quand il se met à ressembler à Platon, Fourier ou Le Corbusier : matérialisation d'un délire expulsé au-dehors, maîtrise de l'objet et position paranoïde, bref l'univers de Mélanie Klein. Les résidents secondaires, et nous tous qui utilisons l'autre habiter ou la « secondarité », sont beaucoup moins tragiques, beaucoup plus enjoués, et s'affairent dans l'espace de Winnicott dont les vers préférés de Tagore, et qui ont inspiré son œuvre, peuvent nous servir à méditer : « On the seashore of endless worlds, children play » (sur les rivages de mondes infinis, des enfants jouent).

   
   

   
   

Bibliographie

   
   

AJAR, E. (1975), La vie devant soi (Le Mercure de France, Paris).

ANZIEU, D. (1975), « La mort en ce cimetière », Contes à rebours (Bourgois, Paris).

BARBICHON, G. ; KARSENTY, S. ; PERIANEZ, M. & BLANCHET, A. (1978), Autre Habitat, CSTB, Paris.

DEFOE, D. (1959), Robinson Crusoé (Gallimard, Paris) (1e édition 1719).

FREUD, S. (1969), Le mot d'esprit et son rapport avec l'inconscient, Gallimard, Paris, (1e éd. 1905).

KHAN, M. (1972), « La capacité de rêver », N. Rev. Psych. 5 (1972) 283-286.

LASSUS, B. (1977), Jardins imaginaires, les habitants paysagistes, (Weber, Presse de la Connaissance, Paris).

PASCHE, F. (1975), « Réalités psychiques et réalité matérielle », N. Rev. Psych. 12 (1975), 189-197.

RANK, O. (1968), Le traumatisme de la naissance (Payot, Paris) (1e éd. 1924).

SANSOT, P. ; STROHL, H. ; TORGUE, H. & collaborateurs (1978), L'espace et son double : de la résidence secondaire aux autres formes secondaires de la vie sociale (Editions du Champ urbain, Paris).

TOURNIER, M. (1972), Vendredi ou les limbes du Pacifique (Gallimard, Paris).

WINNICOTT, C. (1977), « Donald Winnicott en personne », L'Arc n°69 (1977) 28-58.

WINNICOTT, D. (1975), Jeu et réalité (Gallimard, Paris) (édition originale, 1971).