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Le rituel fracassé, ou le syndrome King-Kong (1992)

(Appel à la constitution d'un Désordre des psychanalystes)

   
   

Article publié dans Le Coq-héron, No 124, 1992, l'insolite, pp.7-16.

   
   
L'insolite, drôle de thème pour les psychanalystes : l'inconscient étant par nature insolite dans ses manifestations, demander à des gens voués à sa fréquentation « où, pour eux, il y a de l'insolite » revient à réfléchir aux conditions de rechute de la psychanalyse dans le quotidien banal, à la sortie de la situation psychanalytique : l'insolite de l'insolite, c'est le banal. C'est pourtant un vrai sujet de conversation. De quoi parlent des psy, le soir entre-eux? Évidemment, ils se racontent des histoires de psy. Les plus intéressantes ne sont pas les communications savantes aux Journées d'études, séminaires, colloques et congrès. Ce sont des échanges légers, anecdotiques, apparemment destinés à meubler la conversation, et où se transmet de fait l'expérience modeste et quotidienne de la psychanalyse réelle, insuffisamment prestigieuse pour être mise en forme et versée aux Thesaurus institutionnels des uns et des autres...
   
   
Il y a les séances insolites, l'insolite dans sa propre analyse, dans les péripéties de sa formation... Puis, la découverte, à force de collisions plus ou moins fécondes avec ses collègues, de son style propre d'analyste. Il paraît que moi j'y ai droit : il m'arrive de l'insolite plus que de raison. C'est-à-dire (je suppose qu'on essaye de me dire), que j'appelle de l'insolite, que je ne décourage pas d'emblée ses manifestations, transgressives du setting supposé optimal pour le travail dévolu aux analysants. Et puis on me pousse, on sait bien que je tiens l'humour et le rire pour thérapie suprême, après Rabelais, et on veut rire un brin. Rions donc, mais avec circonspection.
   
   
Il y d'abord ce qui, par respect de la règle fondamentale, me vient en premier à l'esprit : les séances marrantes, celles qui dérapent apparemment, et — miracle de la géniale invention de Freud — le dérapage était le vrai contenu, et l'apparente transgression n'en était une que dans les formes. Chapitre des anecdotes, ici chronologique sur vingt années.
   
   
L'inondation :
   
   
C'était à l'époque où j'étais, évidemment à tort, fier d'avoir déjà cinq années d'expérience. J'écoute ma patiente préférée, celle qui a eu le bon goût de me faire un transfert extrêmement positif, qui me répare des néantisations initiatiques de mes superviseurs... Polonaise, élevée dans la religion matérialiste-dialectique, elle avait rêvé une nuit que Lénine l'abordait dans la rue pour s'enquérir de la bonne marche de sa psychanalyse. Pendant ses explications empressées, elle s'aperçoit que Lénine a entrepris de traverser l'endroit de toutes ses terreurs d'enfant, un cimetière derrière chez elle, où, petite, elle jouait parmi les tombes polonaises jusqu'au jour où elle lut, dans une parfaite Unheimlichkeit, une stèle portant ses propres nom et prénom... Arrivés à l'autre bout du cimetière, Lénine prend banalement congé d'elle, sauf qu'il lui glisse à l'oreille «... et vous savez que j'ai totalement confiance dans votre psychanalyste! ».
   
   
Là, il y a eu en somme une supervision insolite, instaurée par la patiente, qui m'affuble d'un superanalyste capable, lui, de quitter son fauteuil pour faire réellement quelque chose avec elle et sur le terrain même où, pour elle, ça s'était passé.
   
   
Cette super-patiente de mes débuts, donc, je l'écoute un matin banalement, comme Lénine, en somme, tout en rêvassant à mes propres histoires, car depuis peu j'ai compris que c'est ça l'attention flottante, et la condition de survenue de la très recherchée communication d'inconscient à inconscient. Elle a pris son courage à deux mains pour raconter un autre rêve, celui-ci nettement porno, lorsque je me crois victime d'une hallucination : tandis qu'elle décrit comment le Christ de l'église de chez elle se métamorphose en pénis géant, sans que les habituelles bigotes y réagissent le moins du monde, je vois, moi, ma moquette beige devenir lentement noire. Je me dis naturellement que cette patiente a décidément un grand pouvoir sur ma vie psychique, et cette observation me passionne au point de me faire oublier le récit en cours, aussi bien que la métamorphose de ma moquette, que je traite par l'indifférence envers le surnaturel, de mise chez les matérialistes-dialecticiens (« un jour, la Science expliquera tout ça...» ).
   
   
Je m'aperçois, secondairement, que je viens de conférer à mon hallucination le statut de réalité déniée, quand, regardant mieux, je constate qu'il s'agit d'une vaste tache sombre qui part de la porte et avance vers nous, lentement mais inexorablement. L'explication est évidente, c'est de l'eau. La flotte se venge de la pratique abusive de l'attention flottante, la machine à laver déconne et inonde l'appartement, sans le moindre respect du sacro-saint setting psychanalytique.
   
   
Que faire? (comme aurait dit mon nouveau superviseur insolite). Évidemment, écoper. Mais la psychanalyse, alors? Je ne me souviens que confusément de la suite des événements (c'était il y a quinze ans environ), mais je suis certain d'avoir attendu la fin de la séance, qui dura encore une vingtaine de minutes, et d'avoir essayé de faire sortir la polonaise comme d'habitude : c'était raté, il y avait quelques centimètres d'eau dans tout l'appartement, et ça faisait « floc, floc » en marchant.
   
   
La patiente s'exclamait derrière moi, réclamait des seaux et des serpillières, qu'on fasse quelque chose, enfin, c'était pas possible, ça.
   
   
Elle avait bien raison, et elle était bien plus à l'aise que moi. Je décidai que l'exhibition indécente d'un flegme psychanalytique totalement hypocrite était davantage préjudiciable à notre relation thérapeutique que la prise en compte modeste et efficace de la réalité réelle, et je reconnus magnanimement que l'appartement était inondé.
   
   
Sur quoi elle partit d'humeur printanière, virevoltante, très Singing in the Rain. Elle échappa aux travaux d'assèchement auxquels s'adonnèrent les deux ou trois patients suivants, qui, tous, refusèrent d'annuler leur séance pour si peu (« pour une fois qu'il se passe quelque chose chez vous! »), et m'offrirent une aide que je ne refusai pas. Le dernier, qui lisait Freud, et essayait depuis longtemps de savoir ce que j'avais à voir avec les Pays-Bas, y alla de sa citation, tout en essorant théâtralement sa serpillière : le Moi doit advenir dans le Zuyderzee, comme l'analyse fait advenir des polders dans le Ça...
   
   
Le seul effet notable, dans les temps qui suivirent cet effondrement exemplaire du setting, avec passage insolite des analyses individuelles à l'ergothérapie de groupe spontanée, coup à boire offert à tous au bistro du coin, plaisanteries de rigueur, etc., ne le fut que dans mon style analytique.
   
   
Catastrophé au début, j'eus rapidement un démenti : non seulement les patients continuèrent leur travail, mais chacun à sa façon ils me signifièrent que je devenais plus humain à leurs yeux. Chez l'un des membres de l'équipe d'assèchement, la qualité du transfert s'était même spectaculairement améliorée : j'étais donc capable de faire des bêtises! C'était très rassurant pour lui, eu égard à la tyrannie de ses Idéaux du Moi.
   
   
Au vu de ces résultats chez mes patients je cessai, progressivement, puis définitivement sauf nécessité majeure, de faire le Sphinx avec eux. Ils m'avaient autorisé à être tout simplement moi-même, tel quel, et quelles qu'en fussent les conséquences. Je persiste depuis, et je dois bien constater que les seuls qui ne supportent que difficilement ce style sont certains collègues, dont un tout particulièrement, sur lequel je reviendrai à la fin (parce qu'il est insolite, Unheimlich, même).
   
   
Dormir en séance :
   
   
Terriblement fatigué depuis quelque temps, j'ai tendance à somnoler. Mais pas avec tous mes patients. Ceux qui m'intéressent me tiennent éveillé. Ceux qui font des séances prévisibles d'emblée m'endorment, et je lutte contre l'endormissement.
   
   
C'est alors qu'un patient homosexuel, devenu de plus en plus agressif au fur et à mesure qu'il devient évident qu'il ne me transformera pas en petit ami — il était venu à la suite de sa dépression, en ayant perdu un — arrive en séance en proférant des menaces de mort grand-guignolesques : il va m'éventrer avec un grand couteau, tartiner les murs avec mon sang, mes intestins, mes excréments, etc. Il m'ennuie profondément, et je m'endors.
   
   
Je me réveille en entendant un bruit extrêmement familier, et dont, normalement, j'ai le monopole exclusif : celui de la poignée de la porte de mon cabinet, que quelqu'un, manifestement, est en train d'ouvrir. Je me réveille tout-à-fait en voyant l'heure à ma montre : loin de m'être assoupi pendant quelques secondes, comme je le croyais, une heure entière s'est écoulée! Et, debout à la porte, je vois mon patient-assassin, angélique, en train de s'éclipser avec mille précautions pour surtout ne pas troubler mon sommeil. « Bien, dis-je, en sautant sur mes pieds, nous parlerons de tout ça la prochaine fois! ». Et je le fais sortir : il est médusé.
   
   
La fois d'après, il arrive furieux. Il m'amuse bien, là, et ça détend l'ambiance (enfin, il sera parvenu à me faire sourire...). Je prends la parole avant lui, et lui explique ce que je crois comprendre de mon endormissement : j'ai sans doute inconsciemment voulu lui prouver combien je me sentais, malgré ses grandes violences verbales, en parfaite sécurité sous son pouvoir. Mais ma propre explication ne me satisfait pas. J'ajoute donc, pour faire bonne mesure: « Et puis, comme ça, je pourrai toujours dire qu'au moins une fois dans ma vie j'ai dormi avec un homosexuel! » . Je crois me souvenir que la suite de la séance fut orageuse, mais pour la forme. En fait, il était rudement content. D'autant que je ne lui pas compté la séance où j'ai préféré les bras de Morphée. Quand même.
   
   
Le jaguar transitionnel :
   
   
Cette patiente vénézuélienne va vraiment mal. Prise dans un narcissisme dont elle ne peut pas se départir, fût-ce pour une bonne névrose, elle reste proche d'un Nirwanáh a-conflictuel, et je suis toujours content de la revoir : elle s'accroche malgré tout! Je me demande souvent même pourquoi elle vient me voir, car je ne suis pas objectalisé dans son univers. Au moins lui sers-je comme repoussoir, comme preuve de l'insuffisance fondamentale de tout objet, ou plutôt de tout candidat-objet.
   
   
C'est alors qu'elle dit : « De toute façon, vous ne pourrez jamais me comprendre. Moi, quand j'étais petite, mon père un jour il m'a ramené un petit jaguar d'une tournée dans sa plantation à la lisière de la jungle ». Et je suis étonné de m'entendre lui répondre du tac au tac : « Ah tiens donc, vous aussi? ». J'avais oublié cet épisode de mon enfance à Caracas, et pourtant, tout autant qu'elle, j'en avais été à l'époque démesurément narcissisé. Sommé, évidemment, de donner des preuves d'une coïncidence aussi incroyable, à ses yeux, je m'exécutai volontiers, ravi de mes retrouvailles avec mon formidable petit compagnon de jadis. Je suppose que beaucoup de pères riverains de l'Amazonie ont un jour fait à leurs enfants ce genre de surprise, mais l'important étaient mes affects à moi et leur gestion face à la patiente.
   
   
Cette passe d'armes internarcissique nous fut bénéfique, j'appartenais désormais à sa jungle personnelle, et de plein droit. La tête-de-pont de ce débarquement objectal impromptu tint le coup, là où des interventions bien plus fondées, mais trop intellos, n'avaient pas eu le moindre effet. Pendant des semaines, la zoologie du jaguar fut au menu des séances, tandis que se dégradait, par ailleurs, sa relation spéculaire avec sa copine bisexuelle et top model (« Une panthère! », disait-elle parfois). Elle s'éprit bientôt, à sa place, d'abord d'un homme chaleureux mais assez paumé, ensuite d'un homme très très bien, puis elle eut des chagrins d'amour, et fit face — enfin — au malheur banal en lieu et place du splendide isolement néantisant.
   
   
Il me semble qu'il y a eu là du maniement de ce que Devereux appelait le segment ethnique de l'inconscient, appelé à la rescousse pour prouver à cette patiente qu'elle existait bel et bien, au moins sur un registre minimal, anonyme, en attente de transition.
   
   
Nos jaguars étaient oubliés depuis longtemps, quand, deux ou trois années plus tard, elle reprit l'avion pour là-bas. Tous adieux faits, elle revint vers moi d'une rapide démarche, souple et féline, et me dit sur le pas de la porte : « Voulez-vous que je vous envoie un petit jaguar? ». Je tins bon, et ne pris pas l'avion avec elle. Mais curieusement, dans les mois qui suivirent, je me retrouvai souvent à promener ma gamine à la ménagerie du Jardin des Plantes.
   
         
   
Faut-il s'étendre encore sur toutes ces autres anecdotes? Abrégeons un peu, en style télégraphique :

   
   
L'invasion1 : La patiente, une belle hystérique, entre et découvre, se prélassant sur son divan, un chat Abyssin plus beau qu'elle. D'abord elle le tolère dans la pièce, puis elle finit par exiger sa mise à la porte : « Il écoute tout ce que je dis! ».
L'invasion2 : Le même animal, en chaleur, planqué cette fois sous le divan, poussa un jour des rauques miaulements d'amour pendant que la patiente décrivait les affres de sa frigidité : silence de représailles pendant des semaines; puis quelque chose se dénoua, qui me fit décerner au chat le titre d'analyste auxiliaire.
L'invasion3 : Un gros chien entre dans le cabinet, pendant la séance d'une patiente mordue dans son enfance. L'analyste, au danger de poser à Zorro, sauve la patiente des crocs du molosse : son agressivité orale se libère.
L'invasion4 : Le piano du voisin exécute La marche funèbre. On engueule le voisin : il joue La marche nuptiale : « C'est nettement mieux », opine une patiente, et elle termine un deuil à cette époque.
L'invasion5 : Un couple de chats en chaleur vient forniquer devant le patient homosexuel-hésitant : « Hé bien, ça y va », dit celui-ci; « Oui, et c'est pourtant son père », lui réponds-je. Le patient choisit enfin (il restera homosexuel).
L'au-delà1 : «¿ Vos sos grande ? », me demande-t'elle en argentin, et avec des airs de cartomancienne. Car elle est déçue : elle était venue des antipodes pour une analyse avec Devereux, mais il ne reçoit plus depuis quelques années, et l'a dirigée vers moi. Or, Devereux est « grand » mais moi je suis totalement inconnu. Cependant, j'ai l'attrait du mystère et le bénéfice du doute, car son idole ne peut l'avoir trahie en l'envoyant chez le premier venu. Mais elle ne revint pas, et je crus qu'elle avait trouvé un divan à sa grandeur. Erreur, elle enquêtait, en Espagne, au sujet de ma famille d'origine! Et elle revint pour me révéler que je portais « un nom illustre ». Trop, même. Sans doute un pseudonyme! (Bref, elle s'amusait beaucoup. Trop, même. Sans doute une hystérique. D'ailleurs, elle s'en fut assez vite, une fois lassée des romans familiaux. Pour écrire, justement).
L'au-delà2 : La patiente, actrice, hystérique, et mexicaine, ce qui fait beaucoup, plonge régulièrement sous le divan, d'où elle fait résonner les voix sépulcrales de ses ancêtres morts, lui adressant mille reproches, auxquels elle répond ensuite sur le divan et de sa voix à elle par des arguments définitifs, et finalement exige mon approbation : mes applaudissements ?
Le jaguar2 :
La même imitait de temps à autre sur ma moquette la panthère de Cat People, celle qui va manger l'analyste (je découvrirai, en allant finalement voir le film, qu'il s'agit d'une punition pour non-consommation d'un inceste frère-sœur régénérateur de leur puissance métamorphique). Un jour elle m'a vraiment fait peur, elle avait réussi sa panthère avec un réalisme gestuel hallucinant. Le film aussi m'a fait peur. Il y a des patients puissants.

Pipi1 : Le patient paranoïaque ne s'engage dans sa thérapie qu'après inspection de mes WC... Inspection régulièrement renouvelée.
Pipi2 : Le patient ambivalent démolit le mécanisme de ma chasse d'eau. Il s'en excuse pendant des semaines, fuit longtemps se cacher dans des colloques et congrès urgentissimes. Il devient un grand expert des problèmes de régénération des nappes phréatiques.
Pipi3 : La patiente jalouse de mon bonheur conjugal supposé provoque une magistrale déstabilisation de sa rivale en abandonnant son slip dans la corbeille familiale de linge à laver malencontreusement présente dans les W-C... (et impossible de prendre l'initiative d'en parler : le non-dit enkysté de cet acting empoisonnera toute la fin d'une belle analyse). Mon couple sombre pour des mois dans du grotesque à la Feydeau.
Martiens1 : La patiente basque, dure comme un diamant, et qui avait cru m'aimer me hait depuis longtemps maintenant. Aujourd'hui cependant elle (me?) parle d'une voix douce et humaine... mais intégralement en basque. J'attends la fin, et je frappe : je lui dis cette même phrase, mais en hollandais! Effet positif, on parlera français, il y aura des affects affectivement dits (mais je n'arriverai jamais à lui rendre amusante sa vie psychique, et elle abandonnera).
Martienne2 : Elle avait disparu, brusquement. Elle rappelle treize ans après, d'Espagne, prend rendez-vous en urgence. Entre, s'assoit, et dit : « Comme je vous le disais la dernière fois... »
Brasserie2 : A cette époque, j'ai juste le temps, à midi, de manger un sandwich en vitesse au café du coin. Un jour, pendant que je mastique à pleines dents, j'aperçois une jeune femme, livide, qui me contemple avec une profonde horreur. C'est la patiente de 13h45! Quelques minutes plus tard, sur le divan, au bord des larmes, elle parviendra à articuler : « Je n'ai jamais rien vu de plus choquant que mon analyste en train de dévorer un jambon-beurre! ». Je pris acte de l'importance de son émoi, mais ne sus rien en dire, ni même en penser sur le moment.
   
   
   
   
J'essaierai maintenant de réfléchir (quelle audace!) à partir de ces anecdotes. Car il s'agit bien de réfléchir, et non seulement de s'exhiber, s'exposer, provoquer les bien-pensants ou poser ma candidature au martyre de l'Inquisition analytique : j'aggrave donc mon cas, sans doute. Mais le détail des événements insolites décrits ci-dessus importe moins que ce qu'ils me suggèrent de plus général, à tort ou à raison.
   
   
Il me semble qu'un appel inconscient à de l'insolite, par le patient, l'analyste, ou par les deux, répond à la nécessité technique de fracasser le rituel, devenu paralysant, pour que soit mis sur la scène de l'analyse quelque chose de l'enjeu nodal de la pathologie qui, jusqu'alors, y fut vainement mis à la question. Refus de l'analyste pris dans la fétichisation de l'analyse morte, d'être complice de cette stérilisation au delà d'un certain point de non-retour, variable selon les cas.
   
   
La recension spontanée des mes anecdotes est très inégale, et renvoie tantôt à du comique-inoffensif, tantôt à de l'inquiétant. Quelque chose de transgressif y est, pour moi, invariablement présent. Mais j'ai toujours vécu la situation psychanalytique la plus orthodoxe, socialement mise entre parenthèses, neutre-bienveillante et à motricité désactivée sur le divan, comme terriblement transgressive elle-même. De quoi? Du plaisir de vivre sa vie psychique au naturel, et non pas en laboratoire, et donc du plaisir de laisser ses mouvements de pensée investir et agir dans l'environnement. Sans doute donc aussi, je le soupçonne, d'en éprouver de façon un peu plus efficace l'action dans un champ d'inter-altération transnarcissique médiatisée par de la réalité venant, ou appelée, en tiers : et c'est là que la psychanalyse est vivante.
   
   
Mais combien de réalité admettre en adjuvant dans la situation psychanalytique? Voilà tout le problème de l'aménagement du cadre. Je ne prétendrai jamais avoir même un début de réponse là-dessus.
   
   

Il est clair que prendre les devants et intervenir de façon amusante dans la séance comporte un danger de séduction : mais la figure hiératique de l'analyste-Sphinx en comporte d'autres, qui me semblent pires. Les incidents et ratages divers, par lesquels on peut laisser la réalité introduire elle-même dans la séance du comique de situation, sont devenus pour moi des alliés dans la lutte pour rendre un peu de sens de l'humour à des gens qui voient tout au tragique, parfois depuis leur naissance. Je crois intégrer suffisamment ces dangers, et ne pas confondre la « playfulness » souhaitable dans l'analyse avec son affectation : le principe intangible est d'être soi-même, et on est playful ou on ne l'est pas (1). Ceci dit, contrairement à maints collègues, aucun de mes patients ne s'est jamais plaint de l'irruption de l'humour pendant une séance, irruptions assez rares au demeurant.
Il n'est pas question — ce serait assommant — de transformer la scène de l'analyse en succursale des Marx' Brothers. Mais on peut aménager la situation, le cadre, pour chacun d'entre-eux de façon à ne pas convertir non plus le cabinet de l'analyste en une annexe de l'Institut médico-légal. Les transgressions de la cure-type ressemblent, chez moi du moins, à ce qui se passe pour la conduite automobile dans Paris : dans toute l'Europe du Nord, Paris est célèbre à la fois pour son inconduite automobile (personne n'y respectant la lettre du code de la route), et pour son efficacité réelle (l'interprétation « anarchiste » individuelle des situations de circulation rend celle-ci nettement plus vivable que dans les contrées, disons, à ethnonévrose de base de type obsessionnel). N'empêche qu'on sait qu'on transgresse quand on grille un feu rouge, mais on transgresse la légalité au nom de la légitimité, et de façon compétente, et sans être fliqué par des Pairs, une Institution, un Ordre, ou un quelconque Être Suprême (il m'est arrivé d'être quasiment félicité par des flics parisiens pour leur avoir, en grillant deux feux rouges à bon escient, évité un imbroglio pénible). Reste l'angoisse du passager-spectateur, dont le style de conduite est souvent différent : il faut du temps, parfois beaucoup, pour supporter le style des autres. Et quand le passager est quelqu'un qui vient de réussir son permis, ça devient odieux.
Si l'insolite relève ici du transgressif, c'est donc que la transgression légitime relève pleinement de la technique psychanalytique, et souvent elle est au programme, comme dans la nouvelle de Kafka Devant la Loi, où le protagoniste n'ose franchir, sa vie durant, la porte interdite dont il apprend, à sa mort, qu'elle n'existait que justement pour qu'il la franchisse.

 

 

 

1 - J'adhère presque sans restrictions à l'excellente prise de position de Darlene B. Ehrenberg dans son article récent " Playfulness in The Psychoanalytic Relationship ", et à sa discussion par Arthur H. Feiner, Cf. Contemporary Psychoanalysis, 1990, N°26, pp.74-107, où ils développent très finement tout ceci à un niveau théorique élevé, là où j'ai le tort de folâtrer comme un éléphant parmi leurs riches collections de rares porcelaines...

   
   
   
C'est le syndrome de King-Kong : les villageois ont dressé contre le monstre un mur cyclopéen... tout en ménageant soigneusement une porte à sa taille, qui constitue une incitation on ne peut plus claire à l'enfoncer un jour. Catastrophe redoutée/désirée, et dont le désir est sans doute à l'origine du refoulement du percept de la porte : personne ne s'étonne de son existence! King-Kong, par la facilité extrême de son invasion, prouvera à la fin combien le caractère jusqu'alors pacifique de son voisinage ne tenait qu'à d'autres raisons : il respectait un setting, l'animal ! Mais qui est donc ce monstre de discipline ? (la Mère archaïque ? le Père totémique ? (2) les pulsions du Ça ? le Surmoi divinisé ? le Grand Autre ? l'Inconscient au complet ? et si c'était tout ça, mais aussi l'analyste !).
Pendant longtemps tout alla bien, entre Kong et ses voisins, grâce à la symbiose confortablement établie entre eux : King-Kong les protégeait contre les vrais monstres, des Tyrannosaures et autres Ptérodactyles, moyennant des séances régulières de sacrifices humains nettement érotisés, se déroulant selon un rituel immuable. Par lequel la tribu se débarrassait, sans doute, des personnes dont l'individualité troublait son conformisme (en les envoyant en analyse, en somme, pour ensuite mater, en parfaits voyeurs, quel genre de monstre allait sortir de leur inconscient : manœuvre dont est coutumier l'entourage de maint nouvel analysant). Ceci jusqu'à l'intrusion d'observateurs « scientifiques » et allogènes, qui fracassent le rituel. Les indigènes tentent d'éviter la catastrophe en offrant à Kong une séance spéciale, avec une blonde capturée parmi les sacrilèges (il ne connaissait que les brunes).
 



2 - C'est l'idée exposée dans le seul article psychanalytique que j'ai pu trouver sur King-Kong... où on ne s'étonne pas non plus de l'existence de la porte dans la muraille. Cf. Mark Rubinstein, " King Kong- : A Myth for Moderns ", Am. Imago, vol 134, spring 1977, N°1.

     
   
C'est donc Fay Wray, en fait, le monstre : la totale nouveauté de son altérité blondasse enfonce de solides défenses immémoriales, codées dans le roc de l'éthologique chez Kong, et déclenche la cata passionnelle chez ce brave gorille. Fay Wray rassurée, et finalement presque à l'aise dans la grosse main de King-Kong, mammifère comme elle, qui la tient de façon sécure et délicate à la fois, afin de la défendre des prédateurs sauriens : image emblématique de la situation psychanalytique. Car, comme le dit Roustang, celui qui a réussi à installer sa psychanalyse, « elle ne le lâche plus » (¿ Vos sos grande ?, aurait-elle pu demander...).
   
   
Rappellons-nous, d'ailleurs, qu'en 1938, pratiquement mourant, Freud écrit dans Résultats, Idées, Problèmes : « Avec le névrosé on est comme dans un paysage préhistorique, par exemple dans le Jurassique. Les grands sauriens s'ébattent encore, et les prêles sont hautes comme des palmiers (?) » (GW XVII, 151).
   
   
La problématique sur laquelle je débouche n'a donc rien d'insolite : c'est celle, controversée depuis l'aube de la psychanalyse et les démêlés entre Freud et Ferenczi, sur le setting, la technique active et ses avatars. J'aurais dû, si j'étais universitaire, reprendre mes lectures, « la psychanalyse transgressive » de Rosolato, « le contre-transfert » de Searles et d'autres bons auteurs, mais finalement, j'en reviendrais à donner la réponse de Winnicott : on fait ce qu'il faut, on invente la méthode qu'on peut, et le patient le sent bien qu'on lui est dévoué, et si on fait autre chose que de la psychanalyse, on est un psychanalyste en train de faire autre chose que de la psychanalyse, So what?
   
   
Arrivé ici, je peux essayer de formuler ce que j'avais envie de dire tout au long. Il s'agit du style de l'analyste, de l'auto-découverte de son style par l'analyste (les collègues y aident beaucoup, surtout un, mais plus tard...), et aussi du manque de transparence sociale de son style personnel : les patients vous collent un uniforme de psychanalyste, ils savent quel cadre on est supposé respecter, ils arrivent avec des défenses préfabriquées contre ce cadre... D'un autre côté, Winnicott-bien-compris donne-t-il la permission de bricoler n'importe quoi? Non, bien sûr. Il doit exister des pervers-psychanalystes qui trouvent leur jouissance à transgresser les règles par du n'importe-quoi destructeur. Moi pas. Les acteurs uniques sont le patient et l'analyste, les échanges avec les « pairs » restent loin de l'épicentre du processus. Il y a du plaisir à bricoler, pour un patient donné, quelque chose d'unique comparé à la situation classique, et sinon on s'abstient.
   
   
C'est d'ailleurs à cela que je reconnais une analyse classique : je m'ennuie, relativement, rien d'insolite, RAS, c'est comme si le patient, qui pourtant souffre bel et bien, ne souffrait, et c'est peut-être encore pire, que d'une souffrance normalisée par le corpus des connaissances cliniques, déjà proche du malheur banal. Car contrairement à ceux pour qui la psychanalyse est un aboutissement indépassable, mon besoin de ces objets transitionnels que constituent les bannières et drapeaux me fait choisir, tout infantilisme assumé, celle de Winnicott, pour qui la psychanalyse n'est qu'une technique facile pour débutants : les choses sérieuses commencent avec les états narcissiques, et avec les thérapies d'enfants psychotiques, et surtout celles d'adolescents en crise.
   
   
Donc, au moins, c'est clair que l'insolite en psychanalyse, c'est devenu pour moi la technique orthodoxe. Pour la bonne raison que je continue à la vivre comme non-moi; et ma façon de faire (ou mon style, si on veut) ne sera jamais dans ce cas (quand je me trouve insolite à moi-même... je vais en analyse).
   
   
Mais quelle serait donc, brièvement, ma façon de faire, si je ne me livre pas à la fantaisie? Sous la bannière de Winnicott, chacun cherche sa façon de faire, et n'imite sûrement pas celle du grand Donald. Il me semble que, de même que certains voient la stratégie d'une psychanalyse à l'instar de celle du jeu d'échecs, avec un début et une fin de partie assez stéréotypés, mais un milieu de partie toujours nouveau (et dans lequel on ne gagne que si on est inventif), je vois dans les psychanalyses menées à terme que j'ai eu le plaisir de vivre avec mes patients également trois périodes : une période initiale, de type « paternel », où le cadre et la situation classiques sont affirmés comme légitimité technique et nécessité thérapeutique; puis, insensiblement, une période au style « maternant » et faisant route vers l'archaïque vient compliquer le jeu, dérégler les défenses de l'allongé et lui donner de quoi élaborer pendant quelques années; enfin, dans une troisième période, en fin d'analyse, quelque chose d'une revendication « fraternelle » prend le pas sur ces évocations parentales, et cherche à progresser vers une égalité humaine reconnue de part et d'autre, malgré l'asymétrie technique maintenue. Les érudits ferencziens de mon entourage me montreront amicalement combien tout cela avait déjà échoué vers 1925, mais right or wrong my country, chez moi ça marche comme ça, en profitant des cafouillages et incidents pour laisser entrevoir quelqu'un qui essaye d'exister, comme un être humain fraternel, derrière le technicien lié par contrat analytique à une situation thérapeutique éprouvante pour les deux parties.
   
   
Cette histoire de fantasmes de fraternité me mène beaucoup plus loin. Car, quand-même, le plus insolite dans la psychanalyse, c'est Freud; c'est qu'il ait pu inventer la psychanalyse. Désolé, il va y avoir une digression-rêverie.
   
   
L'invention de la psychanalyse, c'est de l'insolite à la puissance dix. Il a déjà été énormément écrit là-dessus. Même Billy Wilder a donné sa contribution, insolite, à l'histoire de la psychanalyse. Mais pas encore moi. Voici donc ce que je crois comprendre de ce qui a pu se passer dans la très jeune tête du petit Siggi, adoré par sa maman.
   
   
Que diriez-vous si vous étiez le garçon enfant unique d'une très jeune et belle maman de vingt-et-un ans, assez mal mariée à un vieux coureur fatigué, et que vous fassiez l'objet d'une passion jocastienne de sa part? Évidemment, vous auriez la grosse tête. On l'aurait à moins. Mais ça arrive trop couramment pour expliquer l'invention de la psychanalyse. Maintenant, rajoutez les ingrédients suivants : par la force du destin et de l'onomastique réunis, ce qui n'est pas rien, vous vous trouvez de plus vous dénommer Simon Lajoie. D'où plaisanteries et scolaires vexations d'amour-propre qui constituent votre première expérience thérapeutique d'une mégalomanie incipiente d'origine matrem nudam, etc. C'est alors que, revanche grandiose de votre narcissisme meurtri, vous entendez une musique qui, contrairement aux autres qui vous laissent froid, vous met au bord de l'orgasme : la IXe Symphonie de van Beethoven, l'Hymne à Lajoie! Dans lequel le petit Simon Lajoie entend au moins trois choses essentielles :
   
   
Il existe, on peut chanter un équivalent honorable, humaniste et libéral-bourgeois de l'Internationale (l'insupportable scie des petits copains pauvres aux papas social-démocrates, qui croient aux bêtises de Marx). L'universalité qui y est promise au genre humain permet d'échapper à son père Juif, Jakob : pourquoi être Juif alors qu'on peut faire acte d'autoengendrement par le reniement d'une identité qui est celle du rival Œdipien, définitivement écrasé du coup? (Exactement ce que fit Marx à son père à lui. Freud ne percevra par ailleurs jamais, semble-t-il, son ambivalence également envers sa splendide femelle de mère, « l'ouragan affectif », dont il tenait en réalité sa judéité, matrilinéaire comme on le sait; mais Freud et les femmes c'est une autre histoire). Ce premier mouvement de mise à distance de ses origines est suivi, dans la dynamique de l'ambivalence, par un mouvement d'acceptation de sa judéité, mais alors rien moins que comme l'égal de Moïse, version laïque. Car l'Hymne à Lajoie est entendu par Siggi comme un message personnel grandiose; correctement décodé il dit à peu près ceci : « Un nouveau Moïse des temps modernes est parmi nous. Il s'appelle Simon Lajoie. Accrochez vos ceintures, il va comme un héros vers la Victoire » (le Freudig wie ein Held zum Siegen, martelé jusqu'à plus soif par Ludwig van).
   
   
Confirmation, donc, pour Siggi, que tout est normal : il le savait bien, lui, qu'il sera un nouveau Moïse; ce qui l'étonne c'est qu'un compositeur aille chercher un poète pour l'annoncer au monde, avec une imprudente précipitation, qui ressemble à du sabotage inconscient de sa haute mission. Ce Schiller est même très décevant, qui n'est capable d'imaginer, comme exemple de victoire sublime que « la conquête d'une femme exquise » : ça, Siggi, avec sa sacrée maman, il l'a déjà dépassé. D'où vérification en V.O. dans le texte schillerien, plus tard au Gymnasium. Or, de cette expertise il apparaît, très clairement, que van Beethoven a châtré sauvagement Schiller, n'en conservant que ce qui, sans doute, lui manquait le plus à lui, et notamment la conquête de femmes exquises, et en rejetant des passages infiniment plus précieux pour Siggi, qui contiennent rien moins que la suite du message personnel grandiose :
   
   
« Joie, c'est le nom du ressort puissant / Qui anime l'éternelle nature. / La joie, la joie meut les rouages / De la grande horloge des mondes / [...] / Elle roule les sphères dans des espaces / Qu'ignore la lunette du chercheur » : la libido, principe ignoré des chercheurs !
   
   
C'est immédiatement après que van Beethoven traite comme une marche la strophe qui se termine par Freudig wie ein Held zum Siegen, suivie elle-même par les vers, qu'à nouveau il omet (c'est toujours la Joie le sujet) : « Dans le miroir de feu de la Vérité / Elle sourit au chercheur(3)
Le message complètement décrypté résonne alors puissamment dans la tête de notre gymnasiaste : il connaît désormais son programme de vie, pour vaincre comme un héros il faut devenir un très grand savant, celui qui perce les vraies énigmes, celles sur lesquelles le reste du pauvre monde se casse la tête depuis toujours...
 

3 - Traduction de Robert d'Harcourt, in: Schiller, poèmes philosophiques, Aubier-Montaigne bilingue, 1954, pp.72-79.

   
Et, justement, dans l'Hymne à Lajoie, une énigme le nargue, qui contient en germe toute la base de la théorie psychanalytique. On y chante Alle Menschen werden Brüder, non pas « Tous les hommes deviendront frères » (il n'y est pas question de Männer), mais, en allemand littéralement « Tous les êtres humains deviendront frères » (les Menschen, neutres) : donc les femmes aussi! Et, tel Œdipe devant le Sphinx, l'intrépide lycéen va jusqu'au bout du raisonnement anatomique (souvenons-nous que, peu d'années plus tard, il acceptera la mission impossible de chercher les testicules — inexistants — des anguilles, sorte de bizutage de la mégalomanie scientifique) : pour que non seulement tous les hommes, mais aussi toutes les femmes puissent devenir frères, il est suffisant et nécessaire que les femmes soient gratifiées d'un pénis.
   
   
La mise à jour de cette évidence qu'on ne veut pas entendre dans la IXe, du même genre que la porte non-vue de King-Kong, fondera l'essentiel de la démarche freudienne, qui ne consiste pas, comme pour la science classique, à découvrir du nouveau (exemple : Einstein), mais à révéler de l'ancien resté inexpliqué, refoulé ou dénié. L'égalité anthropologique et fraternelle des femmes, c'est là l'idée centrale, dont l'élaboration incessante le conduira au primat du sexuel, au complexe de castration, à la théorie du fétichisme, à celle de l'Œdipe : à la psychanalyse. La suite est (à peu près) connue.
   
   

Il y aurait encore beaucoup d'items de la psychanalyse à reconnaître en germe dans l'Hymne à la Joie, que les historiens-analystes feraient bien d'examiner de plus près, compte tenu de la place qu'il tient dans la conscience collective allemande (4). Par exemple, au début de la seconde strophe, les vers :

« Que celui qui eut l'heureuse fortune
De devenir l'ami d'un ami
Que celui qui conquit une femme exquise,
Que ceux-là mêlent leur allégresse à la nôtre!
[...]
Mais que celui qui ne l'a jamais pu, que celui-là quitte à la dérobée
Et en pleurant cette assemblée! »

 

4 - Ainsi que ses détournements. Bismarck le faisait jouer par la fanfare lors de ses déclarations de guerre, et Vladimir Jankélévitch y entendait déjà arriver le nazisme...

   
Dans le rapprochement entre l'amitié masculine, réussite d'un grand coup (littéralement, der grosse Wurf gelungen) et la conquête de femmes exquises (que l'on s'arrache, Wer ein holdes Weib errungen), deux actions citées successivement, il n'est pas trop far-fetched de voir l'esquisse de la bisexualité fondamentale (5). De même le vers final semble préfigurer l'attitude future de Freud envers les cas pathologiques trop lourds, son pessimisme thérapeutique (nous serons tous frères, sauf ceux qui sont trop malheureux!).
Comme les Massin l'ont noté, le poème (philomaçonnique) de Schiller était chanté à leur époque par les allemands prorévolutionnaires sur l'air de La Marseillaise, et Beethoven conçut dès 1792 le projet de le mettre en musique; projet tenace, qui n’aboutirait que trente-deux ans plus tard. Non seulement le mot Liberté (Freiheit) prenait au départ la place de la Joie, tel que cette Marseillaise d'outre-Rhin était chantée vers 1790 (6), mais Beethoven lui-même adhérait à la première version de Schiller, beaucoup plus peuple, dans laquelle l'ultérieur Alle Menschen werden Brüder était au départ un Bettler werden Fürstenbrüder (« les mendiants seront les frères des princes »). Il s'en est donc fallu de peu que nous n'ayons pas la psychanalyse, car je doute que le jeune Siggi entendant cette première version communiste-romantique ait pu devenir le fondateur de l'autre révolution du XXe siècle.
 

5 - Freud cite d'ailleurs ce passage dans l'analyse d'un rêve à caractère homosexuel, Cf. GW II/III, p.391; et L'interprétation des rêves, PUF 1980, pp.331-332.

6 - Cf. Jean et Brigitte Massin, « Beethoven et la Révolution française », revue l'ARC N°40, Beethoven, pp.3-14

   
Voilà, en somme, d'excellents auspices pour la psychanalyse, dont on peut regretter qu'ils aient trop longtemps été perdus de vue : l'analyste doit être révolutionnaire et fraternel, descendant de Prométhée en somme, mais prométhéen insolite parce qu'il ne promet rien.
 

 

   
Soyons donc insolite jusqu'au bout (de la patience du lecteur), et lançons un appel à la création d'un Désordre des psychanalystes. Ne riez pas, c'est sérieux. Le mort-né Ordre que quelques esprits inquiets à juste titre de l'extension du n'importe-quoi en psychanalyse ont courageusement tenté de promouvoir, ne pouvait que sombrer sous le poids accablant du signifiant « ordre ». Voilà que ces estimables personnes, pourtant lacaniennes et dont l'inconscient devrait mieux structurer le langage, appellent Ordre quelque chose de bientôt effectivement nécessaire, mais qui de toute évidence ne peut être que la reconnaissance du fécond désordre président à l'exercice de la psychanalyse. A l'Académie française on porte l'uniforme. Verriez-vous des analystes affublés ainsi, ou de quelqu'autre manière? Non, bien sûr, car les styles personnels des analystes les situent à des années-lumière les uns des autres, bien qu'ils soient tous de légitimes citoyens de la galaxie Psychanalyse. Ce qui manque n'est certes pas une mise en ordre, mais une cartographie de cette constellation, qui en respecte scrupuleusement le désordre, principe même de toute vie.
   
   
Voilà pourquoi l'idée me vient, et je demande à ceux qui ne rient pas de la réaliser à ma place, parce j'ai vraiment autre chose à faire, de constituer un Désordre des psychanalystes, organisme visant à propager une glasnost dans notre galaxie dont les effets attendus sont les mêmes que ceux que nous venons de voir triompher en URSS : le démantèlement de la nomenklatura.
   
   
Le jour où quelqu'un qui cherche un analyste pourra consulter, avant de prendre trois rendez-vous, un opuscule publié par ce Désordre, et établi sur le modèle coutumier aux organisations de consommateurs, comme les fiches techniques de la FNAC ou de Que Choisir?, la psychanalyse aura beaucoup gagné et les nomenklaturas auront beaucoup perdu. Le problème-clé pour arriver à ça n'est pas tellement le dépassement des querelles théoriques, car la pratique de la cure est infiniment plus importante pour les usagers, pressés de devenir banalement malheureux au lieu de névrotiquement souffrants. C'est davantage le consensus à trouver sur la publication d'éléments de réalité concernant la personne des analystes, et avant tout sur leur style analytique. C'est donc une affaire de typologisation des façons d'être et de faire des psychanalystes, de validité relative d'une telle typologie, et des modalités sociales de sa communication.
   
   

Je m'étonne que des psychanalystes puissent s'effrayer de perspectives aussi simples. Il faudra qu'ils cessent de mépriser les psychosociologues, quand ceux-ci par exemple proposent une typologie rendant compte de la formidable complexité des conduites urbaines des citadins, des usagers de la grande ville moderne, et dégagent les types suivants (7) :

l'étranger, l'assiégeant, l'errant, l'acteur, le solitaire, le barbare, l'amoureux.

 

 

7 - Villes Imaginaires, Alain Pessin, Henri Skoff-Torgue, Le Champ Urbain, 1980.

   
A première vue, les analystes relèvent d'autres types que ceux-là. Mais aucun travail tant soit peu comparable n'a été entrepris les concernant.
   
         
   
Pour finir, un mot comme promis au sujet du collègue le plus intolérant dont j'aie eu à supporter les critiques les plus violentes.
   
   
Brasserie2 : La patiente qui avait autrefois été horrifiée par ma capacité à dévorer (des sandwichs, mais...), lia un jour conversation avec une jeune femme (j'avais, moi, changé de bistrot). Ayant du temps devant elles, elles en vinrent à un peu se connaître. Quelque temps plus tard, se rencontrant de nouveau, elles se firent des confidences, et découvrirent qu'elles étaient en analyse toutes les deux.
   
   
Longtemps, elles comparèrent leurs analyses et leurs analystes, proustiennement. Chacune, sur certains points, était bien contente de ne pas avoir celui de l'autre : son style ne lui aurait jamais convenu; mais sur d'autres points, elles s'enviaient. Ma patiente finit par m'adresser des reproches, car comparé à l'autre, l'analyste de son amie du bistrot, j'étais vraiment médiocre, j'aurais dû être comme lui, etc. Je maudissais, par moments, ce collègue qui ne pouvait être qu'un jeune casse-cou assez irresponsable. A un moment, j'ai même estimé qu'on aurait dû fusiller ce genre de charlatan. Bien que, à la réflexion, à d'autres moments j'aurais été tenté d'en dire ou d'en faire autant. Ce n'est qu'au bout de quelques séances que je compris à qui j'avais affaire, quand une autre patiente, moins loquace, et qui venait le même jour, commença à raconter une histoire en tout point semblable : les deux étaient donc chez moi! Mon insupportable rival n'était autre que moi-même! Discrètes malgré-tout, elles n'avaient pas été jusqu'à se raconter des détails assez précis pour le comprendre, ni pour que je comprenne immédiatement non plus. Ce qui me donna une superbe occasion de mesurer à quel point nous déformons tous, patients, analystes, et entre collègues, et combien est inconfortable, angoissante même, la situation de spectateur de l'analyse d'autrui. Il m'en faut, depuis, en entendre beaucoup avant de mentalement excommunier quiconque.
   
   
Mais je continue à me demander comment elles auraient réagi à tout ça, si elles l'avaient découvert...