Manuel Periáñez____________________________________________________manuelperianez1940@gmail.com

   
   

 

 

 

 

 

Architectures achevées, imaginaires en chantier (1995)

 

 

Place de Stalingrad, Place des Fêtes, enfin l’architecture

Le 19e arrondissement de Paris aura bientôt deux places du même architecte, Bernard Huet, qui se situe volontiers comme « celui qui achève » les lieux délaissés de la ville par une certaine prise en compte de leur histoire. Huet étant considéré par ses pairs comme un des meilleurs architectes actuels, il s’agit là d’un double événement urbanistique qui offre au chercheur l’occasion rare de comparer deux espaces publics aux modes de théâtralisation très proches, et dont il puisse maîtriser autant de variables : le quartier, la population, la période de l’édification sont presque identiques, et l’imaginaire social local, ses représentations et modalités de perception de l’offre urbaine y sont donc sensiblement plus stables que d’ordinaire lors de comparaisons « typologiques » d’espaces urbains.

La Place des Fêtes restait dans la mémoire collective, au-delà même de Belleville, comme un lieu central de survivances villageoises, jusqu’à la rénovation des années 70. Il faut en revanche remonter bien plus loin dans l’histoire du bassin de la Villette pour trouver l’image d’un tel « lieu socialement réussi » aux abords de l’actuelle Place Stalingrad : c’est au début du XIXe siècle que les berges du bassin et la perspective de la Rotonde de Ledoux constituaient un lieu de loisir apprécié... dont le souvenir même s’est totalement perdu. Un mécanisme de perte du lieu de mémoire, qui ne semble pas décrit par Halbwachs, aurait joué ici : comment, en effet, un lieu qui reste pratiqué dans la ville peut-il ainsi perdre son accessit à la mémoire collective ? (1)

Au plan urbain l’opération de Bernard Huet à Stalingrad constitue dès lors une restauration, interprétative et volontaire, de ce lieu perdu, dont il se défend avec raison qu’elle n’est cependant pas une restauration au plan de la créativité architecturale.

Qu’adviendra-t-il des deux nouveaux espaces publics « achevés », au sens huetien d’advenus aux destins architecturaux et urbanistiques respectifs dont ils étaient porteurs, une fois qu’ils auront été livrés à la consommation urbaine ? Selon que l’on croit davantage dans le pouvoir d’une architecture forte à façonner l’imaginaire social local, ou dans le pouvoir d’un imaginaire social fort — et celui concernant Belleville l’est notoirement (2) à réduire une architecture enfin de qualité au simple rang d’une Nième mise-en-scène urbaine, on penche pour des pronostics évidemment différents...

La qualité architecturale sera-t-elle reçue en elle-même comme le principal « message », déterminant le caractère des lieux rénovés, leur nouvelle ambiance urbaine, et, partant, les deux places susciteront-elles un imaginaire micro-social, des usages réels et un contrôle social comparables ?

Ou bien leurs différences pèseront-elles en définitive le plus, et les deux espaces suivront-ils chacun un destin dans lequel l’architecture de Bernard Huet n’aura joué qu’un rôle, modeste comme il le veut, de catalyseur d’une demande sociale qui, selon lui, reste cachée aux usagers quotidiens ? C’est là, en somme, le cas des villes « vernaculaires » aux traditions fortes, capables de métaboliser au fil des années les apports successifs de tous les architectes en devenant de plus en plus elles-mêmes...

Voilà les trois questions que nous nous posions au début de ce travail, sans croire a priori à une dominance socialement homogène de représentations aussi tranchées, mais davantage à des mosaïques complexes élaborant ces extrêmes, selon les individus, leur groupe, leur origine, leur situation existentielle, voire même — en ce qui concerne l’esthétique — leur humeur du moment. La nouvelle Place des Fêtes n’ayant cependant pas été terminée à temps, notre travail a dû se borner à décrire les lignes de force qui semblent organiser la mosaïque actuelle des représentations (3), et à présenter ici celles qui semblent les plus pertinentes pour le dialogue avec d’autres auteurs de cet ouvrage collectif.

 

Belleville : quelques particularités...

Il y eut une époque où le quartier de Belleville avait pour les parisiens à peu près la même réputation qu’a le Bronx d’aujourd’hui pour les new-yorkais. Bien que fortement atténuée par une considérable mutation urbaine et sociale, cette image reste, à la fin du XXe siècle, largement tributaire de celle du « bastion de la classe dangereuse » qu’il fut réellement pendant la Révolution de 1848 et au moment de la Commune, en 1871, quand par exemple « une barricade, rue Meynadier, arrêta les Versaillais, auxquels deux pièces d’artillerie installées Place des Fêtes interdirent l’accès rue de Crimée » (4).

Il n’est pas indifférent dans le destin urbanistique de ce quartier qu’il se situe sur une colline. Le centre de Paris fut — à l’exception du Marais — « rénové » de fond en comble par Haussmann, c’est-à-dire rendu convenable pour la pratique sociale bourgeoise de l’époque. Ce Paris convenable restait cependant encerclé par une demi-douzaine de collines qui l’étaient beaucoup moins : la Butte-aux-Cailles et Montparnasse, Montmartre, Belleville et Ménilmontant, collines dont l’abandon aux classes pauvres, là où Passy et Sainte-Geneviève avaient été, elles, intégrées par Haussmann, montre — du moins le pensons-nous — que dans l’imaginaire bâtisseur de l’époque les sites en hauteur n’étaient pas dignes du nouvel urbanisme. C’est sur ces collines, restées à l’état de villages, avec leurs vignes, leurs asperges, leur bétail et leur volaille, que le mode de vie rural continua de résister, de l’intérieur et longtemps, à la grande métropole. Leurs habitants se retrouvaient « à la campagne à Paris », nom que continuent à porter d’ailleurs deux ou trois de ces quartiers pavillonnaires, désormais minuscules. Cette résistance rurale évolua rapidement par les renforts qu’apportèrent à ces collines des laissés-pour-compte et mécontents de tout acabit, non seulement pour des raisons foncières (le prix des loyers), mais aussi politiques, ou tout au moins par une attitude de désapprobation de la société mercantile qui se construisait en bas. La classe dangereuse ruminait ses mauvais coups sur ses hauteurs, « prête à fondre sur les beaux quartiers ".

Dans d’autres grandes villes mondiales l’évolution urbaine, plus rapide que celle de Paris, rend observable un curieux phénomène géopolitique concernant les collines : celles-ci sont alternativement traitées comme des lieux nobles ou des endroits vulgaires, selon une logique qui nous échappe, et que personne encore à notre connaissance n’a étudiée. Les points géographiques élevés possèdent en effet des atouts pratiques certains (grand air, luminosité, panoramas vastes, territoire facile à défendre), ainsi qu’une psychosociologie spécifique (leur exiguïté et difficulté d’accès rend facilement chauvins ces réduits cultivant leur différence). Ces atouts sont tantôt reconnus par la classe dominante du moment — pensons aux villas romaines sur les hauteurs — et les collines sont alors des endroits distingués qui peuvent atteindre au plus haut prestige, celui de la « ville haute » de la classe dominante : akropolis, en grec ou kremlin, en russe, alcázar en arabe et espagnol. Tantôt d’autres avantages liés à la plaine, les routes ou à la rivière l’emportent, et, abandonnées aux dominés, les collines deviennent des quartiers peu recommandables aux yeux des dominants, des bas-fonds sur les hauteurs.

Concernant Belleville, l’agrément paysager du belvédère pourrait avoir été si déterminant dans le caractère du lieu qu’il serait à l’origine même de son nom, dérivé de Beauregard (le nom de la butte de la Place des Fêtes à l’origine), en passant par Bellevue (encore de nos jours le nom d’une rue près de cette Place).

Des différences importantes entre les deux sites de notre recherche, l’un en hauteur et l’autre au niveau de l’eau, sont liées à cette problématique, mais également à l’expansion de Paris par poussées concentriques successives, en écorce d’arbre, qui sont à l’origine des différences entre « les faubourgs » et « la banlieue ». Cette histoire urbaine mouvementée pose quelques problèmes quant aux représentations des habitants de Belleville par rapport au centre de Paris. Il y a certainement une identité bellevilloise, mais Belleville appartient clairement dans les esprits à Paris intra muros. L’ex-village et ancien faubourg regarde d’assez haut la nouvelle banlieue. Qui est bellevillois, et qui ne l’est pas, ou plus ? « Belleville », ce terme qui englobe de plus en plus Ménilmontant comme un sous-quartier, possède à la fois la réalité urbaine d’un noyau dur évident (de la Place des Fêtes vers le sud, le long de la rue de Belleville, jusqu’aux alentours du boulevard du même nom, axe réunissant le Haut-Belleville et le Bas-Belleville), et des limites subjectives floues. Si les habitants de la Place des Fêtes prétendent couramment habiter Belleville, il en va encore de même des riverains de l’Est de la Place Stalingrad, de l’autre côté des Buttes-Chaumont, où des personnes estiment habiter Belleville « à sa limite avec Paris », nous a-t-on précisé dans deux cas (expression étonnante qui montre que certains de ses habitants limitrophes tiennent d’autant à bien distinguer Belleville de Paris ! ).

Si le sentiment d’appartenance des habitants à Belleville joue, on s’en doute, un rôle essentiel dans l’accueil qu’ils font aux projets et travaux de rénovation des deux places qui nous intéressent ici, l’histoire de Belleville, riche en mésaventures immobilières et urbanistiques, joue également le sien, tout à fait important.

Belleville comptait 8 000 habitants en 1835, et 30 000 dix ans plus tard, quand surgirent de nombreux immeubles à plusieurs étages, inconnus dans le village d’autrefois, hébergeant une nouvelle population d’artisans, prolétaires et de petites gens qui allaient jeter la base sociologique de l’identité de cette commune. Autre pièce au dossier de la notion de « mémoire collective », cette « rénovation urbaine » avant la lettre n’est jamais dénoncée, ni mise sur le même plan que celle des années 1970 par les nostalgiques actuels du mode de vie ouvrier et de l’ambiance du passé bellevillois, malgré la destruction qu’elle entraîna du mode de vie et de l’ambiance de la période précédente, presque uniquement rurale-horticole.

Lors des combats de la Commune, où les différentes collines jouèrent un grand rôle (la ténacité des communards de la Butte-aux-Cailles fut extraordinaire), le sort des armes fit de Belleville le dernier réduit des Fédérés contre les Versaillais, et donc le théâtre d’un massacre final que les historiens n’ont pas fini de chiffrer (la fourchette allant de 10 000 à 90 000 morts). Cet holocauste consacra l’image de Belleville en tant que commune martyre de la Révolution, tenant une place dans la conscience ouvrière internationale dont la vivacité mit très longtemps à s’émousser, même si dès 1875–80 les organisations prolétariennes étaient reconstituées. Comme l’écrit Patrick Simon dans un excellent article, « quartier à part, démoli, vidé de sa population la plus active qui a connu la déportation, Belleville se forge l’identité d’un isolat maudit, replié sur lui-même et fier de son originalité. Dès 1860, Belleville se constitue en assurant une fonction qui sera pour toujours la sienne : accueillir les exclus de la Ville » (5).

Malgré deux Guerres mondiales, le choléra, et de profonds changements sociaux, techniques et culturels, dont l’intégration réussie de plusieurs vagues d’immigration, c’est sans doute sur la toile de fond d’une telle tragédie qu’il faut apprécier le choc, un siècle plus tard, d’une opération de rénovation urbaine sur les hauteurs de Belleville qui se solda vers 1971 par le départ de presque 6 500 habitants, dont beaucoup vers la banlieue, et dont 200 seulement trouvèrent le moyen de revenir.

S’il peut sembler indécent d’oser comparer les massacres de la Commune et les souffrances infiniment plus légères de la rénovation urbaine, ce sont pourtant bien là les deux événements qui marquent le plus décisivement l’imaginaire des habitants du quartier, et qui sont cités presque à chaque entretien : plus que de l’histoire, il s’agit dès lors de la légende du quartier, structurée par deux traumatismes qui, aussi inégaux qu’ils soient, semblent bien frapper pareillement les esprits. On verra plus loin comment des habitants aux origines réelles souvent bigarrées trouvent à utiliser la légende dans une dynamique exemplaire d’intégration pluri-ethnique. C’est bien la prégnance de cette légende, virant au mythe, qui fait par exemple dire aux très middle class nouveaux bellevillois de la Place « Ah oui, le Temps des cerises ! » quand les panneaux présentant le projet de la nouvelle Place annoncent les rangées de nombreux cerisiers prévus par l’architecte (comme un salut ? ) (6).

La rénovation urbaine des années 70 à Belleville fut une opération dite de « rénovation privée » et la seule dans Paris avec celle du quartier Italie dans le 13e, étudiée par Henri Coing dans une recherche qui fit du bruit (Rénovation urbaine et changement social), dont nous reparlerons.

« Ça a commencé avec les types qui ont commencé à prendre les métrés, les géomètres, [...] puis après, on a vu arriver les engins avec leurs grosses boules d’acier qui abattaient les murs. Les premiers bâtiments construits sont les "paquebots", rue de Bellevue. Après, ils ont foutu en l’air l’école de garçons : j’en ai bavé dans cette école, mais ça m’a fait mal au ventre quand ils l’ont démolie, c’était mon passé. Quant à moi, j’habite dans des HBM (habitations bon marché), les HLM d’autrefois qui ont été construits en 1921 et finis en 27. J’avais un oncle, peintre en bâtiment : quand il a vu mon appartement, il n’en revenait pas : vous vous rendez compte, les W-C. chez soi ! Or, on ne savait pas ce qu’ils allaient construire... Quand on a vu la hauteur des constructions alors là, ça nous a déchiré ! C’était affreux... Quand on sortait du métro, tous les gens s’arrêtaient et regardaient, et comptaient les étages en espérant chaque jour qu’ils s’arrêteraient. Par rapport à ce qui était prévu, ils ont changé quatre fois de plans, mais les tours y étaient toujours. Pas mal de gens sont partis (ceux qui ont été expulsés) en banlieue ; d’autres ont été relogés près des casernes entre la Porte des Lilas et de Bagnolet : c’est pas beau, je voudrais pas y habiter ».

Ce document exceptionnel, les souvenirs d’un témoin authentique qui se nommait Paul Adnot (7), témoignent de l’ambiance bellevilloise, populaire, animée, chaleureuse et désormais mythifiée comme un passé irrémédiablement perdu.

Ce témoin authentique cependant attribue « à la guerre », donc à des causes historiques profondes, le changement de Belleville, et non à la seule rénovation urbaine. Celle-ci semble dans son esprit avoir été une conséquence du déclin de la convivialité populaire et de la lutte des classes, davantage que son origine.

« J’ai été deux fois déraciné [...] J’aimais la campagne, j’étais habitué au grand air, aux champs [...] Et on m’a ramené à Paris, dans cette ville incroyable, j’étais perdu, affolé, on m’a mis à l’école avec des instituteurs qui étaient des peaux de vaches [...] La deuxième fois que j’ai été déraciné, c’est quand ils ont foutu notre quartier en l’air. Tout le monde connaissait avant : c’était un village, c’était notre campagne à nous. C’est pas comme maintenant, on passe à côté des gens sans les voir, personne vous voit, vous voyez personne non plus [...]. Le point central, c’était la Place des Fêtes quand j’étais gosse : il y avait des baraques foraines dans le square "Monseigneur Maillet", il y avait la fête, des parades foraines [...] Le dimanche, les cafés étaient pleins ; ils restaient ouverts jusqu’à près de minuit : bien sûr, il y avait quelques ivrognes. L’été, on sortait du boulot, on avait soif, on allait boire un pot chez Dupont, au coin de la rue Pré-Saint-Gervais et de la Compans [...] »

« Une nouvelle époque est née lorsque sont apparus les frigidaires, les télévisions, tout le confort, quoi ! [...] J’avais un copain d’enfance, on allait le voir tous les vendredis soir. On arrive : Ooh !... Il s’était acheté un frigidaire ! Le lendemain, on achetait un frigidaire. Un soir [...] on arrive, il avait acheté la télé : c’est pas vrai ! Moi, je l’ai acheté un ou deux ans plus tard. [...] Mais çà a été dommage : on était collé dessus ! Vous vous rendez compte : le cinéma à domicile, on se dérange plus !... Maintenant, je suis plus sélectif, je ne regarde pas n’importe quoi ».

Adnot, qui a été « déraciné » à Belleville à douze ans, a connu les taudis, les miséreux, la face sombre de la condition ouvrière d’alors, contre laquelle luttait quotidiennement cette belle convivialité, faite de solidarité y compris dans la communication, et dont il faut bien voir, derrière son aspect plaisant, qu’elle constituait une technique collective de survie, difficile à retrouver de nos jours malgré notre « crise » actuelle (qui ne peut, de loin, s’y comparer, sinon au plan psychologique). Puis Adnot connut les HBM (« vous vous rendez compte, les W-C chez soi ! »), la télévision, la libération de l’électroménager : il décrit spontanément le même processus de changement que Coing trouvera dans le quartier Italie, et finalement même le passage durkheimien de la « solidarité mécanique » obligatoire de la vie de quartier traditionnelle à une nouvelle solidarité, se rapprochant peut-être de cette « solidarité organique » entre segments sociaux d’affiliation libre qu’espérait Durkheim comme antidote contre l’anomie sociale. Sa nostalgie ne permet cependant pas à Adnot d’accéder à la conscience du degré d’aliénation qu’imposait cette convivialité villageoise traditionnelle, aussi chaleureux qu’en ait été l’aspect affectif.

Malgré la profondeur du traumatisme subi par Belleville lors de la rénovation urbaine des années 70, on peut cependant observer aujourd’hui, comme l’écrivait Luc Nadal (8) déjà en 1989, que « trente ans après la condamnation du quartier à la démolition, dix ans après l’achèvement des nouveaux édifices, le mythe de la Place des Fêtes est toujours bien présent. Il garde une fonction organisatrice du discours non seulement chez ceux qui ont connu le quartier avant la rénovation mais aussi (sauf pour les plus jeunes) chez ceux qui sont arrivés depuis ».

Nous allons essayer de voir pourquoi, mais d’abord qu’est ce qu’un quartier, et quel rôle joue-t-il désormais dans le mode de vie actuel ?

Définir le quartier comme l’ensemble des endroits qu’un habitant pratique habituellement, cela nous paraît une définition tautologique et toute géographique. Il est clair que l’on peut se sentir « de quelque part » même si l’on se trouve tout à fait ailleurs, et que ce sentiment a tout à voir avec l’adhésion à l’histoire, vraie ou mythifiée, du quartier d’attachement dès lors que l’identité du quartier est reconnue comme une valeur. Pierre Sansot définira ainsi l’habitant comme celui qui adhère au mythe de sa ville (9). Il en va de même, selon la psychanalyse, pour tout sentiment d’appartenance et d’identité, qui relèvent de la problématique des origines et du « roman familial ". Des élaborations adultes de ce roman familial du temps de l’Œdipe peuvent donner lieu à l’investissement mythifiant de certains espaces, comme la résidence secondaire, les meubles de famille, la maison ou le quartier de l’enfance propre ou de ses ancêtres, etc. Cette problématique intègre le rejet éventuel de l’identité trouvée à la naissance, et la « réaffiliation » (10) à une identité plus consciemment choisie contre ces origines (le fameux « autoengendrement » des psychanalystes, qui participe d’une sorte de long travail de re-identification par la perlaboration de la fantasmatique liée aux origines).

À travers l’article de Patrick Simon déjà cité, ainsi que dans le reste du numéro d’Hommes et Migrations consacré à Belleville, on assiste à l’analyse lucide du mythe actuel de ce quartier de Paris en tant que « village planétaire » (11). Mais en tant que « modèle français d’intégration pluri-ethnique » Belleville semble beaucoup moins un mythe car il réussit bel et bien là où les ghettos échouent. Cependant si les auteurs notent bien que ce succès est dû au respect général de la maxime selon laquelle « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres », au fait que « Belleville appartient à tous car tous lui appartiennent », ils nous paraissent rater — de peu — le mécanisme plus secret qui rend possible à cet endroit ce qui s’avère impossible ailleurs : la re-identification, à travers des bribes d’histoire mythifiée, à une légende fondatrice qui fait de Belleville un « quartier d’opposition ». Souvent simplement d’opposition à la tendance politique dominante du moment, mais plus subtilement de méfiance et d’opposition instinctive aux idées et façons d’être dominantes de l’époque, quelle qu’elle soit. C’est cela qui attire « les exclus ». Ces exclus, d’ailleurs s’excluent souvent eux-mêmes de par cette sensibilité particulière — qui n’a que peu à voir avec la « structure caractérielle » des psychiatres, mais, en tant que création de soi, beaucoup avec la poésie.

Un professeur au Collège de France est-il sociologiquement un exclu ? Pourtant Gustave Flourens le devint. Exilé de 1862 à 1868 pour raisons politiques, il s’établit à son retour à Belleville, où il devint un tribun — et, enfant terrible, dut à nouveau s’enfuir en Angleterre après avoir déclenché des barricades. Jules Vallès, les Saint-simoniens, la liste est longue des bellevillois qui le devinrent par une plaisante résonance entre leur identité psychique et l’identité géopolitique du lieu, et qui contribuèrent à son histoire, plus tard mythifiée.

Pour notre part, ce qui nous intéresse dans la convivialité bellevilloise est le fonctionnement inconscient du mécanisme local d’intégration, un mécanisme paradoxal qui permet à des gens en mal d’identifications aux « bonnes » identités dominantes non pas de verser dans l’anomie et la pathologie sociale — tentation adolescente classique — mais au contraire de trouver le compromis d’une « identification opposante » qui débouche sur une identité sociale forte, mais critique. Le « modèle bellevillois » d’intégration sociale des immigrés successifs — dont l’histoire est déjà longue — reposerait sur la facilité de transition (au sens winnicottien) offerte par l’identité rebelle bellevilloise aux immigrants. Ceux-ci, pour s’intégrer, se trouvent classiquement mis en demeure de réaliser la prouesse psychique d’accepter la renonciation à leur identité d’origine tout en la conservant pour se sentir exister, le temps de parvenir à éprouver leur nouvelle identité comme « authentique » (double-lien schizophrénisant de Bateson). Notre hypothèse serait ici que l’identité « d’opposition », mais valorisée, d’un quartier permet aux immigrés la transition plus douce de leur altérité radicale vers l’altérité relative de ces nationaux en désaccord que sont des faubouriens bien identifiés, se soutenant de leur mémoire collective anti–dominante, et pour lesquels « la vie est bien plus belle quand on se rebelle » (altérité critique qui, elle, accepte chez les impétrants la survie psychique de l’identité d’origine avec une dose plus faible de double-lien pathogène).

La même attitude s’observe, bien que plus superficiellement, parmi les nouveaux arrivants qui font partie de la classe moyenne parisienne mais fuient l’ennui et le conformisme des beaux-quartiers. Alain Schifres (12) les a récemment croqués avec une joyeuse méchanceté :

« Une variété intéressante du Nouveau Parisien est le jeune faubourgeois à poil raide. Le faubourgeois est un de ces pionniers qui, au nord et à l’est, disputent l’espace aux faubouriens. C’est qu’il ne veut pas vivre chez les bourges (le voudrait-il, il n’en a pas les moyens). Les bourges sont chiants, leurs femmes ont de petits sacs avec une chaîne dorée. Leurs rues le soir sont des cimetières. Le rêve du faubourgeois est d’habiter un vrai quartier populaire. [...] À mesure qu’avance le faubourgeois, hélas, le faubourien recule. C’est que l’animal fait monter les prix comme il respire. Il est à la recherche du fameux tissu urbain, mais la ville se démaille à son approche. [...] Il y a des signes qui ne trompent pas ; ils marquent la progression du faubourgeois. Ainsi nos alpages sont-ils devenus des hauts. On n’habite plus à Belleville mais les "hauts de Belleville" ".

Ces différences d’attitude entre néo-faubouriens et faubourgeois renvoient assez bien au modèle winnicottien du vrai et du faux-self (en résumant abusivement, le faux-self, à usage externe, encaisse les chocs avec la réalité sociale pour en protéger le vrai-self, enfoui dans la « réalité interne »). Dans ce modèle de la psychanalyse anglaise « environnementaliste », moins son vrai-self paraît socialement acceptable à quelqu’un, et plus massif sera son recours à la parade du faux-self. Quand la re-identification aux rebelles mythiques réussit, le vrai-self devient partiellement bellevillois, au niveau, tout au moins, du « segment ethnique de l’inconscient » tel que le définit Georges Devereux (13) :

« Le segment inconscient de la personnalité ethnique désigne l’inconscient culturel et non racial. [...] Il est composé de tout ce que, conformément aux exigences fondamentales de sa culture, chaque génération apprend elle-même à refouler puis, à son tour, force la génération suivante à refouler ".

Quand la re-identification échoue ou n’est pas vitale, il y aura la béquille d’un faux-self du genre faubourgeois.

 

Associations et concertation

Notons le rôle important dans le passé, mais devenu aujourd’hui sociologiquement assez complexe, des associations de quartier dans l’ambiance de Belleville. Regardant en arrière, il semble bien que la vie associative ait été très riche à Belleville au plus vif des périodes de changement social : la fin du XIXe siècle et les communautés ouvrières ; l’immigration en strates successives de juifs ashkénazes « de gauche » au début du siècle, puis de grecs et d’arméniens fuyant le génocide de 1915 ; celle des espagnols antifascistes en 1939 ; et, après-guerre, celle des pieds-noirs et des juifs séfarades entraînant des musulmans qui leur étaient liés ; enfin l’immigration économique de portugais, yougoslaves, maghrébins et africains : « une véritable mosaïque de nationalités » (14). Beaucoup de ces communautés avaient et ont encore des associations d’entraide. Autre période aiguë, la rénovation urbaine suscita l’apparition de mouvements de défense des habitants anciens, puis d’intégration des habitants nouveaux.

Dans le Bas-Belleville, La bellevilleuse a été d’une grande efficacité militante dans le domaine du logement et de l’exclusion, et ce sont d’ailleurs ses militants qui firent visiter le Belleville des expulsions au ministre du Logement, Marie-Noëlle Lienemann, en 1992.

L’association de la Place des Fêtes a fini par regrouper une vingtaine d’associations de quartier aux activités très diverses. Cette association, dont nos entretiens montrent qu’elle est bien connue de tous localement, semble aujourd’hui victime de son succès, ainsi que de la difficulté à mobiliser les habitants sur le thème de l’espace public.

Selon Jean Reby, qui en est l’animateur de longue date (15), les années 60 furent témoin de luttes féroces, à propos de la « rénovation » de l’ancienne place, entre les riverains et les commerçants d’une part et la Ville, d’autre part. Les années 70 virent des revendications positives, mais quelques peu anarchisantes, notamment pour la création d’une « maison de quartier ". Les associations regroupées œuvrent en vue d’obtenir un équipement vaste qu’elles souhaitent appeler Maison de la Place des Fêtes. Cette demande au demeurant est ancienne, puisque la Ville de Paris avait promis une Maison de Quartier de 2500m² en... 1965.

La mairie d’arrondissement ayant demandé un seul interlocuteur pour traiter la question des équipements de quartier, le Groupement des Associations de la Place des Fêtes fut créé en 1984. Cela n’a pas empêché les commerçants de jouer au maximum le groupe de pression, ni la mairie du 19e de favoriser des expressions complémentaires, voire opposées.

Le Groupement a été le déclencheur, le 17 février 1989 de l’opération de restructuration de la Place telle qu’elle se réalise aujourd’hui, Jacques Chirac ayant décidé de réaliser cette opération en cédant finalement à son insistance. Agissant ainsi le Maire de Paris allait à l’encontre des décisions déjà prises par le Conseil de Paris et sa direction de la Voirie... Le Groupement s’est vu confier une recension préalable des désirs de la population, étude réalisée en 1989 et remise à la Ville début 1990. La direction de l’Urbanisme s’est inspiré de cette étude pour lancer l’appel d’offres auprès des architectes, avec la participation des associations au concours. Mais la Ville de Paris refusa que les associations fassent partie du jury d’architecture, ceci constituant à ses yeux « un précédent dangereux ». Aussi les associations publièrent dans le journal local Quartiers Libres leur propre classement des six projets retenus par le jury (et soumis au maire de Paris) : le projet lauréat de Huet venait pour elles au troisième rang, après ceux d’API-Paysage et Grünig-Tribel (16).

Depuis ce conflit les élus de la majorité de l’arrondissement et les directions de la Ville n’ont cessé de réduire, en face du projet, l’influence du Groupement, qui à pris à partir de 1991 une direction distincte qui l’a amené à œuvrer dans le domaine de l’emploi.

 

L’élément projectif des insatisfactions

Un survol des données de l’INSEE concernant le 19e arrondissement montre la représentativité correcte des quinze entretiens en profondeur que nous avons menés, débutant par un jeu d’images de 76 situations des deux places (dont tous les « bons coins ») (17). Les entretiens visaient, outre la cible, l’établissement d’un diagnostic sommaire de « bien-être potentiel », technique issue de nos recherches sur la gêne due au bruit. La projection de toute insatisfaction existentielle sur des items de l’environnement tels que le monde sonore ou l’habitat et la ville pouvait ainsi être en partie dépisté et son rôle dans l’émergence des opinions, esthétiques notamment, décrit dans une démarche d’objectivation.

L’expression de sentiments positifs, distanciés ou négatifs sur le quartier (et notamment les prises de position tranchées sur la délinquance à la Place de Stalingrad), ou concernant les attentes liées au projet de Huet pour la Place des Fêtes, accompagnent bien cet indicateur de bien-être potentiel (BEP). Comme nous le supposions, l’élément projectif des insatisfactions existentielles propres de l’interviewé joue également en ce qui concerne la perception de l’architecture elle-même :

Les personnes les plus insatisfaites, aux BEP les plus faibles, F4, F7 et F8, ne sont même pas au courant du projet pour une nouvelle Place des Fêtes ou bien estiment qu’il s’agit de « frime » (F4) ; à Stalingrad, S4, S5 et S6 sont très impressionnés par la délinquance, et S4, une vieille dame seule, même au point d’en attribuer la cause à l’architecture (comme le fera aussi le Commissaire de Police... et plus tard le nouveau maire).

— des exceptions à ce lien projectif sont le fait d’artistes (comédiens S1) et de personnes en crise dépassable (S3) ; à noter le fait que ces personnes disposent de résidences secondaires leur permettant d’alterner régulièrement entre la vie de quartier et la nature, dimension qui semble permettre de supporter un taux d’occupation du logement élevé.

Les personnes les moins insatisfaites, aux BEP les plus forts peuvent se permettre de « planer » loin au dessus de l’incidence quotidienne de l’architecture : si celle du quartier ne plaît pas, on voyage et visite celle qui plaît (F1, S7) ; ou bien on intellectualise (F2, profs d’université) : l’architecte devra se surpasser pour « sauver un quartier foutu ».

À Stalingrad, S6, vieil ouvrier du quartier, a parfaitement compris la nouvelle Place : elle termine le projet de Ledoux ; la drogue et la prostitution ne sont qu’une localisation temporaire de maux venus d’ailleurs et qui ont toujours existé.

 

La Place des Fêtes : quelle place ? quelles fêtes ?

En 1974, peu après son élection, Giscard d’Estaing attaque la politique des grands ensembles :

« On a construit ou laissé construire des ensembles d’inspiration collectiviste, monotones et démesurés, qui ont sécrété la violence et la solitude. Rétablir la communication sociale interrompue par le gigantisme et l’anonymat sera une tâche majeure de notre société ".

Les vingt années qui suivirent donneront largement raison à Giscard d’Estaing, du moins concernant les « grands ensembles » en général. Mais à la Place des Fêtes, au pied de tours de 26 étages, il semble bien avoir eu finalement tort. Quand ces tours y furent construites vers 1975, l’on hurla à l’assassinat d’un quartier et d’une culture populaires et les tours, maudites, restèrent vides pendant trois ans. Aujourd’hui la Place des Fêtes apparaît à ses habitants, aussi bien à travers nos entretiens que dans ceux que rapporte Anne Steiner, comme un lieu qui se prête à la vie de village :

« Les habitants du Haut ont, semble-t-il, peu d’occasions de descendre à pied la rue de Belleville, et, s’ils sortent de leur quartier, ils prennent le métro ou la voiture. En revanche, la Place des Fêtes apparaît comme un lieu fortement valorisé, et l’image qu’en renvoient ses habitants est bien différente de celle à laquelle pourrait s’attendre le promeneur égaré au milieu des tours et des barres de béton » (18).

— La Place des Fêtes, j’y promène mon chien, j’y rencontre des amies, je m’y arrête deux minutes pour discuter avec l’une ou avec l’autre, c’est rare qu’on traverse la Place sans rencontrer quelqu’un. C’est pas sûr qu’il y ait beaucoup de places dans Paris comme ça. Ça a gardé quand même un côté populaire du 19e qui était comme ça ; (F1)

— Le quartier me plaît parce qu’il est simple, la simplicité des gens, le côté populaire, des fois ça m’énerve, mais c’est vrai que c’est sans prétention, c’est des rapports simples et naturels. Il n’y a pas de vrais problèmes de race ou de choses comme ça, je pense. Les gens se connaissent depuis qu’ils sont petits, ça c’est un côté sympa qu’on ne trouve pas dans d’autres quartiers de Paris... (F3)

L’image de la Place des Fêtes reste celle d’un endroit « sympathique », et d’un lieu de sociabilité villageoise où les méditerranéens trouvent des cafés à terrasse où pratiquer l’indispensable tchatche ; des espagnols du troisième âge préférant les bancs ombragés pour la tertulia (à la fonction identique), tandis qu’un groupe de yougoslaves, qui lui aussi a son coin, n’a rien changé à ses habitudes malgré les événements dramatiques dans leur pays. Ceci est d’autant plus remarquable que de l’avis général il n’y a pas à cet endroit de « vraies fêtes », ni d’ailleurs de vraie Place : tout le mérite du lieu tient à qu’il focalise la volonté de tous pour que le mythe vive, sinon Belleville mourrait, et Belleville, on y tient.

Ce caractère villageois attribué à un espace situé au pied de hautes tours mérite quelque attention. La différence avec des quartiers à problèmes tels que le Val Fourré ou la Cité des 4000 est très simple : la population de la Place des Fêtes n’a, elle, pas de problèmes sociaux importants ; ses tours ont une superbe vue sur Paris et elles sont bien reliées au centre ; le quartier est parfaitement équipé ; et l’ambiance y est forcément beaucoup plus gaie. Mais il faut préciser que ce caractère est le fait d’abord des habitants des tours elles-mêmes, et qu’il n’existerait sans doute pas si ceux-ci ne pratiquaient pas, à l’intérieur de leurs immeubles, une convivialité certaine et très rare dans ce type d’habitat.

Force est alors de penser à d’autres places enserrées au pied de tours, comme dans les villes médiévales italiennes, à San Gemigniano par exemple, et quelque chose de cet ordre urbain semble s’être produit Place des Fêtes malgré le caractère « moderne » (19) des tours qui l’encerclent. Ainsi, une jeune femme qui venait de fuir New York s’écria devant nous sur la Place : « Ah ! Belleville ! la vie de village ! les mignonnes petites tours de quartier ! », dépassant ainsi totalement le vécu d’un Paul Adnot : même « détruit » le quartier conserve des qualités certaines de convivialité, surtout semble-t-il si on le compare au vrai Bronx et au vrai Manhattan. Un de nos interviewés cependant (F2) préférerait des tours américaines qui savent « jouer les unes avec les autres », et même certaines des tours de la Défense ou du Front de Seine à celles esthétiquement très médiocres de la Place des Fêtes.

Si l’identité bellevilloise nous semble ainsi se faire avant tout autour d’un consensus sur le charme des attitudes révoltées contre le conservatisme dominant, la convivialité qui en résulte entre habitants pour la plupart de la classe moyenne n’est plus aujourd’hui dictée par une idéologie consciente, celle rouge-sang du temps d’Adnot. Si nous comparons nos sites à ceux décrits il y a à peine dix ans par G. Althabe à Ivry (les différences entre le grand ensemble Maurice Thorez et l’immeuble expérimental à Ivry Danièle Casanova, appelé « les étoiles de Renaudie ») (20), on ne retrouve que sous une forme très atténuée le clivage entre les tours et barres HLM, où dominaient la camaraderie et la morale PCF de base, et l’immeuble expérimental aux formes insolites, suspecté d’individualisme et d’intellectualisme, de surcroît économiquement inaccessible aux ouvriers honnêtes... S’il y a bien un repérage des « tours des riches » par les riverains vivant en HLM près de la Place des Fêtes, ce n’est pas la forme architecturale qui le permet — qui est également médiocre pour toutes ces tours (HLM, ILN ou en accession dans certains des six « paquebots ») — mais la fréquentation de leurs habitants dans l’espace public. La défense de leurs immeubles par les habitants de la cité Thorez, dont le collectivisme leur paraissait symboliser l’idéal communiste (21), serait considérée comme une attitude martienne à la Place des Fêtes où tous les habitants sont certes satisfaits du mode de vie à l’intérieur des tours, mais les verraient raser sans regrets en ce qui concerne leur esthétique (sur laquelle il y a bien, ici, « ressenti collectif » au sens de Maffesoli (22) : une rénovation des tours à l’américaine, qui les habillerait simplement d’une peau neuve en y mettant plus de fantaisie dans les volumes y aurait un grand succès, pour les raisons inverses qui font dénoncer la « réha » comme dérisoirement cosmétique pour les HLM des quartiers à problèmes).

L’opposition initiale entre « les gens des tours » et les anciens habitants du quartier s’est rapidement estompée du fait de leur convivialité. Le temps est oublié où « des gens des tours » appelaient la police après 22 heures pour faire cesser le petit bal organisé sur la Place par les associations du quartier ! (23)

— Les relations de voisinage, les voisins ils sont très bons, il y a un effort, les gens font peut-être plus attention à se parler, à communiquer, c’est vrai que l’immeuble est assez convivial, les gardiens sont vachement importants aussi... Les gens font très attention à ça parce qu’ils sont dans une tour et qu’il faut éviter le côté froid et impersonnel d’une tour... (F1)

— On retrouve quelque chose de la vie de Marseille, ici, les gens se parlent facilement, il y a ça, moi je flippe si on peut pas parler entre voisins ! C’est par l’ascenseur qu’on se connaît, les gens des quatorze premiers étages, c’est comme s’ils habitaient un autre immeuble ! On a fini par très bien en connaître certains ; ils viennent manger à la maison, on s’échange les gosses, il fut un temps où je pouvais partir en week-end en laissant les enfants... (F3)

Il y a, bien évidemment, une forte tendance négative qui s’exprime à l’encontre de la Place des Fêtes, sans les subtilités diplomatiques des précédentes ; c’est la tendance qui dominait encore vers 1980 (24) mais qui désormais ne tient plus le haut du pavé :

— La Place des Fêtes elle est pas propre, j’y vais pas souvent... Le vieux Belleville oui, en descendant... Le seul coin désagréable à Belleville, c’est nous, dans nos tours... Si, la partie haute de la rue de Belleville, vers les Lilas, c’est encore plus sinistre. (F4)

Le discours entièrement négatif sur la Place (actuelle ou future) a toujours été le fait de non-riverains de la Place, ou d’habitants d’appartements des tours qui n’ont pas la vue sur la Place, ou encore de nouveaux arrivants (F2, un couple universitaire très critique sur la nouvelle convivialité, cumule deux de ces facteurs). Si la vie dans les tours offre, outre l’avantage de ne plus les voir du dehors, maints avantages fonctionnels, elle suscite cependant de tout autres propos, bien inattendus :

— Ce que j’aime bien ici, curieusement, c’est en été le bruit des oiseaux, on les entend quand même, on est au 23e mais on arrive à entendre le bruit des oiseaux, et puis le bruit du marché, des gens qui, le marchand de pommes de terre qui chante et tout ça, ce genre de choses. Le joueur de saxophone, tout ce qui appartient vraiment à l’être humain, quoi. Ou à l’animal. (F3)

Le quartier, enfin, est d’un périmètre assez variable selon les interviewés. Pour les grands promeneurs et propriétaires de chiens, il est étendu ; pour les gens plus seuls (et plus actifs) il se rétrécit (25).

L’évolution sociale, et celle des « modes de vie » ont beaucoup changé la notion même de quartier. Tout est de plus en plus câblé et branché, le monde entier devient un quartier, le fameux village planétaire. Rude concurrence pour la vie de quartier à l’ancienne :

— Les enfants, ils ne sortent pas, nous on était davantage dans la rue, mais c’est vrai qu’il y avait moins de circulation, on jouait à la corde à sauter dans la rue, si un petit peu sur la Place, du patin à roulettes, etc., mais ça ne dure pas longtemps cet âge-là. Non, ils ont plein de copains, ils arrivent de l’école et ils s’enferment avec des jeux vidéo dans leur chambre ! (F3)

Si dans l’esprit d’Henri Lefebvre, la bonne ville et le bon quartier sont ceux qui possèdent suffisamment d’« endroits socialement réussis », se démarquant par là d’une analyse exclusivement formelle et spatiale, on ne sait à quelle échelle urbaine il fallait l’entendre. Les places qui nous occupent ici sont toutes deux de tels « endroits socialement réussis ». Mais elles sont grandes et complexes, composées d’une dizaine de « sous-endroits », qui chacun est réussi à sa manière et dont surtout l’articulation — spatiale ou de cheminement, mais aussi affective — semble détenir une grande part du secret de la réussite en question. L’impression d’ensemble que donnait la Place des Fêtes issue de la rénovation des années soixante-dix est celle de la juxtaposition d’un grand nombre d’aménagements de détail offrant autant d’appropriations qui constituent autant de détournements — sous-espaces qui restaient incohérents du point de vue architectural, et dont on peut redouter que la nouvelle Place de Bernard Huet, beaucoup plus « architecturale » et clairement lisible, n'en fasse perdre le petit air d'anarchie qui rendait peut-être possible, en partie, la décontraction de ses usagers.

 

Bernard Huet : l’architecture de parachèvement...

Dans le long entretien qu’il a bien voulu nous accorder, l’architecte se positionne très clairement non comme l’historiciste restaurateur pour lequel il passe souvent, mais comme celui capable de lire la demande sociale dans des espaces urbains, et qui termine des lieux inachevés :

MP : « Deux de mes interviewés riverains de la Place Stalingrad, des gens modestes qui ne connaissent rien à l’architecture, pensent que l’architecte d’autrefois qui avait fait la Rotonde a eu le droit de terminer son travail. En somme, Ledoux c’est vous ? »

BH : « C’est vrai que je me situe toujours comme celui qui achève, dans le projet urbain. C’est pourquoi je dis que dans le projet urbain on est toujours interrogé car il renvoie toujours à un certain nombre de situations, à un contexte qui est souvent pluriel. [...] Au départ il existe un certain nombre de circonstances, si bien qu’on a un premier projet, puis un second, puis un troisième, etc. Mais l’intérêt de ces projets successifs, c’est qu’ils concourent tous à élaborer un dernier projet, un projet final. Ça n’est pas tout à fait neuf, même pas du tout. Ce qui est neuf c’est de le dire et de l’affirmer consciemment, comme démarche de continuité et non de rupture. Donc je me considère en réalité comme celui qui achève. »

Le projet de Bernard Huet pour la Place des Fêtes est pour l’architecte « un peu le négatif de Stalingrad... je n’avais ni monument, ni grande figure sur laquelle m’appuyer, mais l’environnement particulièrement ingrat des tours... Le premier problème était d’identifier un lieu qu’on pourrait appeler « place »... donc d’identifier un lieu. Ensuite, il s’agissait d’établir des rapports d’échelle entre un environnement complètement hétérogène (en l’occurrence ces tours, des échelles démesurées, etc.) donc d’établir des limites autour, et d’établir un plan, c’est-à-dire établir le vide. Troisième question : essayer de donner une espèce de signalétique à ce vide, une fois qu’on a établi les limites, créé le plan de référence. Ce qui est difficile, parce que la Place des Fêtes est toute tordue, il y a des éléments très difficiles. [...] Alors, il fallait en quelque sorte « recoudre des morceaux entre eux ». [...] En fait c’est très curieux, autant chez Ledoux le travail sur la mémoire pouvait se justifier de manière presque littéraire, autant là, si j’ai voulu travailler sur la mémoire, il ne s’agit pas d’une mémoire historique, revivifiée, bien que les habitants y soient relativement attachés » (26).

Le mode de production du projet à la Place des Fêtes questionne le sort réservé aux demandes et revendications des habitants. Le projet choisi est sans doute le plus satisfaisant pour la critique architecturale. Bernard Huet explique bien comment il répond à la « demande sociale » mais force est de constater que si son projet est « le plus beau » il ne résout aucun des problèmes évoqués par les habitants, et leurs associations, tenues hors du jury. Ces problèmes, déjà formulés lors de la consultation des habitants par le Groupement des associations, concernaient prosaïquement l’accès et l’état du parking souterrain au centre de la Place, la circulation dangereuse rue Thuliez, les camions du Monoprix rue Compans (sur le chemin de l’école maternelle), l’absence de cinéma ou d’un équipement susceptible d’animer le quartier autrement que par les commerces et les cafés, qui ferment à 20h.

Le projet retenu, sur la base semble-t-il de sa modestie urbanistique (donc, de son coût : seulement 51 MF), autant que de la qualité de l’architecture de Bernard Huet, n’intègre pas un réél projet d’urbanisme à l’architecture, comme à Stalingrad : le programme urbain restera à faire dans l’avenir.

La petite histoire de cette concertation serait trop longue dans le cadre qui nous est ici fixé, mais il vaut la peine d’en rapporter les principales péripéties.

Jacques Chirac ayant choisi le projet de Bernard Huet, des réunions de concertation et une Enquête Publique eurent lieu. Le Groupement, vexé du désaveu infligé à son propre choix par l’exercice régalien du bon plaisir du Prince (27), se rattrapa dans la critique esthétique, en demandant un monument à la Commune de Paris au lieu de l’obélisque (destiné à cacher la sortie du parking exigée par les pompiers au centre de la Place). Diversion fatale, comme disait Lissagaray, le Groupement laissa ainsi tomber les revendications programmatiques urbaines infiniment plus importantes qu’il avait pourtant lui-même défini quelques années auparavant (sans compter le fait qu’un monument à la Commune ne peut décemment se dresser à la Place des Fêtes, qui, contrairement à la Rotonde de Ledoux, tomba lamentablement aux mains des Versaillais par simple laxisme des Fédérés du lieu partis regarder une arrivée de prisonniers à Jourdain ! (28).

L’adjoint du maire du 19e pour l’urbanisme (Michel Bulté, devenu maire depuis), tout en proclamant que « la concertation avait été exemplaire », laissa celle-ci s’enliser. C’est la solution bureaucratique qu’il laissa prévaloir : un remaniement du projet sur la base de l’Enquête Publique, c’est à dire sur la base du cahier de doléances tenu à la mairie, où classiquement se retrouvèrent consignées pêle-mêle des remarques d’habitants compétents (architectes, urbanistes), celles, bien connues, du Groupement, et celles des graphomanes du quartier : limites dramatiques de la démocratie, le pire système à l’exception de tous les autres selon Churchill. L’évaluation finale de ce cahier, effectuée par la Ville, ne fut elle-même pas justifiée publiquement. Dans le nouveau projet remanié dans le sens de cette concertation sui generis, tel qu’il est donné à voir par une maquette exposée près de la Place (maquette ayant valeur contractuelle entre l’architecte et la Ville, selon Huet, mais n’en ayant aucune selon la Mairie d’arrondissement!) les gradins au Nord sont remplacés par des talus gazonnés assez semblables à ceux de la Place de Stalingrad. Cette structure diminuait d’importance, perdant les locaux qu’elle faisait gagner à la Place, et les deux terrasses semblables elles aussi à celles de Stalingrad.

Si l’amphithéâtre est donc privé d’emblée de son élément le plus important, en revanche le sol qui devait être sablé comme à la Place Stalingrad sera exécuté en revêtement de granit, pavés roses et asphalte, renforçant le caractère piétonnier ; le mobilier urbain sera remplacé, le square existant entièrement réaménagé et agrandi, des nouveaux jeux et un terrain de pétanque installés, l’éclairage renforcé (nouveaux lampadaires, spots au sol pour éclairer les arbres, kiosque à musique mis en lumière). La Place des Fêtes actuelle est généralement considérée par ses habitants comme très urbaine, et son rôle est très clair dans le quartier. Il est indubitable que sa médiocrité architecturale, issue des aléas des années 70, en faisait paradoxalement un lieu propice à la convivialité décontractée « méditerranéenne » : il serait difficile de bricoler sa bagnole à Stalingrad ! Les usagers de la Place Stalingrad se sentent beaucoup plus participer à une « mise en scène » de grande qualité, qui inhibe quelque peu la décontraction populaire toujours de mise à Belleville.

Qu’en sera-t-il lorsque la Place des Fêtes, elle aussi, sera en tenue de soirée ? Nos interviewés, s’ils ne s’expriment pas aussi élégamment que l’architecte, ni surtout avec la même compétence érudite, paraissent également loin de soutenir la revendication massive d’une maison de quartier constamment émise par les associations, ou leur rejet du « monument égyptien » au profit d’un monument à la Commune de Paris, et leur approche du problème, pour autant qu’ils se soucient d’architecture, est toute différente :

— Le dessin du projet, ça ressemble à Cergy-Pontoise, ou une place de Créteil ou un endroit comme ça, pas du tout à une place de Paris. Alors, qu’on ne réalise pas les gradins, on verra plus nettement les crottes de chiens.

— Le dessin il est pas mal, mais dans le concret, avec le bruit, le monde, la circulation, ça va être triste.. L’obélisque, il sera toujours mieux que la pelouse assez dégueulasse actuelle, c’est pas un mal.

— J’ai peur que ça soit grisâtre, avec la poussière qu’il va y avoir ! On essaye d’esthétiser le truc, on se croirait en banlieue, on a rien fait pour les jeunes, rien changé au fond, mais on fait joli. Les gradins, comme de toutes façons il n’y aurait pas eu de représentations théâtrales ni des choses comme ça, les gradins... et puis l’obélisque, ouais, effectivement, mais il est modeste, hein, très modeste !

— C’est pas avec ça que cette place sera une des belles places de Paris, ça aurait pu, au moins, avec plein de monde, et les gamins qui crient et courent et qui jouent au foot, ça aurait pu rester une place d’un quartier populaire de Paris, au moins. Mais ça va devenir une place de banlieue, quoi. Surtout avec l’obélisque, avec les dalles, le bleu marine, je ne sais quoi, c’est tout à fait ce qu’ils font maintenant en banlieue !

 

La Place des Fêtes en travaux

La maquette à petite échelle de cette nouvelle Place des Fêtes a été installée sous vitrine à l’angle des rues des Lilas et Thuliez pour l’information des riverains et futurs usagers. Une « planque » à la Mairie du 19e où était exposée la première maquette du concours avait permis d’entendre bon nombre de propos intéressants de la part des visiteurs, pour lesquels beaucoup de particularités du projet restent obscures. Le caractère contractuel de la nouvelle maquette dans sa vitrine, où elle montrait le résultat de la concertation, a échappé aussi bien aux habitants qu’aux élus, aux politiciens de l’opposition, aux associations et aux commerçants. Le nœud du cafouillage actuel se situe là, pensons-nous : un manque de communication, doublé d’une Realpolitik des habitants qui ne croient que ce qu’ils voient, une fois construit ; un travail d’appropriation imaginaire de la future Place terminée ne pouvant s’effectuer que devant le chantier même. Le chantier est dès lors un spectacle particulièrement suivi par les habitants, ce dont quelques anecdotes peuvent témoigner.

Sur le chantier, après de longs mois d’événements bruyants et peu gratifiants pour la vue, l’apparition début 1994 des nouveaux pavés fut saluée par des badauds : « Chic des pavés... On va pouvoir... » et la phrase tourna court : effroi de se redécouvrir communard et barricadier par les maléfices de l’endroit, dans un mouvement fugace de l’esprit qui fait penser à l’émergence en tremblant dont parle C. Flament (29), ce constat de terrain que « quelque chose émerge et nous fait trembler ». Les pavés, d’ailleurs ont été depuis cimentés, avec des réactions inverses.

Des jeunes mères s’impatientent, s’enquièrent nerveusement des délais de livraison : le square manque, dans le quartier, tous les bébés sont en exil provisoire aux Buttes-Chaumont, et il faut, après, remonter la rue de Crimée, qui est raide.

Le groupe des yougoslaves tient ses conciliabules devant les barrières du chantier, le plus près possible de leur ancien coin attitré dans le square. Les pelleteuses prennent dans les discussions toute la place des chars et canons, et qui s’en plaindrait ?

La mémoire des vieux flanche et leur joue des tours. On coupe quelques arbres mal placés à la tronçonneuse, ils prétendent que c’est parce qu’ils penchent dangereusement « depuis qu’ils leur ont enlevé un mètre de terre ». Mais ces arbres, ils les ont vus penchés depuis vingt ans : on ne voit que ce qu’on veut voir. Inversement, certains ont la mémoire longue. Un ouvrier passant devant les engins en train de casser du béton lance à la cantonade : « c’était bien la peine de nous avoir fait suer comme ils l’ont fait il y a vingt ans pour remettre ça à peine vingt ans plus tard ! »

Un jour, « ils » ont enlevé des barrières autour du sol refait. Les gens marchent sur le nouveau damier de bandes de granit gris et d’asphalte, sous les arbres autour du square : « Ça donne vachement de l’espace ! » Or, physiquement, l’espace est le même, mais ce damier crée une nouvelle impression d’espace, le franchissement de chaque case scandant la progression du marcheur.

Le beau temps revenu, les gens musardent le long des barrières du chantier. Les terrasses des deux brasseries et celles du salon de thé, celle de l’Italien, sont bien occupées malgré les marteaux-piqueurs. Le chantier est un spectacle, son bruit ne gêne pas si on va y voir (il gêne dans les logements quand on a autre chose à faire). Les consommateurs discutent entre eux comme d’habitude, le niveau sonore d’une discussion méditerranéenne damant le pion victorieusement à celui d’un chantier. Parfois, ils jettent un coup d’œil aux pelleteuses (qui, même très insonorisées si on les compare à celles d’il y a trente ans, font quand même un beau raffut). Si les spectateurs ne comprennent pas l’action en cours (techniquement obscure), ni souvent les panneaux expliquant le projet de la nouvelle Place, ils sont manifestement d’accord que l’on détruise l’ancienne. Cet accord sur le fond n’empêche pas — déjà ! — des nostalgies : quand on voit détruire tel banc circulaire ou telle jardinière devenue familière depuis des années, ça rend triste, même quand c’est du béton qui disparaît et de la « vraie pierre » qui est promise à sa place.

A un moment le spectacle devint, enfin, une fête : un gros camion, allemand et bizarre, arrive et son bras télescopique se déplie, avec, au bout, une corolle de grosses pelles à gâteau, qu’il enserre autour d’un arbre de taille respectable. Vive émotion : peut-on déplanter un arbre comme on découpe une part de tarte aux pommes ? Oui, manifestement, et le camion est vite entouré d’une cinquantaine de spectateurs excités, qui le suivront en procession à travers la Place jusqu’à l’endroit où l’arbre sera replanté par l’engin avec la même aisance étonnante. Ce happening impromptu signa peut-être — l’avenir le dira — le début de l’adhésion réelle au projet de la nouvelle Place par un premier groupe d’habitants qui se sont retrouvés participer à une cérémonie fondatrice.

C’est curieux comment les fêtes attirent les trouble-fête. Alarmée à juste titre par l’accaparement nocturne de la Place Stalingrad par les dealers, la mairie du 19e stoppa les travaux fin mai 1994. La structure au nord de la Place, construite selon la maquette approuvée, était pratiquement terminée, mais non-remblayée et sa hauteur, pourtant inférieure à celle des talus analogues à Stalingrad, paraissait subjectivement plus grande que celle qu’elle aurait effectivement atteint. Cet arrêt des travaux fut signifié à l’architecte comme motivé par « l’effet Stalingrad » : les talus gazonnés attirent les drogués ! Derrière ce prétexte opportun, démenti à maints endroits de la capitale (et notamment aux abords du Parc omnisports de Bercy, aux talus gazonnés gigantesques), la mairie s’alignait ainsi sur les intérêts des commerçants riverains, dont les enseignes auraient été partiellement cachées par la hauteur des talus. L’esthétique architecturale des commerçants prévalait donc sur celle de l’homme de l’art : rien n’est plus beau, pour les commerçants, que leurs propres enseignes, et l’espace public se doit avant tout d’être un espace marchand. Pas de plus belle place qu’un centre commercial, et les commerçants se sont taillés la part du lion dans la concertation, la Ville accédant plus facilement à leurs revendications, faciles à objectiver, qu’aux désirs toujours plus obscurs à saisir des habitants, à la pratique urbaine polyfonctionelle et (bien heureusement) non–chiffrable.

La destruction du « mur » a retardé le chantier d’encore six mois et coûté environ un million et demi de francs supplémentaires. Ne s’arrêtant pas en si bonne voie, sept commerçants ont demandé quelques mois plus tard, au sud de la Place cette fois, la suppression de vingt-quatre arbres, des bancs publics et de l’" ombrière » prévus par l’architecte. Une pétition signée de ces sept signatures a suffi pour que le maire donne des consignes en ce sens à la Direction de la Voirie (30). C’en était trop, et La faute à Rousseau, nouvelle association, lança une pétition contre cet abus, qui déclecha des interventions directes auprès de la mairie de la part d’autres associations, finalement suivies même par le Groupement. Prenant acte du succès de cette pétition, le maire revint sur sa décision et s’engagea à mener « les travaux prévus » à bon terme — mais on ne sait plus trop bien ce qui est « prévu »...

Ces incidents ont suscité un désaccord entre le Groupement et des militants plus offensifs qui ont fondé l’association Fêtes–environnement–habitat, pour se consacrer désormais spécifiquement à la vigilance quant aux nouveaux avatars prévisibles dans un tel Clochemerle à l’approche des élections municipales (31).

Les problèmes d’urbanisme ainsi que la communication entre les acteurs de la conception ont donc été méconnus au point que la concertation (en fait, longtemps réduite à la seule critique corporatiste des commerçants riverains) n’aura pour l’instant abouti qu’à la révision du projet d’architecture sur le seul point où il améliorait un vrai problème urbain, celui de la circulation trop rapide rue Thuliez (l’abandon de son recalibrage par l’extension des trottoirs et la plantation d’une rangée d’arbres, et de la couverture des entrées du parking créant deux terrasses le long de la rue côté Place).

Tout ceci nous aura permis de découvrir combien il est faux de croire qu’un projet d’architecture constitue une œuvre intouchable. Le bras-de-fer entre les acteurs de la conception se prolonge pendant la réalisation même, car certains de ces acteurs (et non des moindres !) ne comprennent le projet qu’au fur et à mesure qu’il sort de terre. Phénomène navrant qui rabaisse la pratique de l’Architecture au niveau de la haute couture.

 

La Place Stalingrad : belle, mais pour qui ?

Livrée au public en 1989, la Place de Stalingrad constitue pour l’architecte, contrairement à celle de la Place des Fêtes, une réalisation aussi importante que son réaménagement des Champs-Élysées, et il explique fort bien son intervention « chez Ledoux » :

« Les objectifs du projet de la Place de Stalingrad furent dès le départ étroitement liés au programme d’aménagement du bassin de la Villette. [...] Du point de vue formel, le projet devait évoquer la grande forme urbaine dans son état le plus achevé (c’est à dire avant 1850) toutefois sans prétendre à une reconstitution littérale. Mais surtout, il devait être une réponse simple et évidente à la complexité du contexte actuel. Il s’agissait tout à la fois de revenir aux grandes directions de la composition d’origine, d’intégrer les traces de l’usage portuaire (par la conservation de certains édifices) et de répondre aux nouvelles nécessités techniques imposées par la vie contemporaine : trafic automobile, système de pompage, réseaux souterrains. Ma stratégie peut être résumée en cinq points, exposés par ordre de priorité :

— renforcer l’image de la Place en tant qu’espace public dont la seule fonction est de créer un lieu urbain disponible et appropriable pour tous ;

— révéler à travers le tracé de la Place le genius loci, l’antériorité du lieu inscrite dans les traces plus ou moins secrètes disposées sur le site ;

— poursuivre le grand projet urbain de Ledoux (et surtout de Girard) sans recourir à des solutions de continuité afin qu’il paraisse totalement achevé ;

— refuser a priori l’expression vulgaire et directe des contraintes d’ordre technique et fonctionnel. Le rôle assigné à l’architecture est de "sublimer" ou de "détourner" les signes des fonctions techniques ;

— renoncer à donner une réponse architecturale homogène à chaque situation. Chaque partie du projet peut ainsi être traitée dans le langage et le "style" le plus approprié au contexte dans lequel elle s’inscrit. »

« L’idée d’un mur de clôture limitant l’espace de la Place et couronné par une promenade plantée reliée aux terrasses s’est imposé facilement ; par contre, vers l’intérieur, je ne souhaitais pas que, depuis l’esplanade, l’on ait un sentiment d’enfermement. J’ai donc disposé deux éléments de transition vers la terrasse haute une plate-forme basse plantée de tilleuls taillés "en plateau" se poursuivant par un talus engazonné qui assurent la progressivité de la vision et dilate l’espace autour de la Rotonde par un effet de perspective. Ce dispositif à deux niveaux évoque presque naturellement un théâtre dont le monument de Ledoux occuperait la scène, un théâtre qui, pour moi en cette année de célébration du bicentenaire de la Révolution française, évoquait un autre théâtre "révolu haute une plate-forme basse plantée de tilleuls taillés "en plateau" se poursuivant par un talus engazonné qui assurent la progressivité de la vision et dilate l’espace autour de la Rotonde par un effet de perspective. Ce dispositif à deux niveaux évoque presque naturellement un théâtre dont le monument de Ledoux occuperait la scène, un théâtre qui, pour moi en cette année de célébration du bicentenaire de la Révolution française, évoquait un autre théâtre "révolutionnaire" contemporain de la Rotonde, celui dressé au Champ-de-Mars pour la Fête de la Fédération. »

 

 

La Place des Fêtes, refaite par Bernard Huet

 

 

 

La Place Stalingrad, refaite par Bernard Huet

 

La tempête de protestations et les actions d’habitants du Haut-Belleville lors de la rénovation urbaine des années 70 n’avaient pas lieu de se reproduire pour la création de la Place Stalingrad, mais les associations de militants trouvent généralement à se mobiliser à la moindre occasion (il y eut jadis dans Quartiers Libres même un appel « pour la défense de la pissotière de la rue Petit » ). Les deux seules réactions que nous avons retrouvé ne concernant que des aspects très mineurs on peut penser que le projet de Bernard Huet présentait aux yeux de tous un caractère indiscutable.

L’appellation de la Place, datant de la Libération, pose quelques curieux problèmes de lecture architecturale : elle mène certains touristes (touristes « paumés » dans la culture, me dit-on, mais n’est pas l’essence même du tourisme ?), voyant la Rotonde, à croire qu’il s’agit là d’un monument récent dressé en souvenir de cette bataille ! La qualité monumentale du bâtiment, en effet, requiert quelque consécration grandiose, et comme, au plan de l’esthétique architecturale, Ledoux n’est pas perçu comme « néoclassique » (trop créatif), ni comme « moderne » (c’est de la pierre), ces visiteurs semblent ainsi le classer mentalement du côté d’un vague « réalisme socialiste » : la Rotonde grande, anonyme, mais funèbre semble-t-il, fonctionne bien pour commémorer un grand nombre de morts, tandis qu’en bordure de la Place l’arbre de De Gaulle avec ses trois urnes contenant de la terre de Stalingrad, Verdun et Bir–Hakeim passe inaperçu dans le cheminement actuel.

Pour d’autres délicieux touristes, la Place paraît d’époque, et serait du même architecte que la Rotonde (motif de légitime satisfaction pour Huet, qui aurait donc bien « achevé » ce lieu dans la ville). Un de nos interviewés, qui sait la vérité, est pourtant bien du même avis, Huet a là terminé Ledoux...

Quand on demande aux habitants « de parler de cet endroit », ils ne mentionnent pas directement cette Place, mais décrivent plutôt le quartier (le 19e, La Villette, la promenade le long du canal) :

— Le quartier ici, c’est la Villette, le long du canal, mais seulement de ce côté, vers les Buttes-Chaumont, la mairie ; parfois je change de chemin et je reviens par Bolívar, Secrétan... la rue de Meaux... Mais pas de l’autre côté du métro, vers la rue Lafayette non... (S1)

— Ce que j’aime beaucoup c’est d’avoir un canal. J’aime le bruit de l’eau. Je l’entends de chez moi, mes fenêtres donnent sur la Place Stalingrad. (S1)

—... j’arrive du Bd Sérurier, et je descends le long des quais, j’aime bien le long du canal, il y a l’eau, les arbres, et plus loin la Place, et ensuite je remonte par l’avenue Secrétan, et le parc (les Buttes-Chaumont). La Place Stalingrad, j’y vais aussi, oui. J’aime beaucoup les parcours, les points de vue depuis les passerelles, on monte, on descend, mais la petite esplanade, je fuis parce que c’est venté, ou alors c’est trop ensoleillé... Avant... avant, il n’y avait rien... C’est curieux, on oublie... Il devait y avoir des immeubles, des rues ? C’est sûr que c’est pas mal, maintenant... (S6)

Le quartier devient parisien, mais reste un faubourg. La Place Stalingrad est très appréciée, elle redonne sens et prestige au quartier, mais par ailleurs sa fréquentation par des toxicomanes peut faire douter de sa bonne conception :

— La Place Stalingrad, les gens y viennent de partout maintenant, parce qu’elle est nouvelle mais qu’en même temps elle a une histoire ; finalement, ils ont donné son histoire à cette Place... Mais le prestige, je m’en fous. Quand il y a des touristes, ça me dérange plutôt. C’est injuste, parce que moi aussi je suis souvent touriste. (S6)

— Concernant la Place, bien sûr nous sommes plutôt contents de l’avoir parce qu’avant il n’y avait rien, je crois une gare de bus, et je trouve cette Place bien parce que nous avons une bonne vue. Mais je ne trouve pas qu’elle est très bien construite ; [...] et puis il y a les toximanes, les toxi... comment on dit ? Maintenant ils sont plus là, je crois que la fête foraine à la Toussaint les a chassés, et c’est curieux parce que des patrouilles de police il y en a eu beaucoup mais c’est après la fête foraine que ça c’est calmé. (S1)

Si la Place Stalingrad est bien connue des habitants de la Place des Fêtes, la réciproque, elle, est beaucoup moins fréquente :

— La Place des Fêtes, j’y suis allée très rarement, juste pour la sécurité sociale rue de Crimée. C’est dégueulasse alors j’y vais jamais ! (S1)

— C’est une horreur, une vraie horreur, en plus il faut monter là haut... (S6)

Un seul interviewé possède une certaine connaissance du projet de Huet pour la Place des Fêtes ; un autre semble plus au fait :

— Belleville est connu, mais la Place des Fêtes n’en fait pas partie... Deux quartiers distincts. Le vieux Belleville, les taudis ont effectivement besoin d’être rénovés, mais ce qu’on construit à leur place n’est guère intéressant. Et trop à la mode, ça ne résistera pas au temps, dans vingt ans on trouvera ça nul... (S7)

Si la Place est bien perçue comme l’élément terminant la grande composition du bassin de la Villette, sa monumentalité la rend trop monofonctionnelle :

— J’ai beaucoup aimé la fête foraine, je trouve d’ailleurs que cette Place n’est pas assez utilisée. Il y a eu aussi la fête de la musique, deux fois au moins, et j’aimais bien, avant que les toxicos les chassent, il y avait des africains qui y faisaient de la musique, et même des méchouis... La Place, elle est tellement grande, ils pouvaient mettre des jeux pour enfants, mobiles, qu’on enlève le soir... (S1)

Le seul bruit émanant de la Place mentionné par une riveraine est celui de l’eau :

— L’eau ! Le bruit de l’écluse. S’il n’y avait plus de bruit, ça serait dangereux ! On s’est tellement habitués aux bruits, je sais qu’il y a plein de gens qui s’en plaignent, du bruit, mais ils seraient étonnés s’il n’y en avait plus ! (S1)

Il est surprenant de constater un caractère de cette Place qui devient au moins quadruple, selon que l’on écoute les habitants riverains, les usagers de jour (le public habituel de tout espace public parisien), les visiteurs surinformés (architectes et assimilés), la police ayant le secteur — et les usagers de nuit — en charge, ou certains riverains de la Place des Fêtes qui surveillent les effets sociaux à la Place Stalingrad comme précurseurs de ceux qui les attendent eux-mêmes quand le projet de Huet pour leur Place à eux sera réalisé...

Les usagers de jour livrent leurs pratiques de la Place davantage par la vidéo directe que par la parole, qui reste très stéréotypée : « On vient parce qu’on y est bien », « Il y a de l’air, de l’espace », etc. Sur image, on remarque que beaucoup de piétons non–usagers prennent le temps de traverser la Place, alors que leur parcours est–ouest serait plus court par les trottoirs des avenues adjacentes : ce lieu architectural dans le quartier est attirant, et offre un détour–promenade et un spectacle urbain apprécié déjà en tant que simple petit délassement dans le quotidien.

Les architectes et assimilés (« gens de la partie »), entendus sur site et hors site, sont très positifs sur le travail de leur collègue Huet à la Place Stalingrad (certains émettent par contre des réserves sur l’application de la même « recette » à la Place des Fêtes, qui y deviendrait « cosmétique »). Tous l’ont visitée, certains, enseignants à UP6 La Villette ou UP8 Belleville proches, la fréquentent activement et remarquent des pratiques des usagers très polyvalentes selon les heures, les saisons et les jours de la semaine à partir des mêmes items architecturaux. D’après le sentiment général, Paris possède désormais « une nouvelle grande place de caractère », là où il n’y avait qu’une gare d’autobus.

Si les effets sociaux de la rénovation des années 70 à la Place des Fêtes étaient faciles à constater, s’agissant d’habitat et de changement social et économique accompagnés d’un médiocre espace public, inversement la promotion de la Place Stalingrad au rang de « belle place de Paris » dans un tissu d’habitat inchangé a pour l’instant davantage d’effet sur l’imaginaire social et le sentiment d’identité des habitants qu’elle n’entraîne d’effets sociaux au sens lourd du terme. Sans doute, à la longue, les nouveaux immeubles de standing le long du bassin attireront davantage de vraie bourgeoisie, comme aux Buttes-Chaumont, que de « faubourgeois », comme à la Place des Fêtes.

Les seuls « effets sociaux » sont liés à la fréquentation de la Place. Sa fréquentation diurne/nocturne fait penser au célèbre Mr. Jekyll et Dr. Hyde, la Place ayant une double vie : respectable et parfois prestigieuse le jour (on dit que la Reine d’Angleterre l’a visitée, et sans aucun doute le Prince Charles en approuve-t-il l’architecture), mais interlope la nuit à cause des dealers et de la prostitution secondaire liée à la drogue. Le nouveau maire du 19e pense trouver une parade en récupérant la Rotonde pour une structure commerciale qui resterait ouverte tard le soir, tirant ainsi les leçons de la diminution de la délinquance lors des fêtes foraines sur la Place : l’antidote serait donc d’y promouvoir une vie nocturne ludique mais respectable. Le problème de la délinquance semble en réalité celui d’un effet de concentration passagère sur la Place de Stalingrad : effet d’augmentation fâcheux mais simple pour la police ; effet désastreux d’irruption pour les habitants ; effet d’image seulement pour les usagers diurnes occasionnels et non–riverains, peu au courant de la double vie de la Place.

Mais pourquoi les délinquants choisissent-ils cette Place ? Autant que les riverains, leur survenue attriste l’architecte qui déclare :

« Je livre mes réalisations à la consommation urbaine qui prend parfois un tour dramatique. J’en veux pour preuve ce qu’il advient de la Place Stalingrad (que beaucoup considèrent comme une réussite) transformée en lieu d’infamie sans que la police n’intervienne. Ceci étant, je crois cependant être quelque fois parvenu à ce que Perret attendait d’une architecture "banale" réussie. » (32)

Nous laisserons ici l’architecte à ses jugements moraux, et rappellerons les projets de Ledoux pour des « guinguettes » à Belleville, et même sa « maison de plaisir » pour Montmartre, temple phallique renouant avec le mythe antique de la « prostitution sacrée » liée à des rites prétendument de la Déesse–Mère et qui, à tout prendre, nous paraît certainement plus intéressante esthétiquement et sociologiquement que les sucreries du Sacré-Cœur. Comme l’explique un des meilleurs spécialistes de Ledoux :

« Mais c’est dans les plans de huit grandes tavernes, partie intégrante du programme d’urbanisation des barrières, imposé par Calonne, que se comprend le mieux le double but d’embellissement esthétique et moral que s’était imposé Ledoux. Destinées à remplacer les bouges de banlieue qui s’étaient développés hors des murs pour échapper aux taxes sur le vin, ces "guinguettes" devaient [...] neutraliser les émeutes potentielles, la sédition ou le simple brigandage, tout en allégeant le sort des pauvres. [...] Enfin, pour compléter cette liste d’édifices destinés au divertissement du peuple, Ledoux avait imaginé une énorme maison de plaisir sur la colline de Montmartre ; sa fonction devait être signalée par l’érection d’un temple de forme phallique à l’intérieur de son "enceinte" circulaire. [...] Pour Ledoux et ses protecteurs, de telles institutions, dans les quelques années qui précédèrent la Révolution, représentaient une dernière tentative d’appliquer les préceptes sociaux et environnementaux des Lumières à l’ordre public, afin de former un prolétariat pacifié et moralisé, assez robuste pour travailler et suffisamment heureux pour être satisfait. » (33)

L’historien sérieux note une prédilection des prostituées pour les lieux publics de bonne qualité architecturale. Si de nos jours la prostitution est relativement marginale, elle était massive à Paris et Londres à la fin du XIXe siècle, et Alain Corbin en a retracé la géographie urbaine, qui comprenait notamment les bois de Boulogne et de Vincennes, les Champs-Élysées, les alentours de l’Opéra, le Palais-Royal, la place du Châtelet, la place des Vosges, la place de la Bastille ; « Enfin, les grands jardins publics : celui du Luxembourg, le Jardin des Plantes et, depuis 1871, celui des Tuileries. La répartition par quartiers des insoumises arrêtées par la police confirme cette géographie prostitutionnelle. » (34)

Cette énumération des lieux les plus prestigieux de Paris, dont fait désormais partie intégrante une Place Stalingrad approuvée également par la critique architecturale de ces spécialistes de la séduction visuelle que sont les prostituées, nous semble de nature à consoler l’architecte et les riverains.

Il faut ici s’interroger sur la remarquable absence de tags à la Place de Stalingrad. La monumentalité du lieu inhibe-t-elle la « créativité » des vandales ? Les taggeurs adhèrent-ils inconsciemment au style voulu par les deux architectes de la Place (Ledoux et Huet) ? La mairie ou la Ville nettoient-elles à chaque taggage instantanément et en priorité cet endroit (mais aucun responsable n’a pu le confirmer) ? Il serait sans doute instructif, pour y voir plus clair, d’effectuer le relevé, qui dépasse le cadre de cette étude, des places et monuments de Paris taggués et non-taggués, mais en l’absence de telles données nous ne pouvons que constater les faits : la Place de Stalingrad n’est jamais tagguée.

Nous nous permettrons alors une interprétation : elle n’est pas tagguée précisément parce qu’elle est « livrée à la consommation urbaine » de tous, y compris celle des victimes de la crise, de la drogue et du Sida devenus délinquants, qui y trouvent une scène nocturne où exhiber leur malheur social et individuel. Ils créent ainsi dans une communication symbolique réussie avec la face sombre de la Rotonde de Ledoux (son côté funèbre) la pratique encore confuse et balbutiante d’une mise en scène de la mort quotidienne, à laquelle Goffman ne semble pas avoir pensé. L’image serait celle de gens qui flirtent avec leur propre disparition, et qui ne sachant trop à qui adresser le morituri te salutant qu’appellerait la solennité du lieu, en tous cas ne tagguent pas leur propre temple...

 

Comparaison des deux espaces publics

L’espace public semble d’autant plus « urbain » qu’il est vaste en lui-même mais aussi dans les prospects qu’il offre. À étendue sensiblement égale, la Place des Fêtes sera toujours une grande cour d’immeuble populaire, et la Place Stalingrad une belle place de Paris, parce que seule la deuxième ouvre sur la vue du bassin de la Villette. La différence évidente de la plus grande centralité urbaine à Stalingrad (ne serait-ce que par ses cafés ouverts tard le soir, alors qu’ils ferment à 21 heures à la Place des Fêtes) n’est jamais mentionnée.

Devant ces représentations, on se prend à penser que la Place des Fêtes serait donc moins publique, et davantage appropriée par les seuls riverains. Pour rivaliser avec succès, parvenir à attirer des promeneurs de Tout-Paris, et accéder au même statut urbain, la Place des Fêtes aurait dû offrir un prospect « équivalent » à celui du bassin de la Villette, en redevenant le belvédère qu’il fut jadis (35), et offrir au public le même panorama qu’ont (inégalement) les habitants des tours qui jouissent seuls, à titre privé, de ce prospect « confisqué ". Cet aspect de la rénovation passe très généralement inaperçu, alors que la dépossession de la vue sur Paris des espaces publics bellevillois se révèle un facteur important d’appauvrissement symbolique, ou « d’anomie urbaine », comme le démontre a contrario le vif succès du Parc de Belleville, qui n’offre pourtant qu’un panorama moins impressionnant.

Au plan foncier et humain, le coût des expropriations et démolitions que nécessiterait la restauration du belvédère est considérable (il faudrait raser tout le versant sud-ouest de la colline sur deux ou trois cents mètres ! ), ce qui nous mène à l’idée étonnamment quantitative du prestige urbain des espaces publics chiffrable en coût foncier, idée qui permettrait la rédaction d’un Monopoly des espaces publics en comptabilisant le manque à construire que représente l’aire de ces espaces y compris celle nécessitée par le dégagement des prospects...

On voit aussi que l’espace public n’existe que par son accès libre et permanent, inséré dans des parcours urbains au sol : une terrasse d’observation panoramique en haut des tours, comme il en existe ailleurs, nécessiterait l’acte volontaire d’y monter voir, et n’aurait jamais le charme du panorama impromptu entrevu en faisant des courses ou en se rendant au travail quand on traverse incidemment une place sans aucune intention touristique.

Ce point est absent de la définition de la place par Korosec-Serfaty et Kauffmann. Selon ces auteurs, en effet, les fonctions urbanistiques de la place sont : la centralité ; la rencontre ; le marché ; le jeu. Les auteurs distinguent ensuite des critères objectifs et subjectifs (36):

Objectifs : la place est un espace public ; elle possède plusieurs accès ; elle s’étend à ciel ouvert ; c’est un espace vide, délibérément aménagé comme tel ; elle a une existence stable.

Subjectifs : la place se caractérise par ses frontières pour l’usager ; c’est le lieu de la liberté socialisée.

Si nous appliquons ces catégories descriptives de bon sens à tout ce que nous avons dit de nos deux places, nous voyons de grandes ressemblances urbanistiques entre elles, aux plans « objectif » et « subjectif ". Mais si nous étendons la « subjectivité » à toutes les façons dont les fonctions elles-mêmes sont vécues par les habitants, les deux espaces prennent une image très différente. Comparons donc encore les deux places selon ce schéma (la centralité, la rencontre, le marché et le jeu), en écoutant les commentaires des interviewés à la vue de celles des 76 photos du jeu d’images qui renvoyent à ces quatre fonctions.

La centralité :

Elle est ambiguë aux deux endroits. Si elle paraît évidente à la Place des Fêtes, qui réunit autour d’elle un quartier de tours dont les proportions la font ressembler à une cour classique d’immeuble populaire (les enfants en retrouvant d’ailleurs les pratiques, mais c’est une très grande cour, vu l’échelle), cette centralité n’est que très locale pour l’ensemble du 19e et ne concerne qu’une ville haute d’un rayon d’environ 250 m. Elle n’est pas mentionnée explicitement, sauf au sujet de l’ancienne Place d’avant les années 70 : celle-là, pour P. Adnot, par exemple, était bel et bien « le centre du quartier, et son emblème ». Le quartier étant « foutu », il faudra du génie pour resacraliser cet espace :

— Ici, c’est un lieu cassé, le quartier est foutu. — Alors là, cette Place, s’ils veulent en faire quelque chose, ils ont du boulot, parce c’est tellement que des tours, c’est terrible... De toute façon pour arranger la Place des Fêtes, il faut plus que du génie, il faut un miracle.

Au delà des Buttes-Chaumont déjà on trouve assez facilement des habitants qui ne connaissent pas cette Place ! Il s’agit donc d’une forte centralité très localisée, qui produit une identité de quartier assez marquée. Les habitants des alentours de la Place Stalingrad, qui ne la reconnaissent pas, l’identifient à un grand ensemble.

La Place Stalingrad, en revanche, n’a pas cette centralité ; elle réunit plutôt différentes franges de quartiers et fonctionne subjectivement comme une porte de Paris séparant les faubourgs du noyau historique (légitimé comme tel par le haussmanisme).

La Rotonde et le métro aérien constituent ensemble un « monument énigmatique » qui marque la frontière avec le « vrai » Paris. Mais Paris agresse le lieu, côté métro aérien et circulation ; la Place ne réussit à exister que contre Paris et en désignant, par l’axe du bassin, la voie du salut vers la nature ou la science, à La Villette :

— L’horreur, les voitures qui cachent le monument — Mon carrefour, il est de plus en plus bruyant. — La Rotonde elle a vraiment de la gueule, mais la Place en fait trop : personne ne comprend les inscriptions dans la pierre... c’est sûrement symbolique. — C’est marrant, ça pourrait ressembler au jardin du Luxembourg s’il y avait un grand bassin, avec des gosses qui jouent dedans, mais non, ça a été importé, hein... — Les derniers communards sont passés sur le pont là-bas au fond, pour se réfugier vers Belleville. — C’est une véritable réussite urbaine.

L’achèvement savant de la Place Stalingrad semble ainsi avoir placé les habitants dans un nouveau chantier, celui de l’imaginaire local en construction. Ils étaient, auparavant, des faubouriens doublement excentrés, par rapport au centre de Paris aussi bien que par rapport au centre de Belleville. La Place les rattache symboliquement au « vrai Paris », et ce rattachement redonne de l’importance à l’imaginaire bellevillois : ils sont des bellevillois–limite, pour certains très conscients des frontières.

Cependant, comme la nouvelle Place est vécue comme « haussmanienne » et remplace une gare routière typiquement faubourienne, cet anoblissement confère symboliquement un accès à la centralité parisienne pour l’ensemble des sous-quartiers que la Rotonde réunit désormais. Cette dimension reste cependant implicite dans les propos des interviewés.

 

La rencontre :

Selon les deux modalités de centralité ambiguë ci-dessus exposées, les types de rencontres sur chacune des deux places différent notablement.

Place des Fêtes, les rencontres se rapprochent beaucoup de celles qui existent dans « la vie de village » (nous sommes bien conscient qu’il existe au plan micro-social autant de « vies de villages » que de modèles de village), non seulement parce que l’attitude dominante chez les habitants est de « jouer » à l’identité villageoise mais plus objectivement parce que le taux d’équipement du quartier est assez complet : il ne manquerait sur place qu’une mairie, une église, un poste de gendarmerie et un débit d’essence pour que le quartier de la Place des Fêtes constitue, même plus qu’un village, une petite bourgade de 15 à 20 000 habitants. Or, on rencontre fréquemment, sur une place constituant le centre d’un quartier bien équipé, les divers acteurs liés à ces équipements, ce qui fait « village ". Ces rencontres possèdent, au plan architectural, le charme d’une sorte de happening spatial : du fait de la liberté et la richesse des parcours que permet la Place et ses environs, elles sont ipso facto des rencontres entre usagers ayant eu au même moment la même idée du parcours à faire, et la reconnaissance de cette identité d’usage éphémère suscite de prime abord une sympathie de principe, aux destins divers, entre les gens qui se croisent : à la troisième fois, c’est parfois ponctué d’un salut.

Les photographies renvoyant à cette dimension heureuse de rapports humains « survivant au béton » sont alors supposées représenter des lieux dans le vieux Paris :

— Les deux dernières, on est encore dans le vieux Paris, il me semble.

— Alors que là, c’est un vieux boulevard, genre Richard-Lenoir, ce sont deux endroits différents vos images, en plus de la Place Stalingrad...

Les rencontres à la Place Stalingrad sont, elles, plus « urbaines », c’est-à-dire fortuites et anonymes, de surcroît circonspectes eu égard à l’insécurité (réelle la nuit tombée, mythique seulement le jour). Des parents de jeunes enfants se cooptent, se retrouvent et colonisent ainsi des sections des gradins gazonnés à certaines heures et jours de la semaine.

Ces rencontres n’ont cependant pas grand-chose de celles, spontanées et sans soucis, de la Place des Fêtes :

— C’est juste à l’entrée, là, les gens s’y arrêtent une minute avant de continuer leur chemin, parce qu’on y est bien, mais c’est juste une halte, sinon on s’installe sur un banc...

— Voilà, c’est le même endroit vu d’un peu au dessus, on voit bien les deux sortes de gens, ceux qui passent et ceux qui s’assoient pour regarder...

La Place Stalingrad n’a pas encore une identité sociologique ou un « métier urbain », et vit une période indécise où sous l’apparente tranquillité se passent beaucoup d’autres choses que celles dont on parle trop... Les interviewés la « replacent » projectivement tantôt plus vers le centre, tantôt plus vers la banlieue, ou vers l’histoire et le passé :

— Elle fait très Simenon, l’écluse, on est pas loin de l’Hôtel du Nord, et tout ça...

— C’est bien, c’est rond, cette Place ce qui est bien ce sont les formes rondes. Les lettres, j’ai souvent essayé de déchiffrer, et on s’est acheté un livre pour connaître un peu l’histoire...

— Ces lampes-là c’est un peu ancien, mais je crois que c’est plus humain, en fait... C’est moins froid d’avoir ça que les choses du Bauhaus trop froides, trop carrées...

Le marché :

La tenue, depuis un siècle, d’un marché villageois traditionnel au rythme soutenu de trois fois par semaine à la Place des Fêtes a certainement été un des principaux facteurs de la constitution de l’identité de quartier (bien avant les « fêtes »). Le marché de la Place des Fêtes est tellement pluri-ethnique que des travaux linguistiques lui ont été spécifiquement consacrés. Ce marché rythme la vie de quartier, qui est plus villageoise les jours « avec » (mardi, vendredi, dimanche) que les lundis, les mercredis, jeudis et samedis, les jours « sans », où les achats se font au grand supermarché Monoprix (cette Place constitue un des rares endroits où ces deux formes de commerce puissent coexister à si faible distance). Il semble inutile de citer ici les interviewés, ils sont tous sans exception très positifs au sujet du marché, surtout « sous les arbres ".

En revanche, on voit mal un marché se tenir à la Place Stalingrad : son caractère monumental lui rend ce rôle aussi difficile qu’à une grande dame en robe du soir de vendre du poisson ou des camemberts, et il n’y a que notre interviewée S1, comédienne, allemande et originale, pour en réclamer un quand elle voit les photos de celui de la Place des Fêtes :

— C’est toujours ce complexe de la rue de Flandre, le jour du marché, et je trouve... ah, le monsieur qui vend ses fauteuils, c’est bien, ça donne toujours une vie, c’est pour ça que la fête foraine était bien... Ils pourraient faire plus souvent des choses simples, un marché ici aussi, deux fois par semaine...

L’ambiance urbaine dominante de cet endroit, selon nos interviewés correspondait dans les premiers temps (avant l’arrivée des dealers) en effet à une promotion sociale, à l’abandon d’une culture populaire faubourienne (déjà largement mythique) pour une acquisition des apparences respectablement embourgeoisées du haussmanisme modernisé au plan esthétique.

Le jeu :

Le net recul du nombre des fêtes à la Place des Fêtes est lié à la régression générale de la festivité dans l’ensemble de notre culture occidentale. Cette Place reste malgré tout très festive par comparaison aux autres places de Paris, et ce spontanément par rapport aux politiques de la fête de Jack Lang, aux effets décrits par ailleurs (37). Des fêtes organisées par des communautés du quartier y sont fréquentes (une tous les deux mois, en moyenne). Des jeux d’enfants de tous âges s’y déroulent quotidiennement plus facilement qu’ailleurs ; à ce sujet, le projet de Huet qui prévoit le remplacement de l’actuelle piste circulaire, médiocrement goudronnée (qui devait à l’origine servir aux camions du marché) et où se disputent nombre de courses enfantines de toute catégories (informelles surtout) par un savant dallage genre place italienne semble à certains une régression !

La Place Stalingrad n’est cependant pas pauvre sur ce plan, car ses gradins gazonnés sont idéaux pour le VTT, le toboggan et toutes sortes de jeux montagnards qu’inventent les 4–8 ans. Et on sait, depuis Winnicott, la supériorité créative des jeux inventés (le playing) sur les jouets et jeux installés par des concepteurs :

— Les enfants adorent faire ça ; ma fille adore, c’est très dangereux, je la surveille... C’est un peu un parc d’aventures...

— S’il faisait trop chaud, ils pourraient pas s’asseoir là, avec les gamins qui s’aspergent et qui jouent dans l’eau, et les gens qui y font nager leur chien !

Une ou deux fois l’an la Place Stalingrad voit s’installer une importante fête foraine d’une dizaine de stands, qui pour anonyme qu’elle soit anime efficacement cet endroit. Notre impression est que la Place Stalingrad, sur ce point, est un peu plus festive que la moyenne des places de Paris.

 

Les réponses au jeu d’images

Quand on présente aux personnes ayant accepté l’entretien la série de 38 images de chaque Place, les réponses sont assez différentes selon qu’il s’agit des habitants de l’une ou de l’autre. Cette différence est surtout due à la non–réciprocité dans la connaissance des deux espaces. Les habitants riverains (dans une moindre mesure les habitants non–riverains) des deux places verbalisent facilement à côté du support quand il montre leur propre espace, en puisant dans leur expérience quotidienne pour associer sur des aspects non montrés par l’image, et qui permettent d’en éviter l’éventuel aspect déplaisant. Ils mettent un point d’honneur à citer des détails invisibles sur les photos, le plus souvent concernant leurs habitudes et souvenirs liés à ces endroits, parfois ils parlent d’autres endroits pour lesquels il regrettent qu’il n’y ait pas de photo... Ils semblent procéder ainsi à une reviviscence des lieux qu’ils préfèrent, le jeu d’images étant « mauvais » par définition : il réifie à leurs yeux leur vie quotidienne dans le quartier en leur imposant un parcours, un découpage en « sous-endroits » qui n’est pas le leur, qu’ils tiennent d’abord à affirmer.

Le chercheur est frappé par le grand subjectivisme que cet outil permet aux personnes interviewées d’exprimer, sans la gêne habituelle devant « la poésie » lors des entretiens uniquement verbaux.

Nous avons vu celles des réponses à ce jeu d’images qui correspondaient aux catégories psychosociologiques de Serfaty et Kauffman. Mais nombre d’autres réponses n’entrent pas dans leur schéma. Les habitants de la Place Stalingrad rejettent violemment les tours et la Place des Fêtes elle-même, mais en aiment le square et le marché :

— Ça c’est l’horreur, et c’est là-dedans qu’il y a des problèmes d’agressivité. Je ne sais pas où c’est.

Les aspects rejetés le sont y compris loin dans l’espace, vers des banlieues à problèmes :

— Les grands ensembles, il vaut mieux éviter.

En revanche le square, le kiosque, qu’ils valorisent ne peuvent à leurs yeux que leur être proches, ils les situent donc aux Buttes-Chaumont :

— Le parc des Buttes-Chaumont! Il y a plein de chats, j’adore ça. Les marionnettes, tout ça... Bien sûr c’est insuffisant pour tout le 19e

Un arbre isolé sur la Place, ne peut que mourir bientôt. Ces deux espaces ne peuvent s’unir dans leur esprit, et ils sont généralement perplexes à la fin du jeu, devant les photos prises depuis les tours qui montrent la vue d’ensemble réunissant le square et la Place...

 

 

 

les habitants de la Place des Fêtes voient :

 

les habitants de la Place Stalingrad voient : 

38 images de la Place des Fêtes

 

La Place des Fêtes ; le truc des chiens ; la fontaine ratée ; la terrasse des « notables » ; la dégradation ; l’animation chaleureuse ; le marché sympa ; les tours écrasantes ; les vieux platanes ; le métro fatigué ; la vue sur Paris chèrement payée ; du Le Corbusier, à raser. Si on connaissait pas la Place ; ça pourrait être n’importe où en banlieue.

 

Un grand ensemble, à éviter ; l’horreur ; les problèmes d’agressivité ; les Buttes-Chaumont ; les consolations de la banlieue ; les orgues de Flandres ; une terrasse écrasée ; une rue du vieux Paris ; la saleté ; Barbès ; dégueulasse ! ; le cauchemar des barres et des tours ; Choisy ? ; le marché, la campagne, les cerises ; c’est dur à animer des quartiers-dortoir

 

 

 

 

 

38 images de la Place Stalingrad

 

C’est du marbre, c’est du clean chiraquien sans vie ; Heureusement qu’il y a la rotonde de Ledoux ; Je supporte pas le gazon sur la pente ; C’est contre les dealers, le car de flics ? ; C’est une véritable réussite urbaine ; L’eau, c’est sympa l’eau.

 

Là c’est en sortant de ma porte ; La Rotonde elle a vraiment de la gueule, mais la Place en fait trop ; L’écluse, ici... Je l’aime beaucoup ; cette Place ce qui est bien ce sont les formes rondes ; Les talus inclinés ça amuse les enfants ; Quand la fontaine marche ça prend tout de suite un petit air de fête 

 

 

 

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1 - Cf. l'exposé des notions d' Halbwachs, Baczko et Bourdieu par Didier Vanoni, in : Architecture de réhabilitation, le paradoxe de l'urbanité, Fors, avril 1993, pp.19-41 (texte repris dans cet ouvrage).


2 - Pour cette notion, cf. P. Ansart, "Marx et la théorie de l’imaginaire social ", Cahiers internationaux de sociologie, vol. XLV, juillet-décembre 1968, p. 99-116.

 






3 - C'est ce kaléidoscope des représentations que s'est attaché à décrire notre premier rapport au sujet de ces deux places, Un architecte, deux places de Paris, cent effets sociaux, mille représentations, dont nous tentons ici une synthèse (Plan Construction et Architecture, programme Cité–Projets, mars 1994).

 


4 - Jacomin, E., Histoire de Belleville, Henri Veyrier, 1988, p.267.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 - Simon, P., 1993, "Belleville, une mémoire pour l'avenir", Hommes et migrations, no1168.

 

 

 

 




6 - Mais depuis, la Direction des plantations de la Ville les a remplacés par des tilleuls, peut-être contre-mythiques...

 

 

 

 



 

 


7 - Paul Adnot, " Cinquante ans à la Place des Fêtes ", Quartiers Libres, No7, février-mars 1980 (document reproduit in extenso dans Periáñez, M., 1994, op.cit.).

 

 

 

 

 

 

 

 

 









8 - Nadal, Luc, La Place des Fêtes, une rénovation urbaine à Paris, Mémoire de l'École d'architecture de Paris-La Villette, 1989.

 

 

 


9 - Sansot, P., Poétique de la ville, Klincksieck, 1971.


10 - Cf. la notion de " désaffiliation " in Flament, C., Civilité et incivilité dans les cités : la socialité en question, décembre 1993, pp.10-12 (texte repris dans cet ouvrage).

11 - Qui succède au mythe bellevillois précédant du " quartier le plus parisien de Paris " il y a cent ans... Cf. Periáñez, M., 1994, op.cit.

 

 

 

 

 

 

 

 


12 -  Alain Schifres, Les parisiens, J.-C. Lattès, pp.58-59.

 

 

 

 

 

 












13 - G. Devereux, 1970, Essais d'ethnopsychiatrie générale, Paris, Gallimard, 1977.

 

 

 

 

 



 


14 - Simon, P., op.cit., p.10.

 

 

 

 




15 - Président : Bernard Salomonowicz, Espace des Fêtes, 10 rue Augustin Thierry, 75019 Paris.

 

 

 

 


 




16 -  Texte "approuvé le 13 mars 1991 à l'unanimité des associations représentées".






17 - Les huit entretiens à la Place des Fêtes portent le code F, les sept de la Place Stalingrad le code S.

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 









 

 


18 - Steiner, A., 1993, " les cafés de Belleville ", Hommes et Migrations, No1168, p.21.

 

 

 

 

 

 

 










19 - Entre guillemets, car nous préférons réserver l'adjectif " moderne " pour l'architecture de qualité du Mouvement Moderne, comme le fait Bruno Zevi qui l'oppose au Style International. La médiocrité architecturale des immeubles de la Place des Fêtes serait à rattacher à ce dernier, ou bien, selon Bernard Huet, il ne s'agit là même pas d'architecture mais simplement de construction...

20 - Cf. "Les destins d'une rénovation militante", in : G. Althabe, B. Légé, M. Sélim, 1984, Urbanisme et réhabilitation symbolique, Anthropos, pp.43-70.


21 - G. Althabe, op.cit., p.61.
22 - G. Althabe, op.cit., p.61.

 


23 - Quartiers Libres, No14, 1981. Il s'agissait du bal du 27 mai 1981.

 

 

 

 



24 - Ballion, R., Kitchell, S., Vivre à la Place des Fêtes, production et usage d'un espace public, ronéoté, 251p., 1978.

 








 

 


25 - Pour les cartes des aires maximale et minimale du quartier pratiqué par les habitants des deux places, cf. Periáñez, M., 1994, op.cit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 









26 - Entretien du 22 mars 1994, in Periáñez, M., op.cit.

 

 







 


27 - Lequel Prince (Chirac, bien sûr) s' était autrefois illustré en virant Boffill du projet des Halles, et imite comme il peut la pratique royale-mitterrandienne des " Grands Travaux du Président "... du reste souvent plus juste que celle des jurys.

28 - " La foule les regarde sans menace ; le peuple est sans haine pour le soldat, peuple comme lui. Ils sont casernés dans l' église de Belleville. Leur arrivée produit une diversion fatale. On accourt sur leur passage et la Place des Fêtes se dégarnit. Les Versaillais surviennent, l' occupent, et les derniers défenseurs des Buttes se replient sur le faubourg du Temple et la rue de Paris. " (Lissagaray, Histoire de la Commune, Londres 1872, repris par éditions de Delphes, Paris 1962, p.309).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 








 

 


29 - C. Flament, op.cit., p.27.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 






 






30 - Lettre de M. Bulté à la direction de la Voirie du 20 octobre 1994 (reproduite dans un tract distribué par R. Madec, conseiller PS de Paris).



31 - Pour un reportage sur ces péripéties, cf. Le parisien libéré du 2 décembre 1994.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

































32 - Urbanisme, oct.-nov. 1993, p.19.

 

 









33 - Vidler, A., 1987, Ledoux, Hazan, 151p.






34 - Corbin, A., 1978, Les filles de noce, Champs-Flammarion 1982, pp.208-209.

 

 

 

















35 -  Il existe des photographies de la guinguette " Chez Victor ", en haut de l'ancienne Impasse Compans (à l'emplacement exact des tours ILN actuelles), sur lesquelles on aperçoit clairement le panorama de Paris depuis la terrasse des joueurs de boules...

 






36 - Korosec-Serfaty, P., Kauffman, Ch., " Fonctions et pratiques des espaces urbains, psychosociologie des places publiques ", Neuf, No51, sept-oct. 1974.

 


 








































































37 - Cf. J.-Y. Trépos, J.-M. Leveratto, de l'incivilité à la convivialité urbaine, Metz, février 1994.

 

 

   

Les habitants de la Place des Fêtes, eux, connaissent la Place Stalingrad. Ils aiment beaucoup la Rotonde de Ledoux, le canal et l’écluse, mais critiquent l’esplanade de Huet aussi sévèrement que les premiers la Place des Fêtes. On pourrait ici penser que l’image de l’architecture, toutes tendances confondues, provoque une réaction de défense primaire contre le changement social négatif que — malheureusement pour elle — elle symbolise désormais : intervention architecturale = danger !

Cette réaction primaire ne disparaît que par l’expérience propre des usages quotidiens des espaces correspondant aux images.

 

De l’agoraphobie à l’agoraphilie ? Camillo Sitte et Henri Coing

Personne ne parle de places sans passer par celles de Camillo Sitte, auteur en 1889 d’un livre resté célèbre, dans lequel il fustigeait le travers néoclassique de son époque de disposer des édifices monumentaux seuls dans l’espace urbain (le néoclassique : Parthénon pour tout le monde ! ), et entourés d’un vide résiduel désolant qui, en aucun cas, n’était de l’espace public (38). Il prônait un certain retour au Moyen-Âge et à la Renaissance, où les églises et cathédrales italiennes ou allemandes étaient enchâssées dans le tissu urbain. Les CIAM, Le Corbusier qui voulait tuer la rue, mirent Sitte au musée pour longtemps. Ce dernier, voulant parler des villes, parlait surtout des places.

Comment réussir une place ? En réussissant, d’abord, la société :

« De nos jours, la vie populaire se retire progressivement des places publiques, qui ont perdu ainsi une grande partie de leur ancienne signification. Dans ces conditions, on comprend que le goût des belles places se soit tellement atrophié chez la plupart des gens. « (p.113)

Par rapport à l’agora athénienne, nous sommes devenus agoraphobes, nous dit-il en substance. Et il faut redevenir « agoraphiles ". On ne saurait reprocher à Sitte la méconnaissance de travaux de nos hellénistes actuels, qui ont montré notre idéalisation de la « démocratie grecque », à vrai dire assez musclée. Mais il semble moins injuste de reprocher au viennois fin-de-siècle qu’il fut d’ignorer la naissante Psycho–Analyse de ses co-citadins Breuer et Freud, dont toute l’agora viennoise parlait. La psychanalyse naissante s’est d’abord appuyée sur du matériel hystéro-phobique (celui de quelques patientes névrosées et celui de Freud en personne !). À cette époque, le concept psychiatrique d’agoraphobie était beaucoup plus populaire que de nos jours. Qu’était-ce qu’un (une, surtout) agoraphobe ? Pour les freudiens, c’est une personne redoutant inconsciemment ses propres pulsions sexuelles trop refoulées, et qui du coup se vengent au point de susciter une fantasmatique de prostitution ou de viol avec un exhibitionnisme exemplaire, puisqu’au milieu des places ! Ici, la prostitution ou le viol constituent des circonstances atténuantes de la culpabilité du désir sexuel propre et endogène de la fantasmante : être violée, vendue par un proxo, etc. c’est d’abord être soi-même innocente de tout désir. On mesure à cette « mode psychiatrique » de l’époque quelle était alors la puissance symbolique des places. Incidemment, on tient là un indicateur de la puissance symbolique retrouvée d’une place capable de ressusciter des phénomènes analogues. La position contre-phobique dont use ici la prostituée qui passe à l’acte son fantasme, permet en effet d’affronter, en prenant les devants, l’objet ou la situation que l’on craint inconsciemment, et passe ainsi de l’agoraphobie à l’agoraphilie. On devine alors quelle fantasmatique pourrait susciter, en cas de réussite, le centre de la nouvelle Place des Fêtes, avec cette sorte d’autel au pied d’un obélisque, imposé par les pompiers de surcroît, que les gens y verront s’ériger. Les mille fenêtres de la Place, cependant, mettent la barre trop haut à ces fantasmes. Pour la plupart d’entre nous qui ne sommes pas pris dans de telles névroses, mais dont l’inconscient cependant connaît banalement les mêmes pulsions, il est souvent malaisé de se tenir au milieu d’une place sous des regards inconnus. Cette difficulté est nettement plus grande à la Place Stalingrad, où règne l’anonymat de la grande ville dans un cadre théâtral, qu’à la Place des Fêtes, où les regards sont familiers, le quartier en retrait de la ville, et la Place elle-même pour l’instant peu intimidante.

Cette agoraphilie sans complexes survivra-t-elle à une « trop belle » architecture, c’est ce que se demandent plusieurs de nos interviewés.

Henri Coing, lui, n’a pas parlé des places, mais du changement social induit par la rénovation urbaine (39). Quand il décrit les effets sociaux de l’autre grande rénovation des années 60–70, celle du quartier Italie, on retrouve beaucoup des aspects du vécu bellevillois d’un Paul Adnot dans les mêmes circonstances : perte de la vie de quartier traditionnelle, et passage de cette vie de quartier à la vie urbaine, que l’on peut résumer par le fait central de la transformation du quartier comme point obligé de la sociabilité en un simple cadre familier, agréable dans le meilleur des cas. La différence que nous avons vue au long de ce travail, c’est la Place des Fêtes, qui même « mise en béton » a survécu en tant que pratique sociale de quartier en permettant aux nouveaux bellevillois de retrouver une pratique de l’espace public plus traditionnelle et moins « urbaine » que ce que décrit Coing (qui, en passant, montre bien, tout comme Adnot, tous les autres facteurs de changement social intervenus dans ces années différents de l’organisation spatiale).

Tentant un lien entre Sitte et Coing (et Freud), on pourrait dire que le changement social déploré par le premier, qui voit dans l’agoraphobie son symptôme, est analysé correctement par le second. Si Coing avait étudié la rénovation de Belleville au lieu de celle du quartier Italie, il aurait sans doute trouvé l’antidote de l’agoraphilie que prône Sitte réalisé sur place, c’est le cas de le dire, et sans doute aurait-il décrit Huet comme « urbaniste sittien », c’est-à-dire capable de retrouver l’art d’aménager la Place.

 

La police, les commerçants et les vieux habitants

Pour la police, par contre, Huet fait figure quasiment d’ennemi public. À Stalingrad, le Commissaire de police en charge du quartier préfère de loin l’ancienne gare des autobus à la Place de Huet, car pour lui ce lieu était tranquille autrefois, et « depuis que l’architecte en a fait un lieu de vie », « où il est agréable de traîner », cette Place, dès le crépuscule, attire la population à problèmes que nous avons évoqué plus haut, un fort contingent de toxicomanes, des prostituées occasionnelles qui officient dans les colonnades, et des petits délinquants qui délestent les passants de l’argent qu’ils viennent de retirer aux distributeurs voisins... La perspective d’une Place des Fêtes du même architecte inquiètait très fortement son collègue du quartier de police concerné, qui s’attend aux mêmes effets sociaux, dont la cause, pour lui aussi, serait bien l’architecture : il faut faire des places avec la police contre la délinquance, et non contre elle et pour les délinquants (résumé un peu brutal, mais véridique, auquel s’oppose presque du tac au tac un « on ne fait pas œuvre de police ! » de l’architecte). L’absence de colonnades dans le projet de la Place des Fêtes, son exposition à la vue de plusieurs centaines de fenêtres (dont une demi-douzaine restent allumées la nuit : les insomniaques de la Place), et, partant, le « contrôle social » à la Oscar Newman (40) sur cette Place, inexistant à la Place Stalingrad, sont un argument pour la différence et la sécurité potentielle de cet espace qui est rejeté par le commissaire, qui, lui, « connaît la pratique » : si la police ne peut pas accéder en voiture au centre de cette Place pour des interpellations immédiates, la place sera conquise par une Cour des Miracles.

Ce discours sécuritaire est pour l’essentiel repris par les commerçants riverains de la Place des Fêtes, pour lesquels une mauvaise fréquentation égale perte de clientèle : « l’ennui, avec les architectes, c’est qu’ils font des trucs esthétiques, ils ne pensent pas à notre chiffre d’affaires... » (un des cafetiers de la Place). L’architecte a bien situé dans son entretien la distance entre les pouvoirs politiques, les acteurs locaux, et la demande sociale telle qu’il la conçoit. Il travaille avec l’architecture, et pour la ville (l’Urbs, au delà de la Mairie). En effet, les citadins naissent, vivent, et meurent ; les « endroits socialement réussis » restent. Comme le savent les vieux usagers, les problèmes sociaux ne sont pas imputables à l’urbanisme ou l’architecture, c’est « la faute à personne » ! Ceux-ci, en effet tiennent des propos, que nous avons gardé pour la fin, beaucoup plus lucides que nombre d’acteurs locaux institutionnalisés :

— « La violence ? Laissez-moi rigoler ! Autrefois, oui, quand moi j’étais petit, là il y en avait, de la violence, on avait un mort par semaine dans Belleville ! Faut pas croire ce qu’y racontent tous, les gens qui chialent après le village rasé et le passé envolé, y z’ont pas connu, les mecs ! C’est que des gens bien, qui ont repris les anciens pavillons ; alors les bourgeois viennent à Belleville, ils se plaignent de la violence. J’y étais, moi, quand ça bastonnait vraiment les samedis soir, et c’était autre chose que les petits loubards de maintenant ! Simplement, maintenant, on a des peureux dans le quartier alors ils appellent violence la moindre bourrade. »

(conversation avec un ouvrier).

— « La drogue ? Toujours été. Ça se voyait moins, ça se passait ailleurs, plus haut vers la Villette. Maintenant c’est sur la Place... Un jour, ils tiendront des stands ! en plein jour comme sous le métro aérien vers Stalingrad, par là... C’est d’ailleurs de là qu’ils viennent, et puis des squats vers la Goutte d’Or ".

— « Je sais que mes amis du quartier ne sont pas d’accord avec moi, mais moi je trouve, les histoires de camés et de putes sur la nouvelle Place, ça passera comme tout le reste, de toutes façons c’est la nuit qu’ils font ça, nous on dort. La nouvelle Place est belle, c’est du classique, on a enfin de la vraie architecture aussi dans notre quartier et pas que dans le seizième et à Chaillot, c’est comme si Ledoux l’avait terminée lui-même, sa Place, alors les petites histoires autour la nuit, aucune importance... »

On ne saurait guère mieux dire, pensons-nous, sinon à la manière de Belleville : « c’est comme tu dis ! ".

 

Quelques conclusions

La comparaison des deux espaces publics ne pourra se faire valablement que lorsque la nouvelle Place des Fêtes aura été pratiquée par ses riverains et visiteurs suffisamment longtemps pour que les représentations et effets sociaux que cela ne manquera pas de susciter ne soient plus seulement dus à sa nouveauté et aux nouvelles pratiques urbaines que les usagers y inventeront... L’architecture de ces deux espaces publics de Bernard Huet n’a pu être comparée ici que dans ses attentes pour l’un et dans ses effets pour l’autre, le premier étant encore en chantier, tandis le second, livré depuis bientôt cinq ans, avait déjà subi des transformations considérables de son image, passant du sublime à l’infernal...

Cependant, même si l’état des lieux ne permet pas de répondre à nos trois interrogations de départ, un certain nombre de choses nous paraissent se dégager, concernant assez directement l’espace public comme lieu de mémoire, ainsi que ses différents statuts possibles dans l’imaginaire de la ville.

En passant, nous avons touché à quelques aspects imprévus de l’évolution de la vie de quartier, du pluriethnisme et du vieux problème des grands ensembles.

Concernant l’évolution de la vie de quartier, les effets sont d’ores et déjà très différents. Le quartier de la Place de Stalingrad se vivait comme un faubourg coupé de Paris par le métro aérien, à la lisière également de Belleville, sans identité claire mais calme et sans histoires... Ce coin oublié fait désormais partie intégrante de Paris, mais sur un mode double, excellent ou exécrable selon qu’il est approché par le biais de la réussite urbanistique de la nouvelle Place de Huet (d’une telle qualité que certains croient que cette place est entièrement d’époque et l’œuvre de Ledoux !), ou par le biais des pratiques désolantes de ses usagers nocturnes, délinquants et policiers. La médiatisation de ces frasques ne manque pas d’intérêt, si l’on songe à la relative indifférence face aux mêmes conduites marginales de drogue et prostitution quand elles ont pour cadre le Trocadéro ou l’avenue Foch...

Le chercheur est alors tenté de penser que ce qui fait ici le vif du scandale c’est l’appropriation immédiate par ces marginaux d’un lieu où la classe dominante attendait justement l’extension emblématique de sa dominance urbaine par la jonction du « vrai » Paris avec le nouveau « bon » quartier du 19e, celui des grands équipements parisiens du Musée de la Science et de la Cité de la Musique (et bientôt de l’École des beaux-arts). La grandeur du site de l’ancien Rond-point de la Villette légitimait la création de la Place. Sa réussite en provoque l’accaparement nocturne par des usagers jugés moralement indésirables, dont on ne peut que constater qu’ils s’approprient enfin ce nouveau lieu de la ville de la façon enthousiaste si vainement recherchée par nos édiles depuis si longtemps : effet social massivement réussi pour un groupe social malade, et objet vrai du scandale. Les usagers diurnes honnêtes perdent l’enjeu symbolique, et la Rotonde semble devenir désormais un Temple des futurs morts du Sida et de la Crise (ce dont nous voulions plus haut l’absence de tags pour indice)...

Mais un autre scandale nous intéresse davantage, celui-là plus secret, à la Place des Fêtes. Il semble que les différents acteurs de la conception des deux nouvelles places n’aient pas procédé du même type de diagnostic urbain. Si Huet crée Stalingrad sur la base d’une étude historique très soigneusement établie, cette qualité d’analyse est restée absente lors du concours pour la Place des Fêtes, où deux facteurs n’ont pas été vus : celui de la perte du belvédère associé au désir d’appartenir à Paris (comme l’esplanade de Montmartre), et l’ambivalence entre ce désir de désenclavement et la volonté de rester une place populaire de quartier. C’est là que se jouait la différence ou l’égalité urbaine avec Stalingrad par rapport aux « belles places de Paris ". Aucun des projets du concours n’a même envisagé un désenclavement urbain de la Place des Fêtes. Nous y voyons un effet caché de la mauvaise image des grands ensembles : on a du mal à s’avouer que ce quartier des hauts de Belleville, qui socialement fonctionne si bien, constitue dans sa forme architecturale et urbaine bel et bien un grand ensemble. Il y aurait là scandale, car cette prise de conscience serait celle que le mal des grands ensembles ne réside pas dans leur architecture ou leur urbanisme (dont la paternité est assez généralement attribuée à Le Corbusier, personnage, du coup, malfaisant), mais dans leur bannissement hors de la ville, leur affectation aux exclus de la société et leur sous-équipement.

Le nouveau Belleville des années 70, la survie de larges pans de la sociabilité bellevilloise et l’émergence de nouveaux bellevillois habitant des tours et des barres bien implantés dans la ville et bien pourvus en équipements et circulation, crée un scandale frappé de silence, celui d’une victoire posthume de la conception de l’espace urbain corbuséen. Les six « paquebots » du quartier sont clairement une citation de la « maison du fada » de Marseille. Rendre à cet espace son belvédère perdu, refaire la Place des Fêtes sur la base d’un vrai programme d’urbanisme le rattachant valablement à Paris aurait été admettre le bien-fondé de cette conception! Dans la distance que permet l’ironie d’un certain dandysme coutumier aux critiques architecturaux, seule la revue Paris–Projet a retrouvé intuitivement cette parenté, lorsqu’elle écrit à propos du projet de Bernard Huet :

« Cette sympathie envers l’environnement architectural dans lequel il intervient est loin d’être fortuite à en juger par les récentes réalisations d’espaces publics de Bernard Huet (Place Stalingrad, Champs-Élysées). Elle laisse présumer les réels fondements de sa pratique architecturale. Dans ce cas, l’auteur réintroduit, par le biais d’une arcade, le thème des pilotis indissociable de cette architecture de tours. Il va jusqu’à proposer un obélisque imprégné d’un néoclassicisme cher à Ledoux, complétant l’évocation d’une image qui aurait été saisie aux franges du plan Voisin, à l’endroit où un vestige historique se dresse au pied des immeubles cartésiens. » (A.L., 1993).

L’allusion au Plan Voisin de Paris de Le Corbusier de 1922 (objet d’horreur : le Marais rasé au même titre que les taudis, les gratte-ciel de la Défense entre la Seine et la République !) va clairement dans le sens que nous indiquons, à ceci près que ni l’auteur de l’article ni Bernard Huet n’étaient au courant de la réussite sociologique des tours et barres du haut de Belleville, dont les habitants, au vu de la qualité de leurs rapports humains dans le quartier, parviennent même à surmonter la laideur, hélas bien réelle. Haut lieu, en quelque sorte, du pluriethnisme urbain réussi, Belleville héberge un melting-pot dynamique qui produit des néo-bellevillois dont parfois certains parviennent au statut d’emblèmes de francité populaire, comme Édith Piaf, enfant de Belleville à la grand-mère kabyle (41).

Belleville donne ainsi tort à l’ethnopsychiatre Tobie Nathan de réclamer des ghettos, sous prétexte que seuls ceux-ci préserveraient les cultes traditionnels, qu’il voit comme désormais seuls garants de l’intégrité psychique des immigrés : le progressisme ouvert ou sous-jacent des révoltés permanents fait mieux, qui facilite aux immigrés une acculturation dans une plus grande égalité envers des français (et d’autres étrangers) vivant le lieu de la légende de leurs luttes. L’innovation architecturale et urbaine se situe donc ici en termes d’authenticité ou continuité par rapport aux lieux de mémoire.

La différence des situations urbaines (le haut et le bas de la ville, la création d’une place avec l’intégration au « vrai Paris » à Stalingrad, mais la reconduction du statut de petite place de quartier à la Place des Fêtes, elle, chargée d’histoire) est telle que de nombreux habitants, pourtant intéressés par ces questions, ignoraient que les deux nouvelles places sont du même architecte : de nos trois questions initiales, c’est pour le moment du moins, la troisième qui domine.

La comparaison de ces deux espaces publics pourrait se résumer par la formule que dans un cas — la Place des Fêtes — l’architecture est en chantier et l’imaginaire plutôt achevé ; tandis que dans l’autre — la Place Stalingrad — l’architecture est achevée mais l’imaginaire encore en chantier.


 

 







 


38 - Camillo Sitte, 1889, L' Art de bâtir les villes. L' urbanisme selon ses fondements artistiques, L' Équerre, 1980.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 






39 - Coing, Henri, 1966, Rénovation urbaine et changement social, Éd. ouvrières.

 

 

 

 

 

 

 



 







 


40 - Newman, Oscar, 1973, Defensible space : people and design in the violent city, Londres, Architectural Press.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 








 














41 - Cf. Corinne Daubigny, 1994, Les origines en héritage, Syros-Alternatives, p.116.