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La gêne attribuée au bruit, approche anthropologique

(article publié dans la revue Diagonal, n°71, avril 1989, pp.38-41)

   
         
   
Il existe un certain malaise qui se perpétue depuis une trentaine d'années dans le domaine des études et recherches consacrées au bruit. De façon générale, l'origine de ces recherches étant étroitement liée à l'action de l’État, le bruit y est d'emblée un ennemi à combattre et il est facile de trouver des exemples qui surenchérissent en ce qui concerne ses méfaits, voire ses crimes. Le bruit est ainsi décrit comme responsable du stress, il rend malade, il rend fou, il pousse au crime, le bruit peut tuer. Dans cette perspective le bruit dérange toujours et n’est jamais perçu comme susceptible d'être à l'origine, tout aussi bien, d'événements sonores agréables. Au fil des ans l'absence de « résultats » de cette approche néo-behaviouriste a fini par faire timidement admettre à ses auteurs que les significations du monde sonore pourraient jouer sans doute un rôle dans la problématique de la gêne. Cependant cette perspective n'est le plus souvent annoncée que comme un constat d'échec, Passer à un travail sur les significations, c'est à dire un travail sur la subjectivité et hypercomplexité des relations entre les états de l'environnement objectif et les états d'esprit des gens, équivaudrait à une sorte de trahison épistémologique. Ce n'est pas un hasard si ce qui gêne tant les tenants de cette approche se trouve être précisément ce qui fait l'ordinaire du psychanalyste, de l'ethnologue, de l'écrivain, du poète ou du plasticien.
   
   
En reposant le problème en termes de sens l'entendu, nous ne faisons que poursuivre une réflexion amorcée dès 1975 grâce au travail que nous avait commandé le Plan Construction, et portant sur les significations des bruits en relation avec la gêne (1). Cette recherche avait montré à l'époque déjà quelques vérités élémentaires, surtout sa thèse centrale du bruit comme support permettant l'expression projective de l'insatisfaction, sociale notamment, mais aussi psychosociale et intrapsychique. Cette démarche permettait de prendre conscience, en somme, que dans nos sociétés « le bruit » est devenu un fait social nouveau jouant le rôle du symptôme de diverses insatisfactions qui ne sont qu'incidemment d'origine acoustique. En 1979, une vérification ce travail a été effectuée en cherchant, au moyen d'analyses factorielles des correspondances entre les mesures physiques d'isolation acoustique entre pavillons mitoyens, le classement par les familles d'une liste de bruits, et un diagnostic de « bien-être potentiel » sociopsychologique en dix points de ces familles (appelé BEP). Il s'avéra qu'indépendamment des mesures acoustiques les familles « à BEP fort » toléraient mieux les bruits, et qu'elles était surtout capables de leur affecter des significations subjectives positives (2). Autrement dit, quant tout va bien dans la vie des gens, les bruits, même forts, ne sont généralement pas trop mal tolérés; par contre, quand ça va mal, on est davantage enclin à faire une affaire du moindre bruit car il offre l'occasion d'extérioriser son malaise général. Ces résultats allaient tout à fait dans le sens de l'étude précédente, et même les dépassaient. Bien évidemment, le champ de ces recherches excluait les zones urbaines « pathologiques », soumises à des très fortes intensités sonores en permanence.
 

1 - Fl. Desbons et M. Periañez, 1975, La signification psychosociologique de la gêne attribuée aux bruits, CEP (réédité CSTB, service des sciences humaines).

2 - Froger, Periañez, Weiller, 1981, La sensibilité spécifique aux bruits de voisinage dans les « pavillons en bande », CSTB., et Périañez,  1981, Testologie du paysage sonore interne, CSTB.

   
Outre le caractère plastique des significations liées à la gêne, il n'est pas difficile de montrer, contre le présupposé de l'approche béhavioriste restreinte, d'une part que les villes ont toujours été bruyantes, sans doute davantage que les quartiers-dortoir des mégalopoles actuelles qui sont la scène principale des études de gêne; simplement les bruits des villes dans les sociétés traditionnelles véhiculaient autre chose que ceux de nos villes actuelles.
   
   
D'autre part l'ethnologie nous apporte des témoignages incontournables sur des « sociétés froides » où, par exemple, loin de provoquer une altération quelconque de la qualité du sommeil, le fait que l'on tape toutes les nuits jusqu'à l'aube sur de grands tambours permet aux autochtones précisément de dormir bercés en toute quiétude, protégés des mauvais esprits de la nuit par la démonstration sonore de la puissance de leur collectivité. Ce simple exemple permettrait de sortir de l'interminable discussion sur les effets nocifs du bruit au plan purement médical (très bien connus désormais), et de porter le débat aux plans socioculturel et psychologique. Ceci n'est possible qu'en passant résolument d'une approche technocratique, celle de la demande d'un bruit-bouc émissaire qui fasse diversion sur la scène politique, à une approche anthropologique basée sur les dynamiques de significations que véhicule le bruit pour les individus, que ceux-ci s'en plaignent ou non (sans négliger localement l'importance de la quantité du bruit ni ses paramètres acoustiques précis).
   
   
Notre thèse actuelle est que dans nos sociétés à transformations sociales rapides, ces significations sonores n'ont plus le temps de se stabiliser dans des consensus signifiants, ce, d'une part parce que la société industrielle crée sans cesse des nouveaux bruits, ainsi que des modalités nouvelles de bruits déjà intégrés; d'autre part parce que le changement social rapide crée de l'anomie laissant une large place aux imaginaires individuels, conscients et inconscients. Dans une telle approche anthropologique il est avant tout nécessaire de se donner les moyens de comparer les significations que peuvent véhiculer les bruits dans les sociétés industrielles et ceux des sociétés froides, ou à histoire lente, telles les sociétés dites primitives et les phases d'évolution lente de notre civilisation occidentale, et ceci au triple niveau social, groupal et psychique. Nous pouvons en partie répondre à ce vaste programme, en puisant à bonne source, chez Lévi-Strauss principalement en ce qui concerne les significations et les fonctions symboliques du bruit dans les sociétés sans écriture (3).
 

 

 

3 - Voir notamment Claude Lévi-Strauss, 1971, Mythologiques 4, l'Homme Nu, Plon, pp. 274, 292, 317.

   
Il peut paraître surprenant d'interroger un matériel aussi éloigné de la problématique des nuisances d'environnement dans nos sociétés industrielles actuelles que celui que recèlent les mythes et légendes, traditionnels dans toutes les civilisations, et qui de ce fait semblent précisément constituer un genre auquel notre société est devenue allergique au point de l'avoir fait disparaître. Notre détour par les mythes se justifiera cependant aisément si l'on veut bien considérer l'hypothèse que la société industrielle, qui favorise par sa sur-bruyance la quête ininterrompue et peu souvent récompensée du sens, occasionnerait donc la fatigue, la gêne, le stress, tous résultant de la perte de codifications fantasmatiques et/ou imaginaires anciennes rendues caduques par cette sur-bruyance même. Codifications dont témoigneraient par contre encore les légendes, contes et mythes de tous pays. Par surbruyance nous désignons surtout le nombre de bruits nouveaux subis quotidiennement plutôt que leur nombre absolu ou leur intensité en décibels. Ainsi, les sociétés traditionnelles, même très bruyantes en décibels, auraient été plus supportables de par le faible nombre, relativement, de bruits quotidiens inattendus auxquels il fallait inconsciemment trouver une signification. De surcroît ces significations étaient intégrées souvent depuis des siècles sinon des millénaires et pouvaient donc être verbalisées et communiquées.
 

 

   
Une agression sonore violente elle-même et ses effets traumatiques, panacée des technocrates, peut elle-même être parfaitement détournée de ses effets négatifs par un individu suffisamment motivé. Chez un grand écrivain moderne, Ernst Jünger, on trouve ainsi un document exceptionnel, son journal de guerre (4), qui se prête à une lecture acoustique étonnamment illustrative de nos thèses.
 

4 - Ernst Jünger, 1920, Orages d'acier (trad. H. Pla Chr. Bourgois, 1970.

   
Le problème central serait celui des mécanismes de la prise de sens. Pourquoi, dans toute la multidimensionnalité des événements perceptifs, c'est parfois (et parfois seulement) le percept acoustique qui opère cette prise de sens ? Autrement dit, quelle instance, et/ou quelles stratégies métapsychologiques interviennent dans l'investissement acoustique des événements ? Cet investissement qui fait signature dans la trace mnésique, désormais toujours revécue dans l'après-coup comme ressortissant du domaine du « bruit » dans le discours conscient des personnes, qu'elles soient en situation d'interview ou qu'elles s'expriment spontanément.
 

 

   
En lisant l'Iliade parallèlement à Jünger, on s'aperçoit d'une sonorisation du « scandale » de la mort du héros. Homère semble indiquer que si le vu est généralement la preuve tangible de ce que l'on entendait (5), il arrive que l'inverse soit vrai : le son correspondant est attendu comme preuve de réalité de ce que l'on voit sans oser, pouvoir, ou vouloir en croire ses yeux. Ainsi, dans un registre plus pacifiquement proche de nous, on voit que le vase sur la cheminée, précieux item d'un quelconque roman familial, est sur le point de tomber, il bascule, il tombe, il se brise; mais la mini-tragédie domestique n'est consommée, vécue dans le corps et affectée de son sens que quand sa déflagration initiale a retenti, quand le carillonnement des éclats a épuisé ses variations et qu'un silence règne à nouveau, comme premier instant d'une existence désormais sans vase, attristée ou jubilatoire selon les cas. S'agit-il d'une simple confirmation attendue consciemment ou d'un moment d'hallucination négative dans la dénégation de l'événement désagréable, que le son vient renverser en perception positive ? Beaucoup d'événements ne sont sans doute acceptés comme ayant réalité que de par le bruit qu'ils font (ont fait) dans l'après-coup, la « transgression » dont est porteur l'événement étant en quelque sorte authentifiée par son bruit. C'est ce qui peut donner son importance particulière au bruit.
 

 

5 - Homère, 725 avant J.C., Iliade (trad. P. Mazon), Gallimard 1979.

   
C'est également ce que nous montrent les sociétés froides, primitives ou traditionnelles, ou en tous cas calmes, (aux significations stabilisées) : les seules circonstances dans lesquelles les bruits constituent un événement digne d'être mentionné (perçu, mémorisé et reproduit dans la communication) sont les occasions où ils sont particulièrement investis comme signalant de grands désordres qui mettent en jeu les lois, la morale ou la cosmologie ambiantes; bref ils sont signe de changement « scandaleux », et ce changement se trouve porté au devant de la scène sociale par sa sonorisation qui le diffuse auprès de tous les individus (dans quelque situation, requérant leur attention immédiate, qu'ils puissent se trouver).
   
   
Jünger rassuré par le bruit des explosions quant à la solidité de son abri indique cependant l'existence de modalités de récupération du sens primordial du « scandale »: loin de déranger, le bruit de l'agressivité impuissante à percer des défenses, et faisant donc la preuve de l'excellence de celles-ci, se mue en véritable bruit-plaisir !
   
   
Le bruit de la fête ne serait-il pas proche de cette utilisation exorciste du bruit-scandale ? Dans un registre proche, un autre « bénéfice de gêne » serait constitué par le détournement, ou si l'on préfère la réappropriation, du bruit non-sens de nos villes surbruyantes, son non sens même pouvant être utilisé comme écran libérant l'activité individuelle des association préconscientes, donc, des sens personnels. Ce détournement transforme dès lors le non-sens en un refuge psychique strictement individuel et asocial, s'apparentant à un domaine diurne de rêverie.
   
   
Il semble donc que le bruit n'est érigé en tant que tel, par un « raid perceptif » suivi d'une prise de sens, que dans la mesure où il signe fondamentalement un changement, le reste du monde sonore étant efficacement filtré sur le plan sémantique (ce filtrage psychologique, encore une fois, n'exclut nullement l’atteinte neurophysiologique dé l'appareil auditif lors de fortes expositions). La « gêne due au bruit » des technocrates est donc plutôt une gêne du fait que le trop-plein de bruits masque la détection des changements relevant réellement du symbolisme de ce marquage sonore inconscient : c'est la gêne de l'observateur devant le brouillard sonore qui l'empêche percevoir les « vrais » changements, doublée de la gêne occasionnée par une pléthore de fausses annonces de changements.
   
   
Nous pouvons donc nous inscrire en faux contre l'emploi qui est fait du terme « bruit » dans les théories de l'information, par des auteurs comme H. Atlan par exemple, quand ils parlent de « autoformation du sens par le bruit ». Ici aussi, le bruit est considéré comme insensé par définition. Ceci nous paraît relever du syllogisme; il ne peut pour nous exister de percept sans un travail immédiat d'attribut d'un sens, d'un sens sensé pour le sujet dans un premier temps tout au moins. Les échanges complexes qui transformeront certains de ces sens en représentations socialement communicables (le travail du symbolique) ne peut être court-circuité par une mystérieuse « autoformation ».