Manuel Periáñez____________________________________________manuelperianez1940@gmail.com

   
 


 

 

 

 

... Mais s'agit-il bien du bruit ? (1994)

 

 

Les propos qui suivent constituent moins le résumé fidèle du travail que nous a confié la direction de la Construction, qu'une libre réflexion à sa relecture six mois plus tard.

La demande de la DC concernait un bilan des recherches en sciences humaines dans le domaine du bruit dans le logement social, et l'articulation de ce bilan avec des solutions techniques précises (1).

Après avoir fouillé la somme des recherches dans ce domaine depuis ses débuts, il apparaît qu'elles débouchent sur des résultats très divers, non seulement parce que leurs méthodes de recueil des données, leurs hypothèses et leurs références théoriques différent, mais encore parce qu'elles ne commencent pas par expliciter leur conception des relations individu-societé, et du rôle du logement dans cette relation. D'où cherchent les chercheurs, de quelle Weltanschauung procèdent-ils, pour prendre un bien grand mot, voilà la première chose qu'ils devraient dévoiler. Le préalable épistémologique qu'exigeait un Georges Devereux, tirer au clair le contretransfert du chercheur, est bien oublié...

Ce secret est d'autant mieux gardé, dans le domaine des études sur le bruit, qu'il est dérisoire : c'est celui de la collusion du chercheur avec la demande politique et technocratique. Celle-ci paraît simple : les gens se plaignent du bruit, il faut faire quelque chose! Posons d'emblée que cette demande est parfaitement légitime dans les lieux à " pathologie acoustique " — proximité d'avions, routes, chantiers, etc. Mais ces situations, qui commandent l'urgence absolue, sont très minoritaires en France, même si désormais il n'existe plus une seule habitation où l'on n'entende pas un moteur (même en fuyant en haut de l'Aiguille du Midi, on entend le diesel du groupe électrogène, que d'ailleurs l'on oublie devant le panorama). De fait, le 80% des affaires de bruit plaidées devant les tribunaux concernent des niveaux sonores tout à fait moyens : c'est la signification de ces bruits qui les rend insupportables. Et ça, c'est subjectif. Notre problème est donc psychologique avant d'être acoustique.

La collusion que nous évoquons est celle des chercheurs avec l'idéologie dominante au sujet du bruit, selon laquelle le bruit est mauvais, et un problème grave de société. Des sondages font régulièrement apparaître le bruit comme " la préoccupation numéro un des français "! Les politiques suivent. Or, ces sondages sont biaisés, car le bruit possède des qualités psychosociologiques spécifiques qui le rendent largement inaccessible à cette méthode de quantification. Ces qualités sont celles d'un exutoire projectif pour toute insatisfaction, d'origine sociale mais également personnelle.

Il est donc élémentaire, pour étudier le bruit, d'établir au préalable si la personne qui répond à vos questions vit une situation positive, moyenne ou négative. Les gens " qui vont bien ", en effet encaissent sans sourciller des environnements sonores déclarés inacceptables par ceux qui vont moins bien, tant au plan des décibels que des significations. Le vrai problème du bruit est donc à étudier auprès de gens en bonne santé selon la définition fameuse de l'OMS, et qui, néanmoins, se plaignent — et, bien sûr, ils existent : n'ayant pas recours au bruit comme bouc-émissaire, seuls ceux-là sont à même d'échapper en partie à l'idéologie.

Par ailleurs, à quoi sert le logement? Quittant le soir la société pour son logement, l'homme peut vivre de nouveau sa vie psychique dans toute sa richesse, à l'abri des simplifications et des réductions qu'en exige toute communication sociale. Ce que l'on dénomme " l'intimité ", dont le logement dans notre culture est tenu pour être le principal garant, correspond bien au libre exercice du psychisme individuel. C'est dire que la principale protection qu'offre celui-ci, et la plus recherchée, n'est nullement désormais la protection " primitive " contre les intempéries et les ennemis, mais bien une protection contre la société ambiante, dont tout le monde a besoin de se déconnecter quotidiennement pendant un certain laps de temps. On pourrait donc avancer, par boutade, que la vraie demande de logement n'est pas une demande de logement social, mais bien une demande de logement antisocial : le logement sous son aspect de territoire intime constitue une base de repli asocial minimal de l'individu (qui chagrine, ipso facto, les politiques).

L'objectif pour atteindre à la satisfaction de cette demande n'est donc plus seulement celui d'éviter la gêne, mais celui d'assurer cette qualité de confort sonore que l'on appelle " le calme ".

La visée de la réglementation technique du bruit devient alors subrepticement une négociation quant à ceux des bruits contre lesquels on estime devoir protéger les habitants. Pour savoir comment isoler les logements, on tente de déterminer les bruits les plus gênants, puis la fréquence et l'intensité auxquelles cette catégorie de bruits est la plus gênante : cela revient à étalonner la sensibilité acoustique moyenne des français, qui est un mythe. Il s'agit d'une exportation frauduleuse de la méthode applicable efficacement aux variables physiques simples de la thermique ou l'aéraulique.

La collusion des chercheurs avec la structure de la commande de recherches les conduit à mener des enquêtes avec des méthodes qui aboutissent à " socialiser " les réponses des habitants aux enquêteurs, et donc à biaiser le tableau du vécu intime du bruit dans les logements — et à produire finalement des pseudo-sciences humaines. L'enquêteur, un inconnu venu du dehors, représente la société : on donnera à cet intrus les réponses que la société aime entendre, celles-même que les individus préfèrent eux aussi quand ils sont dehors, en société dans la société...

Prenons un exemple clair. Il est connu que l'isolation acoustique des logements bourgeois du type Haussmann est désormais souvent inférieure à celle du logement social (la réglementation de 1969 et ensuite les labels Qualitel y étant pour beaucoup). Or les plaintes concernant la gêne sont nettement plus nombreuses dans ces logements sociaux mieux isolés!

A partir de l'exemple cité, il faudrait avoir l'audace de proposer une forte isolation acoustique pour les logements des gens malheureux, c'est-à-dire des gens en mauvaise santé! Sinon même celle, autrement ambitieuse, d'oeuvrer à la réduction des causes et non des effets de l'insatisfaction sociale.

Cependant, au fur et à mesure qu'il devient plus difficile de nier la primauté des significations de l'entendu dans l'émergence de la gêne, on assiste à un déplacement de l'attention des chercheurs néo-behaviouristes vers le thème, hérité de l'hygiénisme du XIXe siècle, de la santé, sous l'espèce du " stress sonore ".

Un stress qui serait fondamental au plan acoustique, en amont de tout travail psychique de gestion sémantique des percepts sonores  : tout bruit serait stressant par lui-même; l'addition en fin de journée pouvant être considérable. D'où des prises de position de plus en plus péremptoires selon lesquelles le bruit en soi rend malade, puis sourd, fou, et finalement pousse au meurtre...

Mais d'où vient, peut-on objecter aux tenants de la cumulativité du stress, que la faculté de métaboliser les agressions environnementales subies pendant la journée soit inégalement répartie selon les individus? Comment font les gens qui parviennent à survivre à cette accumulation, et qui même, le soir pour s'en délasser, partent danser en boîte disco (où ils subiront 100 à 120 dB(A)...)?

Admettons cependant que le bruit provoque effectivement un stress fondamental acoustique incontournable par la sémantique humaine. Il ne peut, dans ce cas, s'agir d'un phénomène anthropologique nouveau : or, dès la plus haute antiquité, les concentrations urbaines ont été bruyantes (les témoignages existent). Simplement, comme nous l'avons écrit ailleurs (2), ce monde sonore urbain traditionnel était très bien codé et pleinement signifiant, même si les victimes des agressions sonores traditionnelles avaient aussi peu que nous le choix des bruits indésirables qui atteignaient leurs tympans. La conclusion qui s'impose est que le message transmis par le bruit fait la différence entre le plaisir et le déplaisir. Si le bruit en tant que tel devait stresser, tous les musiciens d'orchestre au monde devraient mourir dans la fleur de l'âge, de cancers, dépression ou raptus psychotiques divers. Pour résumer notre position, nous pourrions dire que ce n'est pas le bruit qui est stressant, mais le stress qui est bruyant, au sens où il se rabat sur le bruit.

Que faire, alors, pour le logement social?

Il va de soi, pour nous, que seule l'Utopie est ici vraiment raisonnable.

Il existe une réflexion psychanalytique sur la technique, inaugurée par Freud quand il analysait la personnalité et l'oeuvre de Léonard de Vinci, qui nous apprend que la technique, aussi loin du fantasme inconscient qu'elle puisse paraître aux ingénieurs, en est en fait une modalité " prométhéenne " de réalisation concrète. Il n'est pas besoin d'être Jules Verne pour prévoir que le problème technique du bruit, même hors du logement, ne sera reconnu comme valablement résolu par le grand public que quand la technique, sous la pression de la demande anthropologique inconsciente, aura ici aussi inventé un dispositif matériel, un auxiliaire à ce que Freud nommait vers 1895 " le dispositif pare-excitation " de l'appareil psychique. Dans cette perspective futuriste, le salut viendra de matériaux permettant de moduler l'isolation acoustique selon les besoins subjectifs du moment. Inutile de chercher, comme il a été dit un jour au CSTB, un matériau qui " arrête les mauvais bruits et laisse passer les bons ", car ce filtre simpliste reproduirait ici encore le jugement de valeur social sur le monde sonore au lieu de reconnaître la souveraineté individuelle de chacun sur ses propres percepts.

Mais pendant la période de transition vers ces solutions techniques réellement innovantes, il serait d'ores et déjà pensable d'orienter la stratégie de la réglementation technique vers une différenciation acoustique évolutive dans la construction du logement social. L'idée est en principe simple, et recoupe les études sur les périodes de vie, d'appropriation diverses du logement selon les " modes de vie ", ainsi que notre propre réflexion sur le logement évolutif : l'Etat s'astreindrait à assurer la protection acoustique (et thermique, climatologique, aéraulique, etc.) minimale au plan des exigences neurophysiologiques. Cette protection acoustique minimale serait légalement obligatoire pour l'ensemble de la construction neuve, ainsi que pour la mise à niveau de la construction ancienne. La conception des détails constructifs de ces espaces habitables devrait permettre trois niveaux de sur-isolation après-coup, au moyen de composants industrialisés, déterminant quatre classes de confort acoustique dont les valeurs d'isolement vont croissant. Chacune de ces trois classes de sur-isolation pourra être librement accessible, à titre onéreux, par les habitants. Elles ne seraient prises en charge par la collectivité que dans les cas de nuisances sonores avérées dans l'environnement. Dans tous les cas la maîtrise d'ouvrage serait tenue de parfaitement informer les futurs habitants du niveau de qualité acoustique de leurs logements avant leur attribution aux habitants (aux modalités elles-mêmes novatrices). Nous aurions alors les " classes acoustiques " suivantes :

A) La protection acoustique minimale qui se situerait au-dessous des normes actuelles : ces logements " nus " ne seraient construits, à moindre coût que la moyenne actuelle, que dans les zones calmes, et concerneraient essentiellement les logements individuels. Exceptionnellement des immeubles collectifs pourraient être livrés " nus " à ce niveau acoustique minimal, à leur demande, à des groupes de voisinage ou des communautés possédant une bonne tolérance aux bruits, et pour lesquels le moindre coût pallierait, en toute connaissance de cause, la gêne prévisible pour d'autres catégories de citoyens : cas de diverses incidences ethniques, culturelles, idéologiques ou comportementales.

B) L'échelon du confort acoustique moyen serait réalisable moyennant un surcoût d'environ 3% (foncier exclus); il procurerait un niveau comparable à l'actuelle norme Qualitel moyenne.

C) L'échelon du confort acoustique optimal serait réalisable moyennant un surcoût d'environ 5%; il procurerait un niveau comparable à l'actuelle norme Qualitel la plus haute.

D) Enfin, l'échelon du confort acoustique maximal serait réalisable moyennant un surcoût d'environ 10%; il procurerait un niveau très supérieur aux actuelles normes Qualitel. Ces logements conviendraient aux sites gravement pollués, aux musiciens et autres professions libérales bruyantes et aux personnes atteintes de forte intolérance psychologique au moindre bruit.

La flexibilité des composants et leur facilité d'application après-coup (par un nouveau corps de métier, les O.S.-acoustique, dont la création assurera la promotion sociale d'une partie des chômeurs du bâtiment) permettraient par ailleurs de traiter les logements des trois premières classes non pas globalement, mais à la demande pièce par pièce : nous retrouvons le cas de " la pièce d'isolation renforcée ", intéressante pour la modulation acoustique intra-familiale (et non-étudiée sous cet aspect). Des logements pourraient donc avoir certaines parties ou pièces qui se situeraient à divers niveaux de confort, et ainsi s'adapteraient à des réalités psychosociologiques toujours complexes...

Pour conclure, nous formulerons l'idée que la grande surface d'un logement semble en assurer à elle seule une bonne isolation acoustique " subjective ". C'est une observation issue de la REX de Saint-Ouen, que nous connaissons bien pour en avoir assuré le suivi pour le PCA. La caractéristique essentielle de cette REX sont les très grandes surfaces des logements et la très grande satisfaction de ses habitants. Or, les valeurs d'isolation acoustique, elles, y sont tout juste correctes. Ceci est très intéressant, et nous permet de formuler des hypothèses allant dans le sens d'une relation étroite entre la notion de calme et la notion d'espace : un espace petit et bruyant est insupportable; petit et très bien isolé il est vivable; grand et mal isolé, les gens " font avec "; grand et correctement isolé, la non-insatisfaction des habitants est déjà acquise en dehors de tout autre paramètre...

Si de surcroît il y a de la qualité architecturale, comme à Saint-Ouen, les habitants, étonnés de leur propre degré de satisfaction, peuvent désormais consacrer leur énergie à d'autres problèmes...

 

 



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1 - Periáñez Manuel, 1993, Articulation entre les données issues des sciences humaines et l'élaboration de la réglementation technique en matière de bruit, MELT Direction de la Construction, 50 p.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


2 - Periáñez Manuel, 1988, " La gêne attribuée au bruit: approche anthropologique ", in Diagonal, n°71, pp.38-41, Paris.