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    Ce sexe qui en devient un

Intervention au colloque « Georges Devereux, une voix dans le monde contemporain », Paris 16-17 novembre 2006

   
         
   

Devereux et la féminité : d’où parle t-il ?

   
   
Georges Devereux s’est montré conservateur concernant la sexualité dite féminine, et nombre de ses opinions semblent aujourd’hui même misogynes. Pour Elizabeth Burgos, il était « un misogyne qui aimait les femmes »… Mais je tenterai de vous montrer, si vous excusez ma simplification outrancière de la vaste question de la féminité, que sous une attitude prudente, dictée par l’instinct de conservation à l’intérieur des institutions psychanalytiques où il avait eu le plus grand mal à s’introduire, Devereux cachait une adhésion, peut-être parfois préconsciente, à la remise en cause des positions classiques de Freud sur ce sujet. Les écrits de Georges Devereux me donnent, en effet, souvent l’impression d’attaquer implicitement les notions orthodoxes de complexe de castration et d’envie de pénis auxquelles cependant il adhérait, inconfortablement. Si dans la forme il a souvent paru misogyne, dans le fond il aura poussé à la roue d’une évolution des idées psychanalytiques sur la sexualité humaine dans un sens proche des idées actuelles de nombre d’ex-militantes féministes qui, devenues anthropologues, philosophes ou psychanalystes, ont pris le temps de la réflexion.
   
   

Sans doute faut-il d’emblée distinguer entre les nombreuses femmes réelles qui ont joué un grand rôle dans sa vie (à commencer par sa mère dont il parlait comme d’une Folcoche), et les femmes dans son œuvre, qu’il observe d’abord en anthropologue, puis en psychanalyste, plus tard en helléniste. Mais c’est dans son propre cadre théorique, celui de l’ethnopsychanalyse complémentariste qu’il écrit sur la féminité.
Je ne sais pas grand-chose des femmes réelles dans sa vie, mais seulement de celles qui apparaissent dans son œuvre, où elles prennent une grande place. Sans pour autant, comme on l’a vu lors des premières interventions, que le problème de la féminité ne constitue, en lui-même, le thème central qui aura occupé Georges Devereux. Concernant les femmes de sa vie réelle, il suffira de citer l’excellente préface d’Elisabeth Roudinesco à la réédition de Psychothérapie d’un Indien des Plaines, qui en vingt pages reste, à mon humble avis, la meilleure biographie de Devereux. Elle en dit : « Misogyne et conservateur, hanté par le suicide, il aima passionnément les femmes et les chiens, se maria six fois et eut de multiples liaisons sans jamais devenir père. Il entretint avec sa mère une relation étrange, faite de rejet et d’attachement, et c’est au milieu des Indiens d’Amérique  — ses chers Indiens des Plaines —, guerriers déchus d’une nation autrefois glorieuse, qu’il se sentit heureux et enfin accepté : "le meilleur de moi-même, dira-t-il, je l’ai appris des Mohave et des chiens". » (1)
Le grand mérite de cette Préface est de ramener à ses justes proportions la passion des femmes chez Devereux : la vraie grande passion de Devereux fut celle qu’il eut envers son œuvre, la création de l’ethnopsychanalyse. Mais, par ailleurs, il a réellement aimé certaines femmes.

 

 

 

 

 

1 - Roudinesco, Elisabeth (1998) préface de Georges Devereux (1951), Psychothérapie d’un Indien des Plaines, pp.7-8.

   
Pour aborder l’actualité de la pensée de Devereux sur la féminité, il faudrait déjà connaître l’état actuel des idées sur le sexuel dans la théorie psychanalytique, dans les diverses branches de l’anthropologie, et les apports de l’éthologie et des neurosciences. Même la vieille anatomie, si méprisée par les psychanalystes, apporte de nos jours des surprises et Freud, qu’apostrophait vers 1905 un puissant crétin viennois  — Wagner von Jauregg je crois, qui s’écriait que l’hystérie masculine était impossible parce que les hommes n’ont pas d’utérus —  Freud aurait aujourd’hui bien ri en apprenant la découverte récente de l’utriculus virilis, un utérus embryonnaire planqué dans la prostate, où personne n’était allé voir… Devereux, qui estimait que « la réalité est analysable » (2), avait le même respect suranné que Freud pour les données de l’anatomie, de la zoologie, de la médecine, de l’histoire, autant que pour le monde des arts, pour la littérature, la mythologie, et j’en oublie. Son point faible, aux yeux des Français, aura été son aversion déclarée envers la philosophie, « la pire des perversions » disait-il (3).
 

 

2 - Devereux Georges (1977), Essais d’ethnopsychiatrie générale, p.185.

3 - Sans l’écrire nulle part, il nous l’avait souvent répété à Elizabeth Burgos et à moi-même.

   

Nombre de ses élèves, qui ont fait leur chemin, estiment désormais que sa pensée est datée, sinon dépassée : Fehti Ben Slama, Tobie Nathan... Pour François Laplantine, lors d’une conférence très intéressante il y a cinq ans (4), la pensée de Devereux comme celle de Lévi-Strauss sont, dans la filiation de Durkheim via Mauss, des « pensées du bricolage » : « La pensée de Devereux, en dépit de tous ses apports, me semble aujourd’hui commandée : 1°) par une logique combinatoire : celle de la permutation de signes (ou invariants) ; 2°) par une conception anhistorique de la positivité de ces invariants ; 3°) par l’absence d’une théorie du langage pouvant conduire à une compréhension stabilisée des rapports de l’individu et de la société. » Soit. Avec tout le respect dû aux épistémologues, moi, je préfère le bricolage.

 

 

4 - Laplantine François (2002), « Pour une ethnopsychiatrie critique », Vie sociale et traitements, no 73 –2002/1, pp.28-33.

   

Pour Claude Lévi-Strauss, tel qu’il s’en expliquait encore il y a quelques années face à Didier Eribon, la sexualité n’est pas au centre de l’Homme, là où Freud l’a placée abusivement, mais l’interdit de l’inceste, la règle des règles, opére bien le passage de la nature à la culture. L’œuvre de George Devereux semble vouloir répondre, plus ou moins consciemment, à cette critique de son ami Lévi-Strauss, qui s’apparente à la vieille accusation du « pansexualisme » freudien. D’une certaine manière, Devereux tente de parer le coup de deux façons :

 

 

   
  • d’une part en re-explorant les lieux où se tient le sexuel dans une psychanalyse très moderne, la sienne  — l’ethnopsychanalyse métaculturelle —, qui en réduit le périmètre et l’amène à coexister avec d’autres questions cruciales comme l’identité et la culture ; « le structuralisme est vrai, parce que la psychanalyse est vraie » dira-t-il ;
  • d’autre part en fuyant Vienne et les (trop ?) belles névroses de sa bourgeoisie, fuite dans l’espace vers les « primitifs » Sedang et Mohave, et fuite dans le temps vers la Grèce Antique, tout cela pour mieux réaffirmer l’universalité de la découverte freudienne, et la puissance du sexuel.
   
   

Dans ce double mouvement, s’agissant des questions de la sexualité dite féminine, Georges Devereux formule un certain nombre d’idées encore très actuelles. « Il était très intelligent », dira Lévi-Strauss de lui à sa mort…

 

 

   

Pour les militantes féministes de fraîche date le premier abord de Devereux est rude. Georges Devereux a vécu à une époque heureuse où l’on n’était pas encore « politiquement correct », et il a parfois dit et écrit des choses au sujet desquelles on entend de nos jours, vingt-cinq ans plus tard, nos « chiennes de garde » actuelles aboyer sur leur site Internet ! Ainsi, en 2001, une certaine Myrrha cite un extrait de Femme et mythe et s’exclame : « Le parallèle odieux qui est ici fait entre féminisme et fascisme ressemble beaucoup à celui que les ennemis des animaux décernent à la libération animale. » Dans l’extrait incriminé, Devereux avait osé écrire : « Nos propres contemporains ne se rendent pas du tout compte de la précarité du droit des hommes  — du mâle —  déjà quasiment aboli par le nouveau matriarcat. Pour ma part, je prends au sérieux  — et au pied de la lettre —  les excès des porte-parole d'un féminisme outrancier, tout comme j'avais, il y a un demi-siècle, pris d'emblée au sérieux les extravagantes menaces d'Hitler. » (5)

Il aimait provoquer, et je n’ai jamais su si, dans sa propre théorie, ce trait de caractère tenait au segment ethnique ou au segment idiosyncrasique de son inconscient. Je ne cite cette passe d’armes posthume entre Devereux et certaines jeunes féministes actuelles que pour poser d’emblée l’importance de son approche anthropologique, par rapport à la seule expérience clinique, et pour mieux situer la démarche de Devereux, qui parvint à combiner si intelligemment les deux. En effet, à travers ce choix d’identité ludique de « chienne de garde », et sa compassion envers les animaux, cette Myrrha me semble rejoindre le curieux trait d’humour assez suspect de Freud, dans sa fameuse Nouvelle conférence sur la féminité. Il y dit, en guise d’excuses pour son approche de la sexualité féminine qui pouvait résonner de façon « peu amicale », que malgré la très grande influence de la sexualité chez la femme, cependant « individuellement, la femme peut être aussi considérée comme une créature humaine », avant d’émettre le vœu que les poètes ou la science, un jour, nous éclairent davantage sur cette mystérieuse féminité (6). Les ethnologues connaissent bien le travers très largement répandu qui consiste à considérer sa propre ethnie comme la seule vraiment humaine, les voisins étant frappés d’une altérité pouvant aller jusqu’à l’animalité. La femme est-elle humaine ? Au Moyen Age, chez nous, et encore actuellement en pays d’Islam, elle n’avait pas d’âme, voire même ses attraits ont partie liée avec le diable.

À l’origine des problèmes, non pas des femmes, mais de la théorie psychanalytique au sujet des femmes, il y a les idées bien connues de Freud. Si désormais ses concepts de castration et d’envie du pénis sont assez généralement considérées comme passablement tordus par les autres sciences humaines (notamment par les spécialistes de l’éthologie sexuelle, et même par des médiévistes), au temps de Devereux elles étaient encore fondamentales dans l’édifice théorique psychanalytique. Et dans cet édifice, elles se défendaient fort bien tant que l’on ne perd pas de vue que Freud ne parle  —  on l’a dit dix mille fois —  que de la structuration psychosexuelle de l’inconscient chez l’enfant, de sa sexualité infantile, et surtout pas de la sexualité adulte. Mais le dérapage de l’une à l’autre est couramment commis, même par les meilleurs esprits, y compris par Devereux.

Pour situer sérieusement l’actualité de Georges Devereux concernant la sexualité féminine, il faudrait une recherche, où le point sur ces idées et leur critique jusqu’à nos jours serait détaillé. Elisabeth Roudinesco résume cette controverse célèbre en vingt pages serrées de son livre La bataille de cent ans (7), où après un hommage au Freud libérateur des femmes par sa « théorie phallique de la sexualité féminine », elle décrit le mouvement des idées des unes et des autres pendant un demi-siècle. Si Lacan, approché par Simone de Beauvoir au moment de finaliser son Deuxième sexe, lui demanda « cinq ou six mois pour débrouiller la chose », nous dit Elisabeth Roudinesco, celle-ci se serait contentée de quatre entretiens, ce que Lacan refusa. Georges Devereux pour sa part expédie « la chose » en une demi page (8), où il condamne Karen Horney pour l’abandon de la castration, approuve Phyllis Greenacre, et décerne un satisfecit à Helen Deutsch tout en la trouvant timorée… Devereux donne ici l’impression que, ne pouvant risquer davantage d’ostracisme du milieu psychanalytique, il n’avance contre ces idées de Freud que caché derrière les femmes-analystes : on trouve chez lui notamment une utilisation curieuse des écrits de Marie Bonaparte, et des « hommages » sincères mais ambivalents à Helen Deutsch ou Janine Chasseguet-Smirgel. Dans son Ethnopsychanalyse complémentariste, par exemple, après avoir écrit « Il me semble évident qu’une femme normale ne se sent pas humiliée lorsqu’elle fait l’amour. Pour singulier que cela puisse paraître, elle ne se sent même pas, au fond, humiliée par le viol » (9), Devereux va citer Marie Bonaparte pour qui « la vie sexuelle de la femme tient précisément à sa capacité de transformer l’angoisse de pénétration en plaisir » (10)… Il se cachera derrière Helen Deutsch en la critiquant dans Abortion in Primitive Societies quand il déclare que « sur un point précis » il n’est pas d’accord avec elle (l’accouchement comme le plus grand orgasme que puisse connaître une femme) (11).

 

5 - Devereux Georges (1982), Femme et Mythe, p.275-276.

6 - Freud Sigmund (1932), GW Bd.15, conclusion de l’article « la féminité », p.145 :
„Das ist alles, was ich Ihnen über die Weiblichkeit zu sagen hatte. Es ist immer gewisz unvollständig und fragmentarisch, klingt auch nicht immer freundlich. Vergessen Sie aber nicht, dasz wir das Weib nur insofern beschrieben haben, als sein Wesen durch seine Sexualfunktion bestimmt wird. Dieser Einfluss geht freilich sehr weit, aber wir behalten im Auge, dasz die einzelne Frau auch sonst ein menschlichen Wesen sein mag. Wollen Sie mehr über die Weiblichkeit wissen, so befragen Sie Ihre eigenen Lebenserfahrungen, oder Sie wenden sich an die Dichter, oder Sie warten, bis die Wissenschaft Ihnen tiefere und besser zusammenhängende Auskünfte geben kann.“

7 - Roudinesco Élisabeth (1986), La Bataille de Cent Ans, vol.2, pp.511-530.

8 - Devereux Georges (1967), De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, p.266.

9 - Devereux Georges (1965), « la notion de parenté », Ethnopsychanalyse complémentariste, p.230.

10 - Bonaparte Marie (1951), De la sexualité de la femme, Paris. .

11 - Devereux Georges (1954), A Study of Abortion in Primitive Societies p.95

   

Et il laissera, pour mieux partir vers les déesses de la Grèce, Chasseguet-Smirgel continuer la bataille de la sexualité féminine : il la félicite, dans l’introduction de Femme et Mythe, pour son livre où elle a dénoncé « la fantasmatique "scientifique" des autres », « et pour le courage qui lui permit de ne pas ajouter des fantasmes de son propre cru à ce lot d’absurdités », chute qui me semble ternir notablement l’éclat de l’hommage. Dans son éloge du livre dirigé par Chasseguet-Smirgel (12), on est d’ailleurs déçu de ne pas trouver d’adhésion, sinon peut-être implicite, aux thèses de sa compatriote Maria Török, qui avait été loin dans son élaboration personnelle du concept d’envie du pénis (13)…

 

12 - Chasseguet-Smirgel Janine (dir.) (1964), La sexualité féminine.

13 - Török Maria, « La signification de l’"envie de pénis" chez la femme », in La sexualité féminine, op.cit., pp.203-246.

   

Concernant le thème de la maternité, une autre femme importante dans la vie de Georges Devereux, même s’il ne l’a jamais connue, aura été son autre compatriote Melanie Klein : il l’exécrait au plus haut point ! « Il faut noyer la rombière Klein ! » m’a-t-il souvent déclaré, sur son mode provocateur habituel. Si pour Georges Devereux Lacan était le diable (sans doute d’autant plus que Lacan l’avait traité d’analyste américain touchant de naïveté, à propos d’un sien article sur le Surmoi), même Mélanie Klein, « la tripière géniale » selon Lacan, était déjà mauvaise car « fantasmagorique ». L’ombre de la mère de Devereux serait-elle tombée sur cette Mélanie, dont le nom de jeune fille en hongrois, Mell, signifiait déjà « sein », comme nous l’apprit Maria Török ? (14) Ce qui paraît certain, c’est que Devereux a évité tout le domaine de l’archaïque qu’elle avait conquis : Devereux reste un psychanalyste freudien pré-kleinien et « œdipien ». Mais, cependant, le rebelle Georges Devereux, qui existait autant que le conservateur, quand on le lit avec attention, me semble rejoindre subtilement certaines positions kleiniennes, et nombre des positions des féministes qu’il a tellement décriées.

Rosolato, dans l’excellent article qu’il a consacré en 1983 aux deux livres français de Devereux sur les femmes (15), fait un bel éloge de sa pensée, qui, dit-il, combat les idées reçues et les résistances contre la psychanalyse sur plusieurs fronts :

 

 

14 - Török Maria (1981), présentation des textes sur « Mélanie Mell », à Confrontation, 15 février.

15 - Rosolato Guy (1983), « Georges Devereux, une compréhension psychanalytique des mythes grecs centrés sur la femme », Psychanalyse à l’Université, 9, 33, pp.157-168.

   
  • celui du culturalisme, (Malinovski, Kardiner), « Il en refuse le relativisme et le déterminisme strictement social, ainsi que l'idée de personnalité de base, car ils effacent l'appareil psychique et ses subtilités » ;
  • celui de l’hellénisme, « Les plus averti(e)s des hellénistes, ceux, celles qui ont côtoyé la psychanalyse dans un parcours personnel prennent encore un air effaré quand on évoque le phallicisme féminin au sujet d'une déesse : ainsi servent-ils (elles) de caution au scepticisme convenable de ceux qui réduisent toute dynamique humaine au seul économisme » ;
  • celui du combat contre l’unisexe, dont nous parlerons plus loin.
   
   

Mais Rosolato va ensuite tancer sérieusement l’isolationnisme de Georges Devereux : « Du côté de la psychanalyse il y a lieu cependant d'indiquer une bien curieuse attitude de Devereux. Alors qu'il vit à Paris et qu'il enseigne depuis des années à l'École des Hautes Études il ne fait aucun cas de la littérature psychanalytique française. Il appartient à la Société Psychanalytique de Paris. Mais ses affinités patentes l'orientent entièrement vers le monde anglo-saxon. On cherchera vainement dans ses références et ses bibliographies la moindre trace d'un écrit français, lacanien ou autre, comme si la production de ces trente dernières années était nulle et non avenue. »

 

 

   

Difficile, ici, de ne pas penser au fait que Devereux a écrit un texte sur « le succès scientifique des asociaux », qui, détachés de la communauté réussissent là où les intégrés échouent : s’est-il rendu asocial par rapport à la psychanalyse française pour mieux penser et créer ? Rosolato avance une analyse secondaire du texte de Femme et Mythe grâce à certaines des idées de Lacan : « Être le phallus c'est venir comme objet de désir dans l'équivalence pénis = enfant, par rapport au désir de la mère en fonction du phallus du père. Avoir le phallus c'est avoir franchi cet être-le-phallus pour manifester son propre désir dans le signifiant du désir qu'est le phallus, encore qu'il y ait lieu de négativer cet avoir avec la possibilité de situer l'imaginaire de la castration. »Pour finir, Rosolato relève longuement, dans Femme et Mythe, trois analyses essentielles par Georges Devereux de la problématique féminine : la femme au pénis, le corps phallique de la femme, et la femme phallique.

 

 

   

Georges Devereux n’a absolument pas apprécié cet article de Rosolato, fort élogieux, et qui semblait pourtant la seule main tendue depuis vingt ans par la psychanalyse française envers le solitaire Mohave d’Antony. Ce qu’il y lut, c’est qu’il en ressortait comme re-inventant dans son coin des idées déjà anciennes de l’abominable Lacan ! Je me souviens, qu’un de ces samedis où j’allais le voir à Antony, il me demanda tout à coup « Mais qui est ce Rosolato ? C’est un énergumène ! »  — ce qui montre à quel point il tenait à lui donner raison concernant son attitude de splendid isolation à l’égard des psychanalystes français.

 

 

   

Peut-on dire que Georges Devereux s’est auto-exclu du débat sur la féminité ? Comme il semble l’avoir fait à de multiples reprises : auto-exclu de ses racines hongroises et juives ; du monde des sciences exactes ; aux USA, du culturalisme dominant l’ethnologie, ainsi que de la psychanalyse bien-pensante ; en France de la psychanalyse, pour lui hérétique, de Lacan ; du marxisme à l’époque dominant ; du structuralisme en anthropologie sociale de son bienfaiteur Lévi-Strauss ; et même de l’hellénisme orthodoxe… N’a-t-il pas constitué son propre espace en inventant l’ethnopsychanalyse, comme Winnicott, qu’il me disait admirer, s’était inventé cet espace de jeu avec ses petits patients, l’espace ni-dehors ni dedans de l’aire de l’expérience culturelle ? Sa conception des deux segments de l’inconscient (l’ethnique et l’idiosyncrasique) m’a toujours paru proche de celle de Winnicott du faux et du vrai self (le faux self « à bonne distance », ou non clivé du vrai, étant indispensable à la vie en société). Chez Devereux cette conception vaut implicitement aussi pour la féminité : « Lorsque nous exigeons des femmes qu’elles soient "féminines" et des enfants qu’ils soient "puérils", nous parlons la plupart du temps un langage culturel, non biologique. (…) En ce sens chaque culture possède une manière distinctive de "masculiniser" ses hommes, et de rendre ses femmes "efféminées" (ce qui est tout autre chose que véritablement "féminines") et ses enfants "puérils". » (16)

 

 

 

 

 

16 - Essais d’ethnopsychiatrie générale op.cit., p.92.

   

Finalement, Georges Devereux va choisir, sinon de s’exclure du grand débat, tout au moins de s’en tenir prudemment éloigné, et de ne parler des femmes qu’à travers les déesses grecques et leurs démêlés avec de malheureux mortels. Mais il attaquera plus franchement en réglant ses comptes à « l’abomination de la vue de la vulve », à travers le cas de Baubo. Des idées de Freud et des psychanalystes hommes de la première génération, il me semble en effet que c’est cette « abomination de la vue de la vulve », expression je crois d’Abraham ou de Rank, qui énervera le plus Georges Devereux à partir de son expérience anthropologique, et qui le décidera à publier son Baubo à la fin de sa vie.

 

 

   

   
   

Que dit Devereux de la féminité ?

 

 

   

Les principales thèses qui se dégagent de la lecture que j’ai pu faire des écrits de Georges Devereux sur la féminité, me semblent (pas nécessairement dans cet ordre !) être les suivantes :

  • à la suite de W. La Barre, l’interaction hommes-femmes dans leurs différences complémentaires, la lutte vitale contre « l’unisexe » et pour une génitalité adulte ;
  • inspiré par « La confusion des langues » de Sandor Ferenczi, une conception de l’Œdipe comme étant induit par les parents (les fantasmes cannibaliques des parents) ;
  • l’horreur du sexe féminin en Occident relativisée par une visite des ethnies où la vulve se voit conférer le caractère de « la beauté » ;
  • la marginalisation de « l’envie de pénis » en démontrant « la réciprocité du vagin et de la verge », et, par inférence, un équivalent pour la vulve de la « révération du pénis » (le concept de penis awe de Phyllis Greenacre).
   
   

Georges Devereux a nécessairement abordé les problèmes des femmes dès le début de sa carrière aux USA quand il a soutenu sa thèse sur la sexualité des Mohave, en 1933. Remarqué par Kinsey, il fit pendant quelque temps partie de sa commission pour la rédaction du célèbre rapport sur la sexualité des américains (17). Plus tard il se livra à des critiques virulentes de Kinsey (« un spécialiste des guêpes » (18) ; et de même, plus tard, pour les sexologues comme Masters et Johnson).
Si les jeunes femmes actuelles ne connaissent pas le Baubo de 1983, en revanche, son livre de 1955 sur l’avortement dans 400 sociétés « primitives » (19), réédité en 1976 mais non traduit en français, est encore abondamment et favorablement cité de nos jours sur Internet, tantôt par des femmes encore en lutte pour le droit à l’avortement (qui retiennent du livre sa très grande banalité à travers les époques et les cultures), tantôt par des esprits réactionnaires (auxquels les chapitres consacrés aux divers traumatismes de l’avortement fournissent des arguments). Devereux a organisé ce livre en deux parties principales, la première sociologique et la seconde psychanalytique. La première aborde les motivations conscientes et inconscientes de l’avortement, aussi bien volontaire qu’involontaire ; puis les techniques d’avortement, ses conséquences physiques, le sort des fœtus avortés et leur deuil, les avorteurs, et le traitement social de l’avortement. Dans la deuxième partie, en douze chapitres, il aborde notamment l’incidence de la culture et de l’inconscient sur l’avortement, son traumatisme et ses motivations inconscientes, l’élément de rivalité parentale, le conflit entre sensualité et contre-œdipe, la fuite devant la maternité, le père imaginaire et sa castration, et l’avortement comme initiation féminine et comme auto-castration. Il note que l’amour maternel et l’investissement de la grossesse est induit par l’amour et l’intérêt de l’époux (p.103).

 

 

17 - Kinsey, A. C. et al. (1948), Sexual Behavior in the Human Male.

18 - De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, op.cit., p.156-157

19 - A Study of Abortion in Primitive Societies, op.cit. : « primitives », comme l’on disait avant que Lévi-Strauss nous apprenne à dire « sociétés sans écriture »

 

   

Le renouveau d’intérêt pour ce livre semble un phénomène lié à la génération actuelle, car, en France, lors du combat mémorable de Simone Veil pour l’IVG en 1974, personne n’allait chercher cette référence de Georges Devereux, aujourd’hui la plus populaire sur la Toile. Mais par ailleurs, quand on parcourt la bibliographie de presque 400 entrées de Georges Devereux (telle que Georges Bloch l’a établie), on trouve une trentaine d’articles explicitement consacrés à des thèmes féminins ou touchant de près à ceux de la maternité ou la féminité, dont la plupart, antérieurs à sa période française, ont été repris dans les Essais d’ethnopsychiatrie générale, ou dans ses deux livres français. Mais pas tous :

 

 

   
  • En 1950 il a écrit sur la psychologie de la menstruation ;
  • en 1956, une « note sur la signification féminine des yeux » ;
  • en 1958, « la signification pour le mâle humain de l’orgasme et organes génitaux externes féminins » ;
  • en 1960, « le complexe de castration féminin et ses répercussions sur la pudeur, l’apparence et l’étiquette » ;
  • en 1968, « les bases réalistes du fantasme, leur relation avec l’angoisse de castration testiculaire et l’équation inconsciente testicules = seins ».

Ce dernier texte avait amusé Lévi-Strauss, qui l’a utilisé dans sa contribution aux Mélanges offerts à George Devereux en 1978 (20). Il y parlait de festivités carnavalesques Polynésiennes où les hommes arborent des noix de coco en guise de seins, se moquant par là des femmes non pas en signalant leur absence de pénis mais leur possession des seins.

 

 

 

 

20 - Lévi-Strauss Claude (1978), “Pythagoras in America”, in: R.H. Hook, (Ed.), Fantasy and Symbol : Studies in Anthropological Interpretation, Essais in honour of Georges Devereux.

   

Sans évidemment être exhaustif, on peut voir, dans les Essais, s’exprimer très classiquement chez Devereux le thème d’une sexualité féminine totalement aboutie, bien sûr hétérosexuelle, et vécue dans la plénitude d’orgasmes psychiques de nature « vaginale » et non seulement « clitoridienne ». C’est notamment le cas dans l’important article « La délinquance sexuelle des jeunes filles dans une société puritaine » (1964), où les adultes sont jugés coupables de ne rien comprendre au monde de l’adolescence : « Pourquoi la Juliette de Shakespeare n’est-elle pas une délinquante juvénile, tandis que celle de Leonard Bernstein dans West Side Story l’est ? Cette question est d’une portée décisive et sa réponse implique, selon nous, une condamnation sans recours de notre attitude envers l’adolescence. » (p.192). Nous laissons les jeunes dans la misère d’une pseudo sexualité provocante en lieu et place d’un accès à la génitalité adulte : « Nous devons nous fixer comme objectif thérapeutique de restituer à la jeune fille délinquante, abîmée dans le mépris d’elle-même, le sentiment de sa dignité personnelle et l’estime de soi afin qu’elle en vienne à se considérer digne d’avoir des relations amoureuses adultes et de connaître l’amour vrai.(…) Bref nous devons élever ses aspirations, la rendre exigeante en matière d’amour et de plaisir et la persuader qu’elle mérite et peut atteindre une génitalité adulte. » (p.212).

 

 

   

Toujours dans les Essais, au sujet du fameux article de Ferenczi « La confusion des langues », Devereux explique dans « La voix des enfants » (1965) qu’» elle proviendrait, pour une bonne part, de ce que l’un parle le langage de la tendresse, alors que l’autre parle celui de la passion (érotique). Ce point est d’une importance capitale et même Ferenczi ne semble pas en avoir pleinement épuisé les implications. (…) La réalité est cependant plus complexe encore, car (…) c’est l’élément sexuel sous-jacent à la tendresse de l’adulte qui stimule la sexualité de l’enfant »(p.137). Il est sans doute permis de voir dans la lecture de Ferenczi que fait ici Devereux la source de son idée du complexe œdipien comme étant essentiellement induit par le couple parental, développée l’année suivante dans « Les pulsions cannibaliques des parents » (1966). Dans cet autre article important, on a la surprise de le voir rejoindre, en les renversant, certaines idées de Melanie Klein, telle l’importance décisive de l’oralité, et surtout l’Œdipe précoce. Faute de « noyer la rombière » il la renverse, du moins ses positions (21) : ce n’est plus le nourrisson, attaquant le Sein kleinien, qui serait cannibale, mais les parents mordillant tendrement leur nouveau-né « mignon à croquer » qui vont induire tout l’Œdipe chez l’enfant. Induction par les parents, et non par les fantasmes originaires, « fantasmagoriques » selon Devereux : « (…) on peut fort bien postuler la présence de pulsions cannibaliques chez l’enfant, sans pour autant se représenter le psychisme infantile dans son ensemble, ainsi que le fait Melanie Klein et son école, comme une séance permanente de Grand Guignol. » (p.152).

 

 

 

 

 

21 - Devereux Georges (1966), « Les pulsions cannibaliques des parents », Essais d’ethnopsychiatrie générale, op.cit., ch. V, pp.143-161.

   

Voyons maintenant plus en détail ce qu’a dit Devereux dans ses deux livres à thème féminin qui sont le plus connus en France, Femme et Mythe de 1982 et Baubo ou la vulve mythique de 1983. Dans le Baubo Georges Devereux justifie le détour de sa démarche par les mythes grecs : « l'unique pont qui relie encore l'homme moderne à celui de l'antiquité, est le psychisme humain, dont seuls les dehors changent, mais dont le substrat fantasmatique  — l'inconscient —  est intemporel. » (22) Comme nous l’avons déjà mentionné, Guy Rosolato est le seul psychanalyste français a en avoir fait état, en 1983, dans l’article très détaillé de Psychanalyse à l’Université.

 

 

22 - Devereux Georges (1983), Baubo, la vulve mythique, p.12.

   

Femme et Mythe est organisé en quatre parties : Hommes et déesses, Naissances divines, Héroïnes, et Les grossesses des dieux. Il commence, dans le chapitre « La divine maîtresse », par décrire l’inceste le plus rare, l’inceste mère-fils, dont il aborde la fantasmatique à travers un récit de cas aux accents qui semblent fortement autobiographiques, celui d’un jeune intellectuel en proie à l’horreur de se voir en rêve englouti par le vagin d’une mère monstrueuse. Georges Devereux développe ensuite longuement les aventures amoureuses des déesses grecques avec des amants simples mortels qui finiront tous très mal, leur ayant préféré des relations plus calmes avec des mortelles. Son interprétation est que la beauté surnaturelle des déesses n’est que celle, magnifiée dans le souvenir, de la perception de la mère par le petit garçon : la trop grande beauté des divines maîtresses mobilise l’imago infantile de la mère et suscite des angoisses qui poussent les amants mortels à prendre la fuite. Devereux parle ici de la terreur  — l’Ainos —  qu’inspire la beauté terrible, celle d’Hélène par exemple, que les vieillards de Troie décideront de rendre aux Achéens : « seul un vieillard est capable d’une si triste sagesse ! »,s’exclame t-il nostalgiquement. Une terreur non pas devant un en-moins de la « castration » signifiée par la vue de la vulve, mais par celle d’un en-plus de la trop grande perfection esthétique, terreur qui lie le sexe et le sacré.

 

 

   

La place me manque pour résumer les dix autres chapitres de ce livre extraordinaire, dans lequel Georges Devereux aborde les mythes traitant d’Hera, d'Aphrodite, d'Athéna, d’Héphaistos, d'Artémis, de Kainis ; et de Pénélope, beaucoup moins chaste selon Devereux que les héllénistes bien-pensants ne nous l’ont fait croire : le dieu Pan, selon une obscure version que Devereux a déniché, serait né « des amours de Pénélope avec l’ensemble des prétendants » (23). Il termine son livre par d’étonnantes considérations sur les grossesses des dieux-hommes, Kronos et Zeus, où il suggère une explication de la mythogénèse par la sidération provoquée par des phénomènes naturels extrêmement rares, tels la lithification d’un fœtus. Phénomènes mythifiés ensuite dans les traditions orales. En reprenant selon Rosolato, les trois analyses essentielles par Georges Devereux de la problématique féminine, on peut avancer qu’il conçoit celle-ci comme une dialectique entre la femme au pénis, qui possède un pénis anatomique caché sous l'écran des poils pubiens mais un corps de femme ; le corps phallique de la femme, corps d’une beauté féminine parfaite et projection narcissique du phallus ; et la femme phallique au corps viril, chez qui se fait jour l’envie de pénis, qui la voue à une rivalité latente ou avouée avec l’homme.

 

 

23 - Douris, in Tzetzes: ad Lykophron 772, Lykophron 769 sqq

   

Devereux note qu’Aphrodite, née du pénis châtré d’Ouranos, n’est pas une femme phallique, mais « une femme phallos » (p.107), selon l’équation symbolique phallus=corps phallique reprise chez Fénichel (24), et en partie chez Ferenczi (« les fantasmes gullivériens »). Athéna, elle, est une femme phallique née du pénis coupé de Zeus (euphémisé en tronçon de cordon ombilical), mais toutes deux « aiment le pénis » et se scandalisent, dans les Nuées d’Aristophane, que de jeunes guerriers le leur cachent sous leurs boucliers : il reprend ici l’idée de Phyllis Greenacre de penis awe, « révérence craintive envers le pénis » (25) (p.151).

 

24 -Fenichel Otto (1936), “The Symbolic Equation Girl=Phallus”.

25 - Greenacre Phyllis (1953), “Penis Awe and its Relation to Penis Envy”

   

Femme et Mythe me paraît étrange dans l’œuvre de Devereux : finalement, à sa lecture on en apprend beaucoup plus sur la Grèce antique que sur la sexualité féminine, dans cette randonnée passionnante qui nous fait rencontrer des centaines de personnages de la mythologie grecque. Mais quand on parcourt toute l’œuvre de Georges Devereux, son originalité théorique paraît constante, tandis que dans Femme et Mythe il ne fait le plus souvent que réaffirmer l’orthodoxie des théories admises sur la sexualité féminine depuis Freud, et plus ou moins complétées/rénovées par ses continuateurs(trices). Et surgit alors le soupçon que ce livre était nécessaire, dans l’esprit de Devereux, pour rendre réelle la sexualité féminine en la ramenant en Grèce : la psychanalyse, fondée par Freud sur l’Œdipe, ne serait pour lui vraie que parce qu’elle est grecque, donc éternelle. Freud n’avait pas ancré la sexualité féminine en Grèce, mais avec ce livre Devereux comble cette lacune, beaucoup plus puissamment que Róheim ne l’avait fait  — et s’inscrivant contre son analyse du mythe d’Aphrodite (26). Lui-même semble aller dans ce sens quand il dit, p165-166 : « Je commence par affirmer ma conviction que la psychanalyse classique  — qu’il faut bien distinguer de certains propos délirants que l’on cherche, de nos jours, à faire passer pour de la psychanalyse —  n’est, en réalité qu’une série de conclusions tirées par le bon sens des énoncés et des actions des êtres humains. Rien n’est plus conforme au réel que la manière dont le psychanalyste authentique le perçoit. Même la prise en considération du fait culturel et social ne fait qu’augmenter l’exactitude de la perception psychanalytique du réel. »

 

 

 

 

26 - Róheim Géza (1945), “Aphrodite, or the Woman with a Penis”, Psychoanalytic Quarterly, 14: 350-390.

   

Dans son autre livre français consacré à la femme, tout aussi extraordinaire, Baubo ou la vulve mythique, Georges Devereux me semble en revanche renouer avec son originalité habituelle. Il y analyse le mythe grec de Baubo (Iambe), le sexe de la femme personnifié. Selon ce mythe, le deuil de Déméter au sujet de la mort de sa fille Perséphone cessa lors de l'exhibition de sa vulve par Baubo, qui la fit rire : « vulve de laquelle émergent la tête riante et le bras agité de Iakchos » en train de naître (p.32). Déméter, déesse de la fécondité dont le deuil avait frappé la Terre de stérilité, termine son deuil et redevient féconde. Devereux s’attachera à décrire de nombreuses variantes de ces mythes d’exhibition vulvaire, auxquels il donne une valeur phallique. Il note, en introduction, que personne ne se préoccupe de la prise de conscience de son pénis par le bébé garçon, tandis que l’on s’interroge inlassablement sur la « découverte » de son vagin par la petite fille. Il organise son livre en quatre parties : la vulve personnifiée ; l’interprétation du mythe ; la vulve phallique et le phallus vulvaire ; la face et le sexe. L’écriture du livre, mûri pendant cinquante ans, démarrera après un choc visuel en 1975, sur le Boulevard St Michel, où un anonyme avait peint sur le trottoir une représentation étirée de la vulve : « Ce tableau me semblait totalement non-érotique ; il me faisait penser au genre de planches impersonnelles qui illustraient jadis les atlas d’anatomie. (…) Après quelques minutes, j’ai continué mon chemin, sans avoir compris  — mais affligé pour le peintre qui, manifestement, cherchait à vider la sensualité de son contenu affectif. » (p.20). Dans ce livre d’une érudition hellénistique encore supérieure à celle de Femme et Mythe, Georges Devereux retrace les équivalents du mythe de Baubo autour du monde : chez les Aztèques, Tlaelquani (p.43) ; Hathor en Égypte(p.55-56) ; la Gorgone chez les Étrusques (p.58) et des versions japonaises passionnantes (p.62-63).

 

 

   

Remarquons que Devereux avait déjà abordé le thème de l’exhibition de la vulve dans Femme et Mythe au sujet de l’Aigis, le bouclier velu et en forme de vulve des guerriers athéniens : « plus révélateur encore est le fait que l’Aigis inspire la terreur. Il en est de même du pubis féminin, surtout dans le cas des homosexuels. La capacité du sexe de la femme d’inspirer la terreur est bien connue des cliniciens. On sait que dans de nombreuses cultures l’exhibition de la vulve à un homme est un geste méprisant, qui souvent met en question sa virilité et son courage. Mais je note que lorsqu’un nouveau taureau Apis remplaçait son prédécesseur, les femmes d’Égypte devaient lever leurs jupes devant lui, exhibant leur sexe. » (Femme et Mythe, p150).

 

 

   

Dans la deuxième partie, Devereux interprète le mythe d'origine et ses variantes en s'appuyant sur les associations de patients en analyse ou sur ses propres associations : il fait ainsi un aller et retour continuel entre fantasmes et mythe. Il note que l’exhibition est rarissime chez la femme, contrairement à l’homme ; il s’interroge ensuite sur la laideur des représentations de Baubo : « la laideur et l’obscénité même de ces figurines permettaient une identification sexuelle, car, pour ces femmes, interviewées il y a cinquante ans, la sexualité était assurément excitante parce que dégoûtante. » (p.89). Devereux termine cette partie en notant les liens entre deuil et disponibilité sexuelle, du moins inconsciemment, liens à même d’expliquer l’effet thérapeutique sur Déméter de l’excitation sexuelle provoquée par Baubo. Enfin, Devereux posera, dans sa troisième partie, « les étapes et les moyens par lesquels la vulve peut acquérir un caractère phallique et le phallos le caractère d’une vulve » (p.117). C’est, à mon sens, le passage le plus passionnant du livre. Par son exhibition même, alors que c’est le phallus qui est « normalement » exhibé, dit-il, la vulve acquiert le caractère phallique d’où découle pour lui « la réciprocité du vagin et de la verge » (p.130). La vulve phallicisée devient alors objet de fierté : « Dans certaines parties de l’Océanie les femmes s’enorgueillissent même de l’abondance  — de la convexité et de la protubérance —  des parties extérieures de la vulve. Ainsi, lorsqu’une femme se querelle avec une autre, chacune exhibe sa vulve et demande à un passant (mâle) de décider laquelle des deux a des parties sexuelles plus copieuses (convexes). » (27).

 

 

 

 

27 - Devereux Georges (1958), “The Significance of the External Female Genitalia and of Female Orgasm for the Male”, Journal of the American Psychoanalytic Association, Vol.VI N°.2, : pp.278-286.

   

Il traite ensuite de l’envie de vagin chez l’homme : la subincision du pénis décrite par Róheim chez les Aborigènes, la vaginalisation de son pénis fantasmée par Schreber, telle que Freud la rapporte. Et il termine par des rajouts de dernière minute au sujet des mythes Chinook, que vient de publier Claude Lévi-Strauss, en se demandant si de nombreuses variantes des mythes ne seraient pas simplement des « doubles énoncés ».
En résumé on peut conclure avec Devereux que « l'exhibition de la vulve donne à ce geste un caractère phallique alors même que la vulve, en tant qu'organe n'a pas normalement une telle connotation », et que dans son Baubo il fait« entre autres, une analyse du fantasme de la transformation de la vulve en verge et réciproquement », et nous voyons là comment il persiste dans l’affirmation de cette nécessaire interaction des deux sexes dans leur différence, que je relevais au nombre de ses thèses.
Guy Rosolato conclut, lui, sa longue et pénétrante analyse par ces mots : « Déméter, déesse de la fertilité, était certes à même de comprendre la très grande puissance exercée sur les esprits et les sens simplement par la vision de cette fente. Dès lors la présence d'Iacchos serait l'index qui désigne l'inconnu, le mystère d'Eleusis, ce sexe montré de la femme, où le néant soutient la jouissance dans sa prise sur la mort. Déméter rit de se voir rappeler par Baubo ce qu'elle ne pouvait ignorer, mais que sa tristesse lui faisait oublier. »

 

 

   

Quant à moi, j’ai l’impression que Devereux installe, avec son Baubo, un équivalent de la penis awe de Phyllis Greenacre, la révération du pénis : une symétrique révération de la vulve et du vagin qui me semble assez cohérente avec sa démarche, la dialectique entre complémentarité et différentiation des femmes et des hommes.

 

 

   

Voilà pour Devereux et les femmes à son époque française. Mais c’est le texte de 1960 sur « le complexe de castration féminin » dans American Imago (28), accessible en France, qui a retenu mon attention, notamment par l’évolution de ses idées entre ce texte et le Baubo qui est loin de les reprendre toutes. Dans cet article de 1960, Georges Devereux justifie d’abord l’utilisation de matériel non-clinique, « valable pour clarifier des attitudes ». Sa thèse est ici que les femmes, comme résultat du complexe de castration, voient leurs organes génitaux comme répugnants et défectueux ; l’une des fonctions des préliminaires sexuels ainsi que du courtisage étant dès lors de les rassurer sur ce point. Parfois cette image de ses organes génitaux comme répugnants s’étend aux zones érogènes secondaires, et la réassurance apportée par l’homme doit alors concerner ces zones plutôt que les organes génitaux primaires. De même que les homosexuels craignent la vue des organes féminins « castrés », les femmes craignent que leur vue soit répulsive et que les hommes n’aient à surmonter une répulsion initiale pour coïter avec elles : c’est cette croyance qui pour Georges Devereux forme la base de la pudeur féminine. L’absence de pudeur des femmes du Pacifique-Sud possédant de « beaux » organes génitaux, et l’inhibition de celles chez qui ces organes sont réputés être « laids » confirment cette idée, de même que le fait, comme on l’a vu au sujet de Baubo, que des organes féminins protubérants soient considérés comme des équivalents du pénis dans des régions où l’exhibition de la vulve est courante chez les femmes s’estimant bien équipées.

 

28 - Devereux Georges (1960), “The Female Castration Complex and its Repercussions in Modesty, Appearence and Courtship Etiquette”, American Imago, Vol. 17 N°.1 : pp.1-19.

   

   
   

Que penser de la féminité selon Devereux ?

   
   

Récemment, j’ai pris connaissance du livre que vient de publier une femme analyste française qui m’a toujours semblé particulièrement lucide, Jacqueline Rousseau-Dujardin, Orror di femmina, la peur qu’inspirent les femmes. Livre écrit un peu en réaction contre celui de Jean Cournut, Pourquoi les hommes ont peur des femmes, et qui a le mérite bienvenu de faire, à sa manière, le point sur la question. J’ai constaté avec plaisir une certaine convergence entre son texte et certaines des idées de Devereux. Convergence dans un certain agacement au sujet du même livre de Luce Irigaray, mais aussi dans un petit détail qui, je crois, en dit long sur cette inattendue parenté d’esprit : aussi bien Jacqueline Rousseau-Dujardin que Georges Devereux mettent des guillemets au mot « opposé » dans l’expression « le sexe opposé », la complémentarité des sexes se frayant passage chez les deux (et cela alors que dans les couples successifs que vécut Devereux le sexe opposé s’est montré souvent même adverse, voire hostile). Pour Rousseau-Dujardin l’efficace de la psychanalyse réside essentiellement dans son cadre thérapeutique, beaucoup plus que dans ses théories, et cela lui donne la distance nécessaire pour considérer l’ensemble du vaste paysage psychanalytique, en somme comme une ethnologue.

 

 

   

Des psychanalystes qui l’ont précédée, elle dit : « Malgré leurs mérites, il m’a semblé voir dans leurs recherches beaucoup plus d’efforts pour resserrer les boulons de la machinerie théorique que pour ouvrir une question qui, semble-t-il, devait être conservée intacte. » (p.8). Remarque qui, dans le cas de Devereux, me semble très vraie et très fausse à la fois. Elle note l’attitude des premières analystes-femmes devant la théorie de Freud (auquel Rousseau-Dujardin rend, d’abord, le vibrant hommage qu’il mérite), et semble s’amuser des « contorsions » auxquelles elles se livrèrent pour en supporter les concepts qui fâchent : « Certaines psychanalystes eurent bien des contorsions à faire pour se conformer à cette vue des choses. Helen Deutsch, par exemple, en mettant l’accent sur le masochisme féminin. Melanie Klein, la «tripière de génie», comme l’appelait Lacan, s’avéra plus hardie et sortit, la première sans doute, du système phallique dominant. Ce n’est pas qu’elle rendît moins effrayante la figure féminine (…) Du moins élargissait-elle le domaine féminin. » (p.95). L’abandon pur et simple de pans entiers de cette théorie serait, donne t-elle à penser, désormais pour elle à l’ordre du jour…

 

 

   

S’étant « gardée à droite » côté Freud, elle se garde aussi à gauche, et Jacqueline Rousseau-Dujardin critique tout autant certains passages qu’elle cite du livre de Luce Irigaray Ce sexe qui n’en est pas un sur l’» autoaffection » du sexe des femmes, « fait de deux lèvres qui s’embrassent continûment (…) si la femme jouit justement de cette incomplétude de forme de son sexe qui fait qu’il se retouche indéfiniment lui-même, cette jouissance est déniée par une civilisation qui privilégie le phallomorphisme ». Et elle avance ses propres idées, selon lesquelles le sexe de la femme en est un bel et bien… Et il en est un, ce sexe, sur un mode qui me semble extrêmement proche des idées que développe Georges Devereux dans son Baubo, et de sa problématique fondamentale de l’interaction des deux sexes, héritée de Weston La Barre : « Ma foi, il ne me semble pas que le sexe des femmes se contente de cette "re-touche" indéfinie. Cela, à vrai dire, m’effraierait plutôt. Oui, de cette femme-là, si elle existait, j’aurais peur. Mais non : les phénomènes qui l’affectent lorsque le désir survient, en même temps qu’ils confirment l’existence de ce sexe  — qu’on ne peut certes pas annuler en raison de sa non-visibilité —  l’éclairent assez facilement sur son attirance pour le sexe "opposé" (…) C’est refuser, nier, renier les délices de la rencontre, le plaisir de la pénétration souhaitée, comblante pour un moment, le bonheur d’avoir en soi ce sexe (féminin) qui en est un, qui en héberge un autre, qui permet cela. Quel plaisir qu’il donne accès à ce plaisir ! (Et, du reste, quelle raison alors de souhaiter en "avoir" un autre ? » (29) La théorie de la castration, s’interroge t-elle, provenait-elle de la terreur qu’inspirait à Freud le sexe de la femme ?

 

 

 

 

 

29 - Rousseau-Dujardin Jacqueline (2006), Orror di femmina, la peur qu’inspirent les femmes.

   

Mis à part ce court passage « anatomique » qui prête à se moquer d’elle, Jacqueline Rousseau-Dujardin consacre la page suivante de son livre à dire son admiration pour les autres aspects de la pensée philosophique et historique de Luce Irigaray. Dont nous ne doutons pas. Mais pour ce qui nous importe ici, le plaisir sexuel que la femme tire de la constitution anatomique de son sexe dément, pour Jacqueline Rousseau-Dujardin se basant sur sa clinique, l’idée d’Irigaray : ce sexe en est bel et bien un. Au passage, démonstration est faite une nouvelle fois de la fondation du psychosexuel sur « l’anatomisme », articulation théorique qui n’a jamais posé problème ni à Freud ni à Georges Devereux… ni à Françoise Dolto, pseudo-lacanienne qui serait surprise, elle aussi, de se retrouver ici grâce à son simple bon sens. Concernant les femmes, le lieu où se tient Georges Devereux est celui du refus d’une altérité radicale, d’une totale opposition entre les sexes, une altérité dont Freud, aussi libératrice de la sexualité féminine qu’ait été sa révolution psychanalytique, reste, lui, encore dangereusement proche avec sa perplexité devant le « continent noir de la femme ». Chez Georges Devereux, nul mystère féminin, femmes et hommes sont bien des êtres humains. Ils sont même tellement proches que dans le processus d’hominisation lors de notre Préhistoire, un dimorphisme anatomique très prononcé entre les deux sexes, comparé à celui régnant chez les animaux, a dû intervenir pour y introduire un peu plus d’altérité, et en souligner les différences, visuellement et psychologiquement.

 

 

   

Son ami Weston La Barre l’avait écrit dans son livre The Human Animal dans les années cinquante : dans ce texte, La Barre fait l’hypothèse d’une millénaire « interdomestication » entre hommes et femmes, qui nous a émancipé de l’animalité, et dont résultent les formes actuelles, autant familiales, parentales et sociales que psychologiques et même corporelles des deux sexes. Hypothèse souvent reprise dans les women studies des années 80 et 90 sans en citer l’auteur… Une complémentarité dialectique entre les sexes, qui a inspiré à Georges Devereux, dans De l’angoisse à la méthode, son chapitre XV sur « le modèle sexuel de soi », et où il dira : « bien que quelque peu féministe, je ne connais aucune discussion plus imaginative, et cependant plus modérée et plus pondérée, des implications socio-psychologiques du dimorphisme sexuel de l’homme que celle de La Barre (1954). » (30)

 

 

 

30 - De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, op.cit., p.250.

   

Je verse également au dossier de l’absence de réelle misogynie de Georges Devereux le passage suivant de cette même page : « Du reste, une bonne partie du dimorphisme sexuel accusé chez les humains est due à la féminité évidente de la femme. Elle est sexuellement toujours réceptive et a des seins permanents. L’homme n’est pas manifestement plus viril que l’étalon ; la femme est manifestement plus féminine que la jument, quoique paradoxalement, l’envie du pénis chez la femme soit plus forte que l’envie du sein chez l’homme. »

 

 

   

Cette volonté constante de souligner l’interaction nécessaire des deux sexes passe chez Georges Devereux d’abord par le constat d’une difficulté psychique : accepter la sexualité, et d’abord reconnaître pleinement l’existence des deux sexes. D’où sa lutte contre la tendance à « l’unisexe », la négation de l’identité des femmes et des hommes, dont il craint qu’elles ne débouchent sur la destruction du « mouvement perpétuel de la culture « : « J’ai affirmé, il y a vingt-cinq ans, que la bonne société est celle qui sait profiter surtout de ce en quoi un individu diffère de ses semblables ; c’est dans de telles sociétés que les génies foisonnent. Ce sont aussi de telles sociétés qui savent tirer profit de la féminité des femmes et de la masculinité des hommes  — et même de la polyvalence sexuelle naturelle de l’adolescence, dont la société athénienne sut profiter non pas principalement à travers son côté pseudo-homosexuel, mais à travers la valorisation de l’originalité vibrante de l’adolescence, en tant que stade naturel de la vie et de la maturation. » (Femme et Mythe, p10). D’où également, une dénonciation en règle du matriarcat dont la virulence me semble résonner des échos de la voix terrible de sa propre mère : « si le matriarcat conduit inexorablement à la destruction des hommes, et donc aussi à la misère des femmes, le patriarcat  — et lui seul —  garantit la liberté de la femme car il la sait inséparable de celle des hommes et donc de celle de la race humaine. » (31) Dans sa conception toute simple, il me semble qu’il a très tôt proposé l’idée, maintenant banale, qu’il ne peut y avoir de sexualité féminine, ni d’ailleurs masculine : il n’y a que la sexualité humaine.

 

 

 

 

 

 

31 - Femme et Mythe, op.cit., p.276.

   

Depuis toujours Georges Devereux vouait les féministes aux gémonies, les américaines notamment, et je me souviens de l’expression d’horreur avec laquelle il parlait du SCUM new-yorkais des années soixante-dix, la Society for Cutting Up Men (32). S’il aimait la provocation, et avait un très grand sens de l’humour, les provocations des autres pouvaient le laisser stupéfait. Les féministes françaises de l’époque ne l’ont pas moins effrayé : quand elles n’étaient pas marxisantes, elles étaient lacaniennes, voire les deux, ce qui pour lui était le diable en personne ! Est-ce un signe de mauvaise conscience à leur égard, malgré tout, si dans son Baubo, qui se présente comme un ouvrage de fin de vie plus léger et joyeux, Georges Devereux semble demander pardon aux femmes pour le phallocentrisme freudien auquel il adhéra trop longtemps, et entend « réhabiliter la vulve et le vagin » (33), attaquant au passage les travaux simplistes de Masters et Johnson. Si dans Baubo, il traite les féministes de l’époque d’outrancières et de phallocrates, je pense que là, en plus de son combat contre l’unisexe, il visait les lacaniennes : il trouvait paradoxal qu’elles adhèrent au primat lacanien du signifiant du phallus. En particulier les écrits de Luce Irigaray l’ont passablement irrité à l’époque, et je soupçonne que le Baubo, que, dit-il, il ruminait depuis une cinquantaine d’années, a été publié sur un mode un peu hâtif, comme en témoigne son relatif inachèvement, en réaction au même livre d’Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, auquel s’en prend Rousseau-Dujardin. Connaissant le bonhomme, il paraît assez probable que son Baubo réponde aussi, et magistralement, aux ridicules cachotteries perverses de Lacan avec L’origine du monde de Courbet, possession qu’il ne montrait qu’à des visiteurs choisis.

 

 

32 - Littéralement, « société pour castrer les hommes ».

33 - Baubo, la vulve mythique, op.cit., p.13.

   

Georges Devereux évoluait-il à la fin de sa vie vers un abandon, du moins partiel, de la théorie de la castration ? La publication précipitée du Baubo rappelle un Ferenczi (dont il approuvait tous les textes « sauf le Thalassa, un peu délirant »), qui renie l’importance de la castration dans sa lettre à Freud du 22 mai 1932, lettre qui vaut rupture : « Cela vous intéressera de savoir que de vifs débats ont lieu dans notre groupe sur le complexe féminin de castration et d’envie de pénis. J’ai dû admettre que ceux-ci ne jouaient pas, dans ma pratique, le rôle important qu’on aurait pu, théoriquement, présumer. Quelles sont vos expériences ? » (34) (Ferenczi mourra un an jour pour jour après cette lettre). Le Baubo de Devereux en 1983 semble, après coup, annoncer l’évolution actuelle des femmes occidentales vers la revendication de la beauté de leur vulve. Freud, malgré que le sexuel soit central dans sa conception de l’Homme, écrira à plusieurs reprises tout au long de sa vie que « (…) les organes génitaux ne sont pas ressentis comme beaux par eux-mêmes », « (ils) n’ont pas accompagné l’évolution des formes corporelles humaines vers la beauté, ils sont restés d’aspect animal, de même que l’amour au fond est resté bestial encore de nos jours », et encore qu’» il est remarquable que les organes génitaux eux-mêmes, dont la vue a toujours un effet d’excitation, ne sont pas jugés comme "beaux", mais que le caractère de la beauté semble s’attacher à certains caractères sexuels secondaires (35) »

 

 

 

34 - Lettre citée par Brabant Eva (2003), Le Coq-Héron, n°174, Paris, Erès, p.112.

 

35 - Freud Sigmund (1904-1932), GW Bd 5, note p.55 ; GW Bd 8, p.90; et GW Bd 14, p.442.

   

Les temps changent, et le Baubo de Georges Devereux aura été prophétique d’un début d’abandon de l’élément essentiel du « complexe de castration » que constitue « l’abomination de la vue de la vulve ». Si nous associons aux thèses du Baubo ce que Georges Devereux nous dit de l’Œdipe induit par les parents (dans l’un de ses meilleurs articles déjà cité, « les pulsions cannibaliques des parents »), nous débouchons sur la perspective d’un complexe de castration induit chez l’enfant par les modalités selon lesquelles les adultes vivent leur sexualité. Devereux n’aurait sans doute pas manqué, aujourd’hui, d’ainsi rapprocher les thèses du Baubo de celles qu’il avait posées trente ans plus tôt dans les « pulsions cannibaliques » : il aurait alors pu attribuer, dans un mouvement comparable à celui de Ferenczi dans « La confusion des langues », l’ensemble du « complexe de castration » à l’induction chez l’enfant par les parents occidentaux du XIXe et XXe siècle des représentations et fantasmes soutenant leurs pratiques sexuelles. Qui n’ont pas lieu dans la simplicité naturelle Mohave ou même dans la compulsion « reichienne » des Lepcha (36), mais comme « modèle d’inconduite » à la Linton : l’occidental dénie le sexuel, mais quand il s’y abandonne c’est dans un caché-montré-ouï prêtant à toutes les « scènes primitives » et une fantasmatique horrifiante confirmée dans l’après-coup, notamment par « l’abomination de la vue de la vulve ». Georges Devereux avait matière, après Baubo, et à partir de l’anthropologie moderne, à une remise en cause tout au moins de cet élément visuel du complexe de castration. En effet, les femmes de la zone Pacifique-Sud, aussi bien que des petites filles actuelles sont fières de montrer leur sexe. De même, la « vaginoplastie », autrefois très marginale, devient à la mode selon le British Medical Journal ; les chirurgiens esthétiques sont assaillis de demandes en ce sens : rendre belle à voir la vulve des femmes (37). Si Rodin, vers 1901 avait caché ses dessins et aquarelles montrant des femmes nues dans des attitudes naturelles, leur vulve bien visible, loin des poses pudibondes des modèles de l’époque (38), de nos jours, cent ans plus tard, des milliers de sites pornographiques sur Internet contiennent des images et des vidéos de ces Aphrodites de notre époque, les porno-stars, parfois visiblement fières d’afficher un charmant sourire, aussi bien sur leur visage que, plus bas, le fameux « sourire vertical » revendiqué par certaines féministes il y a trente ans. La « beauté » selon Freud semblerait donc en voie de réintégrer les « organes génitaux primaires ». Et dans une société qui abandonne la honte liée à la vue des organes « primaires », évoluant même vers la revendication de leur « beauté » fonctionnelle au même titre que les autres parties du corps, la castration perdra une part notable de sa force fantasmatique, et avec elle l’envie de pénis : « ce sexe » est donc, dans notre culture, en train d’en devenir un. Helen Fisher, la bien connue ex-féministe devenue une célèbre spécialiste américaine de l’anthropologie sexuelle, voit dans l’avenir des relations hommes-femmes, « quelque chose de plus juste qui semble se remettre en place, comme au Néolithique » (télévision). Helen Fisher a publié en 1999 Le premier sexe, livre recensant toutes les supériorités des femmes, et annonçant leur montée en puissance dans la société à venir, révolutionnée par l’égalité réelle entre femmes et hommes (39)… Cependant, pour Jacqueline Rousseau-Dujardin, ici plus darwinienne que freudienne, la faiblesse physique des femmes devant la force des hommes, constitue la véritable différence sexuelle, celle de la force physique « qu’ils ont et qu’elles n’ont pas ». Mais qui sait ce que nous réserve la suite du processus d’hominisation ?

 

 

 

 

36 - De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, op.cit., p.156.

 

37 - Journal Libération, 30 mai 2007, p.16.

 

38 - Auguste Rodin, dessins et aquarelles, éd. Hazan, 2006, Paris.

 

 

39 - Fisher Helen (1999), The First Sex, The Natural Talents of Women and How They Are Changing the World.

   

   
   

Conclusion

   
   

Tout ceci nous montre un Georges Devereux dont les idées, du moins dans le domaine de la psycho-sexualité humaine, sont moins dépassées qu’elles n’en ont eu l’air de nos jours, notamment la liquidation du toujours vivace élément visuel de l’angoisse et du complexe de castration, « l’abomination de la vue de la vulve ». Il me semble qu’il a été le seul, ou presque, à mettre cette petite révolution à notre ordre du jour pour les temps qui viennent. Il a lutté, quoique sourdement, contre le phallocentrisme de Freud. Devereux me paraît désormais presque féministe si on le compare à la mode actuelle de « l’évolutionnisme biologique » à l’américaine, du renouveau darwinien de la « sélection sexuelle », et de théories aussi inhumainement dépourvues d’affect que celles de la sperm competition. Du coup, la misogynie de Georges Devereux paraît avec le recul, par ces temps de crypto-machisme scientifique, aussi inoffensive que celle d’un Sacha Guitry déclarant « je suis contre les femmes, tout contre ». L’éloge de l’amour par son ethnie d’adoption, les Mohave, et leur reconnaissance du droit des femmes au plaisir sexuel est fort peu misogyne, et suffirait à lui seul, à mon sens, à le laver de tout soupçon de misogynie. Il tenait d’ailleurs tellement à cette citation qu’il l’a répétée dans plusieurs de ses livres (40) :

 

 

 

 

40 - Cf. par exemple Essais d’ethnopsychiatrie générale, op.cit., p.199 ; et De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, op.cit., p.176.

   

« les Mohave nous disent que lors du coït, le corps de l’un fait l’amour avec le corps de l’autre, et l’âme de l’un avec l’âme de l’autre », et :
« on reconnaît toujours ceux qui ont fait l’amour la nuit précédente à leur maintien fier et leurs yeux étincelants. »