Manuel Periáñez_________________________________________manuelperianez1940@gmail.com

   

 

 

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... Et la maison de Freud ?

   
Intervention à la soirée de présentation du livre de Paola Veronica Dell'Aira: ABITARE INSIEME INDIVIDUALMENTE
Giovedì 10 aprile 2014 - ore 18:00MAXXI B.A.S.E . Sala Graziella Lonardi Buontempo, Via Guido Reni 4A, Roma
Paola Veronica Dell'Aira: ABITARE INSIEME INDIVIDUALMENTE - Le nuove forme della residenza collettiva tra “urban villa” e aggregazione multipla.
Introducono: Margherita Guccione, Roberto Secchi. Intervengono: Lucio Valerio Barbera, Manuel Periáñez, Enrico Castelli Gattinara, Maria Clara Ghia


Je vous remercie pour l’honneur que vous me faites de bien vouloir m’accueillir ce soir parmi vous, et aussi de me laisser m’exprimer en français. (J’essaierai de parler lente­ment). Madame la Professeure Paola dell’Aria m’a fait le très grand plaisir de m’envoyer, à Paris, ses deux livres monumentaux, dont l’érudition un peu écrasante se fait heureusement oublier par la vivacité et la grande intelligence de ses analyses. Elle retrace de façon extrê­mement détaillée la grande diversité des expressions architecturales des habitats actuels, que la justesse de sa pensée parvient à mettre en rapport avec les attitudes, davantage psychoso­ciologiques, que les imaginaires des architectes, concepteurs de ces divers habitats ont perçu, ou cru percevoir, du côté du désir des habitants, leur désir manifeste ou parfois inconscient. Ces deux livres m’ont paru extrêmement complets, je ne connaissais pas, pour ma part, une bonne moitié des opérations d’habitat qui y sont décrites. Au risque de vous décevoir, je n’aurai évidemment rien à ajouter à une pareille somme. Coupons court aux éloges : par pure jalousie, j’ai bien sûr cherché quelque chose à critiquer, c’est le sport favori de toute assem­blée académique. Mais je n’ai rien trouvé, à part le fait que j’ai été un peu surpris par l’importance que l’auteure a donnée aux maisons doubles, aux pavillons gémellaires (ils sont très courants en Hollande, pays que je connais bien, où on les appelle « deux sous un même toit », « twee onder één kap ». Alors je me suis dit que le gémellaire, ça devait peut-être fasci­ner surtout les Romains, la gémellité, et que Romulus et Remus n’étaient pas très loin… Plus sérieusement, pour ce soir consacré au second livre de Madame la Professeure (qui voudra bien accepter, je l’espère, que je m’adresse à elle plus simplement comme à Paola, puisque nous sommes ici entre nous, avec ses amis), ce second livre qu’elle a appelé « Habiter ensemble individuellement », comme je ne suis ni un architecte, ni encore moins un théoricien de l’architecture, et que les autres intervenants de ce soir vont sans doute traiter ces aspects-là, il me semble que ma contribution la plus utile sera d’apporter le témoignage de mes expériences passées auprès des habitants « expérimentaux », en quelque sorte, les habi­tants, les familles, relogées dans les REX du logement social français, les REX du Puca, ces « réalisations expérimentales » qui ont succédé à la politique des grands ensembles, et que Paola mentionne dans son livre. J’aurai finalement passé quand même une quarantaine d’années à les écouter. Il faut bien que ça serve à quelque chose !

Donc, habiter ensemble. Mais individuellement. C’est évidemment le troisième cha­pitre, celui du vécu, du ressenti par les habitants, sur lequel j’aurai quelques remarques, dans le domaine, donc, du « design with men in mind » ou comme le dit le Vrom hollandais, « what people want, where people live ». Il me semble avoir quatre idées là-dessus. Mais, en préalable, une rapide remarque sur une catégorie de gens que les architectes oublient toujours, même Paola, et ils ont raison, car leur attitude apparemment anti-architecturale est proprement scandaleuse. Paola a cité les sept conceptions de l’habiter, selon l’auteur Iñaki Abalos, dans son livre La buena vida (que je ne connais malheureu-sement pas encore). Cet auteur évoque successivement la maison de Za­rathushtra, Heidegger et la mai-son existentialiste, la machine à habiter de Jacques Tati, la phénoménologie de Picasso en vacances, Andy Warhol et les communautés freudo-marxistes, les cabanes ou la déconstruction de la maison, et pour finir A bigger splash, où la maison du pragmatisme.
Ça m’intéresse énormément, et en lisant ça je me suis demandé « et la maison de Freud ? » Il ne vivait absolument pas dans une communauté freudo-marxiste. Son appartement du 19 Berggasse à Vienne était pour son époque aussi banalement grand-bourgeois que plus tard l’appartement très lower-middle class de Sartre dans le quartier du Montparnasse, dans un immeuble totalement anonyme du pire style international (ce style que la lecture de Bruno Zevi m’avait appris à bien distinguer du mouvement moderne !) La question que posent ce genre de personnes, qui visiblement n’ont que faire d’habiter un espace plutôt qu’un autre, serait plus largement de savoir quelle importance réelle il faut accorder à l’architecture du logement, d’un point de vue psychosociologique. Freud, certes, vivait entouré d’une riche collection de bibelots égyptiens et de souve­nirs qui lui rappelaient tout son parcours de vie, et d’ailleurs sa maison est devenue un musée. Mais ça, c’était l’usage qu’il faisait de son espace, sans intervenir sur sa forme. Sartre, pour sa part, possédait entre sol et plafond tellement de livres et de dossiers disparates qu’il semblait vivre dans le chantier d’une bibliothèque éternellement en cours de réorganisation. Tout le monde a oublié où il vivait. Là on peut peut-être dire que l’usage à débouché sur de l’informe plutôt que sur du formé. Le passage de l’informe au formé avait intéressé vivement Claude Lévi-Strauss, il en a parlé dans son livre La potière jalouse comme de l’une des opérations mentales les plus fondamentales de l’esprit humain. Concernant ces personnalités, scandaleuses pour les architectes, qui réussissent à se passer totalement ou presque d’investir l’espace de leur logement, et bien sûr d’en apprécier l’architecture ou l’absence d’architecture, je suppose qu’Iñaki Abalos doit les aborder sans doute quand il parle des cabanes, ou de la maison du pragmatisme… Sans vous raconter ma vie, personnellement, les hasards de mon parcours m’ont per­mis de fréquenter deux grandes célébrités dans le même genre, Pablo Casals à Prades en 1949 (j’avais neuf ans), et George Devereux, le fondateur de l’ethnopsychanalyse, dans les années 70 et 80, et eux aussi étaient des non-habitants, des gens qui se moquaient de vivre là plutôt qu’ailleurs. Une comtesse ou baronne mélomane avait offert son château de Prades à Casals, et il n’avait accepté que de s’installer dans la maisonnette du jardinier. Devereux, qui à New York avait pratiqué la psychanalyse sur la Fifth Avenue, a terminé sa vie bien content dans un grand ensemble ILN de la banlieue sud de Paris, dont la seule qualité était le métro direct pour la Sorbonne. Il me semble bien, donc, que ces grands esprits n’aient jamais ressenti le désir/besoin d’exprimer leur individualité dans leur habitat.

Leur exemple va me permettra d’essayer de régler rapidement le problème du narcissisme dans l’architecture. Comme beaucoup d’autres notions psychanalytiques, celle de narcissisme a été gal­vaudée dans le grand public, et finalement a subi une inversion dans son contraire. On désigne communément, ou plutôt on insulte, quelqu’un en le traitant de « narcisse », quand cette per­sonne ne cesse de célébrer sa propre gloire, de se composer un opéra à elle-même.... Et dans le domaine de l’architecture, ce penchant les amène à s’édifier à eux-mêmes quelque chose de magnifique, un monument, voire un temple. Selon les moyens dont dispose ce « narcisse » au sens courant maintenant du terme, il se construira un « palais idéal » quand il est l’humble facteur Cheval, ou des châteaux de rêve largement copiés depuis par Walt Disney lorsqu’il est le Roi de Bavière. Mais au sens psychanalytique strict, ces gens-là ne sont pas des narcisses ! Ce sont au contraire des personnalités présentant un défaut narcissique qu’elles sont obligées de combler par tous les moyens, et pourquoi pas par de l’architecture. Les authentiques nar­cisses, comme semblent bien avoir été les grands hommes que je viens d’évoquer, s’aiment suffisamment eux-mêmes pour n’avoir besoin de personne, se fichent royalement de ce que l’on pense d’eux, ne se construisent aucun monu-ment, ils en sont eux-mêmes déjà un… et, du coup, tout le monde les adore !

PREMIÈRE IDÉE Concernant l’architecture, j’avancerai donc ici ma première idée, celle de son rôle de conso-lation pour le défaut narcissique, qu’il s’agisse de personnalités structurées durable­ment sur ce manque, ou moins dramatiquement chez nous tous, les normaux ou névrotico-normaux, ou même les « normosés », pendant des périodes de vie où des vicissitudes rendent plus difficile de suffisamment s’aimer soi-même. « Une maison comme moi », una casa come me, c’est alors une maison pour montrer aux autres, au public, qui je crois être, ou aimerais être réellement. Ceux qui n’habitent pas, ou qui habitent le moins possible, seraient alors ceux qui adoptent la solution qui consiste non pas à agir du fantasme en le spatialisant dans des architectures, mais à l'élaborer intérieurement comme une richesse de la vie psychique, sans entrer dans le jeu du paraître. Quand nous recourons à cette solution, l'habiter ne constitue pas un domaine important de réalisation des potentialités individuelles ; l'environnement construit fait en quelque sorte partie de la nature, au même titre probablement que les modèles socioculturels dans lesquels nous tombons au hasard de notre naissance. Cet habiter-là, c’est de l'habiter-naturalisé, une sorte d’habiter-vêtement, que j'opposerai à un habiter-agi, voulu, un acte volontaire dans le théâtre de notre relation à autrui. Peut-être que de moindres dispositions ou capacités à fan­tasmer, à rêver, dont on sait qu’elle débouchent parfois malheureusement sur la formation de maladies psychosomatiques, peuvent aussi nous conduire beaucoup plus positivement à tenter d'agir dans la réalité, l’acte tenant lieu de rêve, et par exemple à faire de l’architecture. Autrement dit, en dehors de l'habiter naturalisé, de l'habiter-vêtement en quelque sorte, qu'est-ce qui fait que l'acte d'habiter soit tellement plus important que les autres ; et, si nous habitons tous, pourquoi certains habitent-ils davantage que d'autres, davantage, c'est-à-dire avec plus d'intensité ? Il faut bien remarquer que pour les psychanalystes, ces coupeurs de cheveux en quatre que nous sommes, la question que pose Paola d’« habiter ensemble individuellement » ren­voie déjà à une autre question préalable, celle de notre capacité à supporter de vivre ensemble avec soi-même. C’est un thème sur lequel a beaucoup écrit mon psychanalyste favori, Winnicott. « Una casa come me, une maison comme moi », proclamait donc Curzio Malaparte contre son architecte Adalberto Libera. Mais de quel moi s’agissait-il ? Le moi des psychanalystes, c’est un kaléidoscope de tous les egos potentiels, tournant selon la météo psy­choaffective de l’instant. Ayant interviewé chez eux quelques centaines de gens habitant les logements les plus divers, j’ai fini par m’apercevoir que le bon logement se fait oublier comme le corps ou l’esprit en bonne santé. Notre troisième lombaire ne manifeste son existence, au point de nous obnubiler, que quand elle nous fait mal. Pareillement, à propos de logement, social ou pas, j’ai pu constater la pauvreté relative du discours chez les gens qui se sentent correctement logés, sans plus (le goodenough de Winnicott), ils ont désormais d'autres chats à fouetter, et ne com­prennent même pas pourquoi on leur pose des questions au sujet de leur logement. Mais alors, quelle serait l’importance de l’architecture, en tout cas pour le logement ?Déjà, à quoi reconnaît-on qu’il y a architecture ? Bernard Huet m’a répondu un jour très simplement que ce qui distingue l’architecture de la construction, c’est que la première “ fait plaisir, lorsqu’on la voit ”. Alors, il y a quelques années j’ai proposé un jeu d’images à quelques centaines de per­sonnes, sans leur dire qu’il s’agissait d’architecture. Parmi un très grand nombre d’images parfaitement banales, j’avais caché celles d’une trentaine de grands chefs-d’œuvre de l’architecture moderne et ancienne. Et ces personnes sans la moindre culture architecturale (faciles à trouver en France), en constituant des groupes d’images selon leurs préférences ou leurs antipathies, elles ont retrouvé et remis ensemble la plupart de ces chefs-d’œuvre, dans une proportion statistiquement significative. Bien que parfois pour en dire le plus grand mal ! Mais leurs opinions étaient pour moi un aspect secondaire, je voulais d’abord savoir si la qua­lité architecturale avait été détectée. C’était le cas. Donc, même quand la culture n’y est pas, chez tout le monde l’œil voit et l’inconscient reconnaît : l’architecture existe réellement ! La direction de l’architecture, qui m’avait demandé cette étude, réagit à cette bonne nouvelle avec une prudente circonspection, tellement le grand public français se montre indifférent à la qualité architecturale. Apparemment cependant, le plaisir d’architecture s’émousse avec l’usure du temps. C’est une chose d’être totalement séduit par une œuvre que l’on voit pour la première fois. Lors de mon jeu d’images j’ai vu de modestes ouvriers rester stupéfaits devant celle de la chapelle de Ronchamp, et me demander si ça existait réellement, ça, ou si c’était un dessin de science-fiction. L’éblouissement initial par un objet architectural renversant, ça c’est une chose. Et cela est toute une autre chose, dans la vie quotidienne, que de voir l’objet en ques­tion en permanence : l’éblouissement disparaît. Le plaisir d’architecture subsiste, j’en suis persuadé, mais la quotidienneté (et c’est bien le cas de l’habitat, même du logement de grande qualité architecturale) transforme le plaisir en une qualité potentielle inconsciente. Cependant une potentialité extrêmement précieuse, et qui se réactive au plan conscient dans certaines circonstances. Parfois étonnantes. J’en veux pour preuve la nuit ou la rambarde du Pont Neuf sauva la vie d’un de mes patients. C’était un homme déprimé et qui allait très mal. Un jour je le vis arriver, souriant et manifestement très content. Et il m’explique que la nuit dernière il avait voulu se suicider. À 3h30 du matin il était arrivé au Pont-Neuf, pour se foutre à la Seine et en finir une bonne fois avec tous ces soucis. Mais quand il a posé sa main sur la rambarde du pont pour sauter à l’eau, il a senti sous la main l’arrondi que l’architecte avait donné à la rambarde. Enfin quelqu’un le comprenait ! Cet architecte inconnu, mort des siècles avant lui, était un véritable ami. L’amitié envers l’Homme dont témoignait l’arrondi de la rambarde en faisait foi. Et lui, pauvre crétin, allait trahir cette amitié en se suicidant lamentablement ! Et il décida de vivre. Et il surmonta la plupart de ses problèmes matériels dans les mois qui suivirent. J’évitai soi­gneusement, bien entendu, d’interpréter tout ça, de lui dire que l’architecte inconnu était dans son fantasme le père qu’il n’avait jamais eu, que l’arrondi renvoyait bien sûr au sein de la mère, qu’il avait réuni magiquement ses parents pour le sauver de la mort… J’aurais alors été un mécanicien qui démonte, qui casse, un magnifique jouet, une petite œuvre d’art totalement individuelle. Mieux valait me taire…

SECONDE IDÉE Ma seconde idée, pour en terminer avec le narcissisme, serait celle d’opposer la mai­son du paraître et la maison de l’être. Pour cela, je retournerai 20 ans en arrière lorsque j’ai rencontré, pour les interviewer parfois plusieurs fois, les habitants des opérations de Ricardo Bofill près de Paris, « Versailles pour le peuple » comme il l’avait appelée, et quelques mois plus tard ceux de l’opération de Jean Nouvel dans la municipalité de Saint-Ouen. C’était l’époque où le nouveau président Giscard d’Estaing avait décidé de rompre avec la politique des grands ensembles et avait exigé « une architecture bien française ». Dans le jeu d’images dont je parlais tout à l’heure, quelques-unes représentaient des grands ensembles, et les gens les associaient souvent avec une banlieue de Moscou ou de Varsovie, bref avec le totalita­risme. Alors qu’il s’agissait d’images de la région parisienne ! De fait, les grands ensembles étaient une architecture militaire, voulue par le général de Gaulle pour en finir avec les taudis et les favelas d’après-guerre, pendant une trentaine d’années, jusqu’à ce qu’ait pu être cons­truit un habitat décent pour le peuple. Mais quand Khrouchtchev les a vus lors de sa première visite à De Gaulle, il les a trouvés tellement « communistes » (au sens pervers et stalinien du terme qui était le seul qu’il connaissait), qu’il les a importés tels quels en URSS ! Mais vous savez tout cela sans doute beaucoup mieux que moi, excusez-moi, je retourne au livre de Paola. Vu de loin, l’espèce de château postmoderne et néanmoins HLM, dans lequel Bofill avait logé le peuple, pour en finir avec les grands ensembles, était d’une monumentalité im­pressionnante. Au bord d’un vaste plan d’eau, un remix de Versailles et de Chenonceaux. Surtout, pour les gens, il semblait être bâti en pierre de taille, ce qui en France encore de nos jours emporte l’adhésion immédiate du grand public. Et les gens étaient très impatients d’y aller vivre. L’immeuble expérimental HLM de Jean Nouvel, par contre, avait dès sa construction immédiatement rebuté les riverains, qui se demandaient s’il s’agissait là du chantier d’une fabrique ou plutôt même d’une prison… Pire, en tout cas, que les grands ensembles. Car, aux antipodes de la vénérable pierre de taille, il avait utilisé les éléments industriels les plus bons marché afin d’offrir des logements les plus grand possibles, au détriment de l’aspect extérieur, finalement comparable en effet à celui d’une usine, même pas fonctionnaliste, on pourrait peut-être parler là de vernaculaire/ utilitaire… Les habitants une fois dans les lieux, quand je les ai interviewés six mois ou un an plus tard, ces opinions s’étaient spectaculairement inversées. Les malheureux habitants de Bofill s’étaient aperçus que si à l’extérieur l’architecture magnifique paraissait promettre du Versailles, une fois à l’intérieur de leur logement ce qu’ils découvraient c’étaient des logements sociaux parfaitement conformes, aussi bien en surface que par la banalité des plans, à la réglementation de ceux des grands ensembles HLM désor­mais honnis. De surcroît, la pierre de taille s’avérait être du béton teinté dans la masse, une technique astucieuse brevetée par Bofill, et le palais magnifique se révélait avoir été assemblé à partir d’éléments préfabri-qués en usine : une sorte de Lego. Encore pire, pour cause de sy­métrie postmoderniste les balcons de la moitié des logements donnaient au Nord ! Quant au splendide plan d’eau, qui aurait encore tout pu sauver, toute activité nautique y compris la simple baignade fut immédiatement interdite par le maire. En revanche, les heureux habitants de la prison ou de la fabrique qu’ils imaginaient autrefois, chez Jean Nouvel à Saint Ouen, avaient eux découvert des logements dont ils n’auraient jamais soupçonné l’existence dans leurs rêves les plus fous. L’espace et son agen­cement étaient totalement inédits, cette expérience portait en effet sur des HLM d’une surface double par rapport à la norme en vigueur, et par ailleurs, l’agence Nouvel avait conçu 49 plans de logements tous différents, et certains totalement innovants par rapport au mode de vie habituel. Au plan psychologique, ce qui m’a semblé remarquable, au-delà de la profonde dé­ception des uns chez Bofill, et de la divine surprise des autres chez Nouvel en ce qui concerne des usages en rupture totale avec la forme, c’est le renversement radical du jugement esthé­tique. Le « Versailles pour le peuple » qui paraissait magnifique avant d’être réellement ha­bité, s’est vu connoté, à l’usage, de diverses épithètes malsonnantes, la plus clémente étant celle de « château bidon » ; Bofill, “ il claque tout le fric en façades, mais quand on pousse la porte, on se retrouve à Sarcelles ”, nous disaient des gens qui savaient d’expérience de quels F3 sur-normés ils parlaient. Pourtant, ces personnes trouvaient que l’architecture de Bofill “ faisait plaisir à voir ”. Inversement, vous vous en doutez, l’ex–usine/prison se voyait attri­buer des jugements esthétiques positifs totalement inattendus, provenant sans nul doute de la très grande satisfaction de ses habitants quant l’épanouissement qu’ils avaient enfin trouvé dans leur vie quotidienne, dans un espace parfois jusqu’à quatre fois plus vastes que tout ce qu’ils avaient connu auparavant, les 6 m de hauteur sous plafond y étant pour beaucoup (plu­sieurs habitants en profitèrent pour installer des mezzanines). Ses habitants le trouvaient sobre, sans prétention, d’une franchise honnête. Ils avaient l’air de réinventer le Bauhaus, dont pourtant ils ne savaient rien. Quelques militants plus ou moins marxistes allaient jusqu’à dé­clarer que cet immeuble-usine était « beau », comme une sorte d’hommage à la classe ou­vrière du XIXe siècle… Concernant ce que je disais tout à l’heure, le logement-vêtement adéquat que l’on ou­blie comme son corps en bonne santé, et l’usure du temps après l’émerveillement initial, ces chanceux habitants de la REX extraordinaire de Saint-Ouen ont été longtemps intarissables sur leur appartement ; mais même ceux-là, après dix ans, se sont calmés et ont fini par trouver que leur logement allait tout à fait de soi, comme leur visage en somme. D’où leur étonne­ment de revoir débarquer le psychosociologue : “ Tiens, vous continuez ? ” La REX de St Ouen nous a montré que l’espace du logement est déterminant, en quantité avant de le devenir qualitativement. Les trois quarts des locataires sont encore là 35 ans plus tard, malgré le fait qu'ils soient en butte aux frustrations dues à l'absence de toutes les commodités qu'offre aujourd'hui le logement social, puisque la formule de Nouvel a été préci­sément de sacrifier de nombreuses prestations au profit du seul espace. Par exemple, à Saint-Ouen, les habitants n'ont pas d'ascenseurs, pas de caves, pas de vide-ordures, etc. ! Nouvel a nettement amélioré le concept du logement social par rapport à l’époque corbuséenne et son ascétisme monacal hérité de la Certosa di Pavia. Les cellules de La Tou­rette et de la « maison du fada » à Marseille, sans doute radieuses au sortir de l’Occupation, sont ressenties de nos jours comme oppressantes à la fois d’exiguïté et surtout de pesant per­fectionnisme obsessionnel. Les grands espaces vides de Nouvel à St Ouen ont donné une grande liberté aux habitants, dont ils se sont emparés avec l’empressement de gens affamés. Nouvel en a tiré son slogan : « un beau logement est un grand logement », à juste titre. Il ne faut pas négliger l’originalité des cellules, les 49 familles ont beaucoup apprécié de vivre cha­cune dans un appartement différent, et étaient très curieuses de connaître les autres. De façon inattendue le très grand espace s’avère également résoudre, en partie tout au moins, des problèmes étrangers aux buts qu’il visait : le bruit, devenu tolérable par l’éloigne-ment de ses sources (les voisins mitoyens) et ce malgré une isolation acoustique très moyenne. Et, principal bénéfice, une remise en mouvement de l’imaginaire familial autour de l’aménagement des logements que l’on ne connaissait que chez les classes supérieures « se faisant construire » leur villa unique au monde : un certain degré de retrouvailles avec ce que les psychanalystes appellent « le roman familial », se traduisant par le rapatriement dans le logement d’objets possédant des fonctions symboliques importantes dans l’histoire familiale, réelle ou fantasmée. Nous n’avions jusqu’alors vu cette thématique que dans le cadre des rési­dences secondaires, fonctionnant dans l’imaginaire comme « la vraie maison » où sont vécus les moments forts, par opposition à un logement urbain cantonné au fonctionnel quotidien.

TROISIÈME IDÉE Ce qui m’amène à ma troisième idée, concernant ce thème tout à fait passionnant, « habiter ensemble individuellement » du livre de Paola, une idée qui m’est revenue en mé­moire et qui provient d’une recherche en 1978 au sujet des résidences secondaires en France. À l’époque les Français étaient les champions du nombre des résidences secondaires, peut-être d’ailleurs le sont-ils toujours. Ni les économistes, ni les sociologues n’avaient réussi à expliquer cet engouement, dispendieux en argent, en temps, et en accidents de la circulation pendant des week-ends ou les habitants des grandes villes partent habiter pendant 48 heures dans une petite maison de campagne, parfois distante de plusieurs centaines de kilomètres de leur logement principal. L’idée qui m’en revient ici serait que l’on n’habite pas uniquement son logement, sa maison. On habite aussi, dans le souvenir, toutes ces maisons que l’on a connues depuis son enfance, également, plus ou moins, toutes celles dont on peut rêver. S’installe alors un système de l’habiter, avec dans la réalité actée au minimum deux pôles. Il y a l’endroit dans la ville où l’on habite pendant la semaine, qui héberge l’activité sociale, économique, parentale. C’est la maison de la partie sociale du moi, la maison comme tout le monde. L’architecture, l’espace n’y sont pas en général une préoccupation prédomi­nante. Et il y a l’autre pôle, celui de la fuite de la ville, du travail, et des obligations sociales vers la nature, dans une maison qui héberge davantage des fonctions symboliques et de rêve­rie : la maison qui tend vers l’idéal, la maison comme j’aimerais être. Ni l’un ni l’autre de ces deux pôles ne me paraissent donc, là non plus, constituer plei­nement « una casa come me » : le premier, à la ville, trop dans le principe de réalité, serait souvent même plutôt une « maison comme je suis obligé d’être ». L’autre, à la campagne, trop dans le principe de plaisir, me semble avoir quelque chose d’une « maison comme je arriverai jamais à devenir ». L’écrivain Michel Tournier avait autrefois bien exprimé cette idée en 1972 dans son livre Vendredi ou les limbes du Pacifique, où il raconte que Robinson Crusoé, qui vivait comme un porc dans la boue toute la semaine, avait finalement surmonté une lourde dépres­sion en se construisant une vraie maison, mais dans laquelle il n’habitait pas ! Il n’y allait que le dimanche, et Tournier nous en dit : « Il prit même l'habitude, ayant déballé les vêtements contenus dans les coffres du Virginie, de ne pénétrer en ces lieux qu'en habit, haut de chausse, bas et souliers, comme s'il rendait visite à ce qu'il y avait de meilleur en lui-même. » (Tournier, 1972, p.65-66). La bipolarité pendulaire des propriétaires de résidences secondaires leur permet donc d’alterner entre « ensemble » et « individuellement », entre les autres qui sont l’enfer de Sartre et la solitude totale qui était l’enfer de Robinson. Mais l’enfer et le paradis peuvent être à chacun des deux pôles alternativement. QUATRIÈME IDÉE Ma quatrième et dernière idée pour ce soir, maintenant. C’est que, plutôt que la « casa come me », certains préfèrent finalement la maison des autres ! « Una casa come loro ». Cette idée provient de deux ateliers participatifs de conception de l’habitat. J’ai eu la chance assez extraordinaire pour mon tout premier travail, en 1969, d’être envoyé dans la ville de Monte­reau pour y observer l’interaction entre un architecte (d’une patience angélique) et les partici­pants à la toute première expérience de logement évolutif en France, évidemment sous la pression des événements de mai 68. Il s’agissait d’un immeuble offrant des plateaux libres de 89 m², à aménager avec un système de cloisons, semblable à ceux des partitions de bureaux. Une douzaine d’années plus tard j’ai de nouveau observé une expérience participative, à Vau­réal près de Cergy, et là il s’agissait de maisons individuelles. Les deux expériences étaient totalement différentes, et pourtant certains des résultats tout à fait semblables. À Montereau l’architecte recevait chaque famille séparément, et parvenait en plusieurs séances à les faire accoucher de ce qu’elles avaient plus ou moins vaguement en tête, comme appartement répondant à leurs préoccupations, souvent largement subjectives : c’était un ar­chitecte-analyste ! C’est largement d’ailleurs à partir de cette expérience que j’ai moi-même commencé une formation psychanalytique. Ce qui était central dans cette affaire, c’était la dimension du projet, le projet d’autonomie au sens de Castoriadis, caché derrière le projet d’architecture, lui manifeste et matériellement évident, une visibilisation approximative du projet existentiel. Ni les familles, ni l’architecte n’avait conscience de l’ampleur de l’enjeu, heureusement sans doute. Dans les années 80 j’avais un peu oublié tout ça, quand j’ai lu le livre du psychana­lyste Serge Viderman, Construction et reconstructions dans l’espace psychanaly-tique, où il proposait la notion, révolutionnaire pour l’époque, selon laquelle le psychanalyste est animé inconsciemment, sur le plan de son contre-transfert, par un projet réel pour l’existence de son patient ! Voilà donc maintenant que le psychanalyste c’était, quelque part, une sorte d’architecte lui aussi… Viderman, évidemment, subit les foudres de son institution orthodoxe. Au temps de l’Inquisition il aurait été brûlé sur le bûcher, comme Giordano Bruno au Campo dei Fiori. Inutile de vous cacher ma vive sympathie pour ce genre de bonhomme… Pour en revenir à mes habitants participatifs, dans les deux cas toutes les cellules d’habitat ont été plutôt originales, individualisme français oblige, mais le principal résultat pour moi était plutôt du côté de l’« insieme » de Paola, l’habiter ensemble… Aussi différentes qu’elles aient été, les deux expériences ont abouti à des voisinages d’une grande sociabilité. Cela était dû à l’immense curiosité qu’ont eue les participants à se rencontrer entre eux, avant tout dans le but de prendre connaissance, de visiter la cellule logement que les autres avaient conçu, comment les autres avaient joué la partie. Or, dans certains cas, comme s’il s’était agi d’un jeu de société, quelques-uns de ces participants ont finalement préféré les maisons ou les appartements conçus par les autres, aux leurs. Que faut-il penser de ça ? Je donne après-coup une grande importance au nombre de fois que les plans ont été refaits par chaque famille. Certains participants sont arrivés à l’atelier ou chez l’architecte avec un dessin, équivalent à l’APS français, l’« avant-projet sommaire », que l’architecte a aidé à finaliser, et qui ensuite n’a pratiquement plus bougé. La maison ou l’appartement a parfois été exécuté tel quel au bout d’une seule séance de conception. Mais quelques familles ont eu beaucoup plus de mal. Elles sont revenues un grand nombre de fois, à chaque fois avec un projet assez différent. Ces familles me semblent n’avoir pas clairement su comment elles voulaient vivre, leur identité familiale ne s’étant pas stabilisée, la construction du couple, voire même la construction de la personnalité de l’un ou des deux membres du couple étant inachevée. Ce sont surtout ces fa­mille là, je crois bien, qui au bout d’un certain temps ont déclaré préférer la maison ou l’appartement de quelqu’un d’autre ! Une maison comme eux, plutôt qu’une maison comme moi. Un vrai résultat de dynamique de groupe. Mais évidemment un casse-tête total pour les pauvres architectes, qui ont eu à travailler cinq ou six fois plus que d’habitude ! Depuis cette époque, il me semble que nous avons beaucoup avancé pour trouver des solutions aux problèmes de l’abitare insieme individualmente. J’ai pu récemment constater à Amsterdam le renouveau de l’habitat évolutif : dans le quartier Borneo-Sporenburg, les futurs habitants des diverses rues prévues dans le projet d’urbanisme ont travaillé plus d’un an dans des ateliers encadrés par des architectes, où ils ont pu (à des degrés divers selon leur budget) intervenir dans la conception de leurs cellules-logement. Un triple avantage en résulte : · la culture architecturale des habitants (déjà incomparablement plus grande en Hol­lande qu’en France) a progressé à la faveur de ces soirées de travail jusqu’à un ni­veau suffisant pour installer une bonne relation avec les architectes, et la détection de celui choisi comme meilleur « accoucheur » de leur projet latent, mais égale­ment pour leur faire admettre un certain nombre d’impératifs ; · la prise de contact avec les autres participants, suffisante pour se « coopter » entre eux et établir des relations de voisinage que l’on tarde généralement des années à construire : relations de collaboration et entraide, complémentarités de période de vie, affinités idéologiques et culturelles, mais aussi évitement efficace des incom­patibilités de tous ordres ; · le quartier à relations de voisinage optimisées et architecture personnalisée qui en résulte constitue un pôle de curiosité mutuelle, un support et une affirmation des identités individuelles, et une identité collective urbaine. Pour la récente recherche sur l’habitat densifié individualisé, le HID, que Paola a cité dans son livre, j’avais recueilli les témoignages des habitants au sujet des conséquences sur leur mode de vie de différentes réalisations qui ont tenté, à divers degrés, de regrouper, densi­fier, immeubliser l’habitat individuel : à partir de quel taux de collectivisation l’individuel est-il perçu comme du collectif, nous sommes-nous demandé, jusqu’où peut-on aller de l’individuel vers le collectif ? La démarche inverse aurait sans doute quelques chances d’être plus efficace : indivi­dualiser l’immeuble collectif, aller du collectif à l’individuel. On peut dire que cette démarche n’a jamais été vraiment essayée, les rares expériences d’appartements « évolutifs » n’ayant jamais été conçues dans cet esprit, elles offraient simplement divers degrés de liberté d’adaptations des partitions aux désirs des habitants. C’est en espérant susciter un renouveau d’intérêt pour les macrostructures que j’ai rappelé, dans mon livre sur le logement évolutif, le plan d’Alger de 1937 de Le Corbusier et son fameux petit dessin, que le groupe SITE avait caricaturé en 1966 avec son « High Rise of Homes ». Le fameux plan Obus, polymorphe et cyclopéen comme le dit Paola à la page 100. Si SITE exposait verticalement un certain ridicule pavillonnaire de ce « narcissisme des petites différences » dont avait parlé Freud, l’atelier hollandais MVRDV montre 40 ans plus tard à mon avis, avec son pavillon « écologique » ou « durable » des Pays-Bas à Hanovre en 2005, que le principe en lui-même permet le meilleur comme le pire, et qu’en passant à un « narcissisme des grandes différences » les étagères à individualité deviennent nettement plus intéressantes et capables de rejoindre la richesse perdue du vernaculaire. Le thème de l’habitat vertical n’a pas été beaucoup investigué en sciences humaines. Les légendes urbaines sur le « béton qui tue » et les tours infernales ont été démenties, dans ma propre expérience, par la grande convivialité qui a longtemps régné entre les locataires des hautes tours du quartier de la Place des Fêtes dans le 19e arrondissement de Paris. Une ving­taine de tours au total, dont la morphologie architecturale était exactement celle d’un grand ensemble façon CIAM, mais parfaitement intégré dans le tissu urbain parisien, et dont l’usage contredisait totalement la forme, puisque les tours devinrent de véritables villages verticaux… jusqu’à ce que les locataires conviviaux deviennent propriétaires (et parfois mesquins, du jour au lendemain !), mais c’est un autre problème, aux déterminants davantage d’ordre culturel. Je suis cependant bien conscient de « l’échec historique » des Mégastructures, j’ai lu Dominique Rouillard qui explique bien dans un gros livre comment l’architecture critique et radicale des années après les CIAM (depuis le couple Smithson jusqu’à Tschumi et Koolhaas, en passant par Hollein, Archigram, Friedman, le métabolisme japonais et surtout Superstudio et d’autres courants italiens) une « utopie » se métamorphose maintenant en « contre-utopie ». Il écrit, Rouillard : « Le projet, pensé comme remplacement du monde présent, a révélé sa totale irréalité, et perdu toute portée critique en atteignant les formes paroxysmiques des mégastructures. L’avant-garde n’a dès lors plus droit à l’utopie, sinon à la distanciation d’une contre-utopie ‘rétrograde’, abandonnant toute prétention à ‘aller de l’avant’, déclarant privilégier l’intensification de la ville existante par rapport à la promesse de la ville future. » Mais, pourtant, je reste persuadé que ce désenchantement n’aura qu’un temps. Les méga structures me paraissaient à la longue inévitables, aussi bien pour vivre ensemble indi­viduellement, que pour sauver la planète sur le plan de l’écologie. La ville verticale, minimale, est la seule qui permet de sauver la nature. Et psychologiquement, sur le plan de l’innovation conceptuelle, un urbanisme verticalisé façon Alger-MVRDV introduit, dès le stade imagi­naire, une nouvelle problématique au sujet des relations entre la verticalité et l’individualité. Tirer au clair, enfin, cette problématique nous permettrait d’en terminer avec l’éternel pro­blème du pire des voisins, le voisin du dessus. En effet, si mon logement individuel est cons­truit sur un plateau de terrain artificiel, à quelle hauteur de plafond, à quel intervalle vertical avec le plateau suivant est-ce que je ressens le soleil, le ciel, le vent passant entre mon toit et le plateau supérieur comme étant la preuve du caractère individuel de mon habitat, et partant, comme « naturalisant » mon terrain artificiel ? Cinq mètres ? Dix ? Douze ? Quinze mètres ? La verticalisation en elle-même est une énigme psychologique : comment acceptons-nous donc quelque chose d’aussi insupportable que d’avoir des voisins, surtout au dessus ? La vue de garages à bateaux, où à la fin des vacances ces embarcations sont soulevées à la grue et entreposées, chosifiées, les unes sur les autres, a pour beaucoup de gens quelque chose de choquant. De même pour les voitures aux USA, et pour les morts en Espagne remisés dans des clapiers funéraires (mais là ça vient de Rome et de ses columbariums). Est-ce que l’étagement, s’il s’accompagne de la sérialité, de la chosification, serait un acte de mort ? Cette problématique pourrait se présenter de façon totalement différente au plan psy­chologique, il me semble, si les « étages » étaient remplacés par du terrain artificiel permet­tant la construction de logements possédant leur toiture propre, avec le vent soufflant par-des­sus. Le vent qui souffle au-dessus de mon toit est la preuve que mon logement est vraiment individuel, il n’a pas de voisin de dessus…

CONCLUSION ? Alors, vivre ensemble, insieme, avec soi-même, avec les objets presque-moi que sont les êtres aimés, les conjoints, les enfants, la famille, y compris même quelques chiens et chats, avec les amis qui passent de temps à autre, mais aussi, de façon nettement plus distanciée, avec les voisins. Dont certains sont détestables ! Et même vivre ensemble avec les inconnus au dehors, ceux qui font du bruit quand on aimerait du silence, et au contraire se taisent les nuits de solitude où l’on aurait besoin d’entendre exister les autres. Essayez donc, Messieurs et Mesdames les architectes, même si les mégastructures évolutives et participationnistes que j’appelle de mes vœux vont encore se faire attendre un certain temps, de nous inventer déjà un habitat qui résolve ces problèmes, ou tout au moins, soyons raisonnables, qui parvienne à les atténuer.