Manuel Periáñez___________________________________manuelperianez1940@gmail.com

 
   

 

 

 

  accueil

_publications

_textes en ligne

_liens

   

Durabilité du service d'eau potable : quelle est la demande à gérer ?

ARIISE, juin 2006, 61p. (Résumé).

 

 

   
Synthèse : l’évolution à Paris depuis 1995
   
   
La baisse de consommation d’eau potable à Paris se poursuit depuis le début des années 1990, et si cela est en partie dû à la lutte contre les fuites en réseau, à la modernisation des installations des grands comptes, et à la réduction du nombre de bureaux, une partie de la baisse reste quand même inexpliquée, et les acteurs du service public sont conduits à se demander si l’on n’assiste pas à un changement d’attitude chez les consommateurs ordinaires. Mais la baisse constatée ne corrèle pas bien avec l’augmentation des prix. Il est apparu nécessaire de conduire des analyses plus en profondeur pour savoir ce que les particuliers font avec l’eau du robinet, en allant les interviewer. Cette recherche tente de situer selon quelles modalités psychosociologiques, quelles attitudes culturelles, représentations mentales et comportements réels des consommateurs résidentiels se poursuit cette baisse. Il y a dix ans, une première recherche avait permis de dégager une typologie simple :
   
   
  • Les attitudes opposées d'insouciance et d'économie à l’égard de la consommation d’eau, qui vont de pair avec des imaginaires de l’eau en termes d’eau-plaisir et d’eau-nécessité ;
  • Une autre opposition forte, celle des attitudes de méfiance et de confiance envers l'eau du robinet.
   
   
Cette typologie était issue de l’analyse de contenu de 73 entretiens approfondis (1). En effet, nous utilisons de longue date une méthode qualitative d’origine psychanalytique afin de déceler des tendances émergentes, non seulement au plan des conduites mais également (et surtout) au plan des représentations, conscientes et inconscientes.
Pour cette recherche, dix ans plus tard en 2005, sur l’évolution des attitudes des consommateurs d’eau potable à Paris, il s’agissait de mieux connaître les façons dont, dans certain cas, ce genre d’attitudes peuvent se retourner : basculer de l’insouciance à l’économie, de la méfiance à la confiance ou inversement.
Cette recherche psychosociologique s’est déroulée en deux phases :
  • une phase quantitative, lors de laquelle 120 entretiens rapides ont été effectués au téléphone ;
  • une phase qualitative avec des entretiens cliniques approfondis, qui a livré 26 protocoles utilisables.
 

1 - Cf. Manuel Periáñez, 1996, Attitudes et comportements des consommateurs d'eau, FAR et Lyonnaise des Eaux, octobre,
et 1997, L’îlot Vercingétorix, attitudes des consommateurs d’eau, FAR et Lyonnaise des Eaux.

   
La phase quantitative visait surtout un repérage pour situer rapidement les répondants sur la typologie des attitudes envers l’eau du robinet dégagée en 1995. Cette phase à dominante sociologique et urbanistique a été menée auprès de personnes vivant toutes dans des immeubles équipés en compteurs divisionnaires (au moins pour l’eau chaude). Elle a permis de recontacter un nombre appréciable des participants de 1995, et en outre de choisir les futurs interviewés de la phase « clinique ». Ce groupe a été choisi en tenant compte de la baisse ou la hausse des consommations d'eau (estimée subjectivement par les habitants, parfois objectivée par les factures quand elles étaient disponibles), les disparités de revenus des habitants, et trois sites dans Paris :
   
   
  • un tiers habitant les logements sociaux du secteur Vercingétorix dans le 14e arrondissement (53 usagers y avaient participé à l’enquête de 1995 ;
  • un tiers habitant des tours de la Place des Fêtes dans le 19e arrondissement (où une vingtaine de locataires avaient participé à l’enquête de 1995) ;
  • un dernier tiers habitant des immeubles récents de la classe moyenne plus aisée construits sur le Quai de la Seine, également dans le 19e arrondissement, représentatifs de l’évolution urbaine actuelle dans Paris.
   
   
Il a, en outre, été possible de revoir dans leur nouveaux logements 6 anciens interviewés de 1995 ayant quitté le quartier, et d’ainsi obtenir des indications sur certains changements d’attitude envers l’eau et le lien éventuel de ces changements avec leur changement de lieu, davantage qu’avec des changements au sein de la famille, par exemple (leurs anciens voisins, restés en contact avec eux, ayant bien voulu nous donner leur téléphone).
   
   
Résultats quantitatifs
   
   
L’entretien téléphonique rapide a été accepté par 130 personnes, dont les variables sociologiques se sont avérées dans la moyenne, et dont 118 protocoles étaient exploitables. Cet entretien d’environ dix minutes abordait 4 thèmes :
   
   
  • Les problèmes les plus importants en général (afin de situer la place accordée à l’environnement) ;
  • Les problèmes les plus importants en ce qui concerne l’environnement (afin de situer la place accordée à l’environnement) ;
  • Les problèmes éventuels dans la vie de l’interviewé  (afin d’établir notre « indice de qualité de vie » ou IQV, de la personne interviewée).
  • Les usages de l’eau domestique, et leur rapport à l’eau en général.
   
   
Concernant les deux premiers thèmes, les 118 personnes ayant répondu à l’enquête téléphonique dans ces trois quartiers de Paris estiment que, sur une liste de dix problèmes majeurs actuels, le chômage est le problème le plus important, suivi par l’insécurité et la montée de la pauvreté. En quatrième rang seulement on voit apparaître les problèmes d’environnement. Quand on détaille ceux-ci à l’aide d’une seconde liste de dix problèmes, ce sont d’abord la pollution de l’air, le bruit dans la rue et dans l’immeuble qui devancent la qualité de l’eau potable. Ces résultats ne concordent pas avec ceux du sondage visant un instantané de l’opinion publique en matière de protection de l’eau et de l’environnement, que Lyonnaise des Eaux a demandé en novembre 2005 à l’Institut CSA. L’enquête «La problématique de l’assainissement » donnait « la pollution de l’eau au premier rang des préoccupations environnementales des Français : 89% des Français se déclarent préoccupés par la pollution de l’eau, soit 15 points de plus que le niveau moyen de préoccupation sur l’ensemble des thématiques environnementales. »
   
   
Cette contradiction montre une nouvelle fois, croyons-nous, la fragilité des approches quantitatives : selon la liste des problèmes proposés au public, la séquence et la façon de les lui proposer, la finalité perçue de l’enquête, la relation à l’enquêtrice, sa voix au téléphone, etc. les résultats ne seront pas comparables…
L’IQV de ces 118 interviewés reste comparable à celui de 1995, et sans incidence notable sur les usages de l’eau. L’IQV est un peu plus fort chez les « nouveaux interviewés » dans le quartier du Quai de la Seine.
Concernant les usages de l’eau domestique, deux faits semblent saillants lors de l’enquête rapide au téléphone :
   
   

1 - l’évaluation subjective de la baisse ou hausse (« Pensez-vous que votre facture est stable, en diminution ou en augmentation ? ») : peu de personnes s’estiment être en augmentation (ce sont surtout des femmes) ; une forte majorité croit être stable, une petite minorité s’estiment être en forte diminution (surtout les personnes seules). Lors de la phase qualitative, où furent produites des factures et relevés de la consommation, il s’avéra que la plupart de ces estimations sont fantaisistes (et parfois fantasmatiques, cf. ci-dessous) : la tendance globale est une légère baisse, et cela concorde à peu près avec les résultats pour les immeubles des études plus objectives sur grand échantillon. Les études du CREDOC montrent en effet que la consommation d’eau des ménages n’est pas globalement orientée à la baisse, car « l’évolution des modes de vie devrait probablement conduire dans les prochaines années à la hausse de la consommation d'eau des ménages […] pour l’habitat individuel. La chute des consommations d'eau observées dans l’habitat collectif ne tient pas à des changements de comportement des habitants, mais à des économies dans la gestion des parties communes des immeubles et dans les activités très diverses qui sont raccordées aux immeubles d’habitation ». Nous observons pour notre part une légère baisse qui est bel et bien due aux comportements, mais notre « échantillon » est si réduit que nous ne parlerons que de tendance émergente dans l’évolution des comportements.

   
   

2 - l’évaluation subjective de la qualité de l’eau du robinet : elle est jugée « très bonne », le plus souvent par les interviewés plus aisés du Quai de la Seine, mais « assez médiocre » par une majorité à Vercingétorix et à la Place des Fêtes. L’achat d’eau en bouteilles augmente inversement au niveau socioculturel.

   
   
Les résultats qualitatifs
   
   
Par rapport à l’enquête de 1995, le groupe des « méfiants » ne diminue pas en nombre en 2005, mais l’on se méfie maintenant davantage, dans la vie quotidienne, de phénomènes sociaux qui paraissent plus inquiétants que les éventuels problèmes liés à l’eau (les bandes de jeunes, l’évolution de l’emploi, le réchauffement climatique, la qualité de l’air) ;
   
   
Chez les « confiants » et « insouciants » on devient souvent plus économe, leurs enfants sont partis, il y a davantage de personnes seules, etc. : diminution du poste eau, du moins dans la résidence principale ; mais probable augmentation dans la résidence secondaire, maintenant plus souvent fréquentée avec les enfants et petits-enfants : arrosages de la pelouse et plantes, etc. Cela n’est cependant pas contradictoire avec le fait que nous voyons davantage d’« eau-plaisir » : la pauvreté augmente, donc « gaspiller » de l’eau bon marché est le seul luxe des « pauvres », et nombre d’« économes » passent à l’insouciance.
   
   
À noter qu’il s’agit là davantage d’un sentiment dépressif d’appauvrissement que d’une réalité socioéconomique, comme le tend à prouver l’absence de corrélation avec l’IQV. Ce qui est recherché, en compensation, est un sentiment d’abondance à bon compte en gaspillant de l’eau… Le lien avec Internet est parfois fait, abondance et immédiateté.
   
   
Un cas proprement pathologique nous a été rapporté (facture d’eau de 1700 euros !), où une très vieille dame atteinte de « syndrome de Diogène », vivant recluse et refusant d’ouvrir à quiconque depuis dix ans, a été finalement internée. Elle laissait couler l’eau des robinets jour et nuit, sans doute pour chasser la solitude ? Un cas assez semblable, heureusement moins grave, était apparu en 1995 également : la personne tirait sans cesse sa chasse d’eau, dont le bruit la rassurait contre la solitude.
   
   
De façon assez générale, on trouve en 2006 davantage présente la dimension du rêve opposée au principe de réalité : nous y voyons volontiers à l’œuvre un besoin d’évasion accru par rapport aux nouvelles contraintes de la société actuelle, qui ici trouve à s’exprimer par une évolution, minoritaire mais réelle, et peut-être importante à l’avenir, de l’« eau nécessité » vers « l’eau plaisir ».
   
   
L’eau en bouteille participe de l’eau-plaisir : sur un mode plus élaboré, on va la chercher, on la porte (parfois sans caddie), il faut la mériter, la préparer comme une boisson conviviale. La raison essentielle reste le goût de l’eau du robinet qui nous a été décrit, en 2006, comme un « goût médicinal » : les traces de chlore, de calcaire, sont objectivement vécues comme témoignant du souci de l’État envers la santé publique, mais ce goût et ce souci renvoient subjectivement au domaine du raisonnable, contre lequel le principe de plaisir tend à se révolter...
   
   
   
   
Conclusions
   
   
De façon générale, par rapport à la situation en 1995, nous assistons à une prise de conscience plus claire des problèmes de l’eau, sans doute comme conséquence de leur médiatisation de ces dix dernières années et de la montée de l’écologisme. Il s’avère cependant faux de croire, comme nous l’avons fait un moment, qu’il existerait un lien fort entre l’implantation urbaine des immeubles, l’accès à la nature (résidences secondaires, etc.) et les représentations ou l’imaginaire vis à vis de l’eau ; ni que les comportements économes ou insouciants quant au gaspillage de l’eau s’organiseraient en fonction d’une idéologie écologiste ou consumériste.
   
   
L’engagement des usagers dans certaines actions environnementales (tri des déchets, militantisme) n’a pas d’effet direct sur les tendances émergentes que nous avons pu constater vis à vis de l’eau.
Au niveau des discours les plus manifestes, nous semblent en progrès :
   
   
  • l’idée que l’eau est une richesse restreinte, aussi bien mondialement que localement, en quantité et qualité ;
  • le niveau de satisfaction globale de la qualité de l'eau potable, à un niveau élevé ;
  • la prise de conscience des responsabilités quant aux pollutions de l’eau ;
  • l'appréciation de la « santé de l'eau » (sauf dans la petite minorité des « méfiants » irrationnels) ;
  • l'idée que « payer l'eau plus cher est un garant de sa qualité » ;
   
   
Nous semblent stables, ou en légère perte de vitesse, par rapport à 1995 :
   
   
  • la capacité d'autoévaluation de leurs consommations par les interviewés, ainsi que leur description ;
  • la connaissance du prix du mètre de cube d'eau, malgré un meilleur accès potentiel à l’information (les sites Internet ne sont que peu ou pas consultés, etc.) ;
  • la conscience du processus concret de dépollution des eaux usées par les interviewés ;
  • l'existence de la nouvelle réglementation sur l'eau de consommation, quasiment inconnue.
   
   
Concernant l’eau qu’ils boivent, les interviewés nous semblent :
   
   
  • rester confiants vis-à-vis de la qualité de l'eau, mais vigilants sur les contrôles ;
  • continuer à formuler le calcaire et le goût de l'eau toujours au premier rang des reproches ;
  • consommer en majorité à la fois de l'eau du robinet et de l'eau en bouteille.
   
   
Mais si nous quittons ce niveau manifeste pour un niveau davantage interprétatif, ce qui apparaît plus nouveau, ou du moins plus nettement évident, serait le fait que le niveau d’information des gens, à travers tous les media, ne les empêche nullement de se forger leurs propres représentations (évitons le terme d’opinions…), à partir desquelles ils se construisent les imaginaires à l’aune desquels ils analyseront et critiqueront l’ensemble de la problématique de l’eau.
   
   
Ces imaginaires de l’eau produisent des effets très différents, selon qu’ils font référence à l’eau naturelle ou à l’eau domestique, selon, donc, qu’ils se situent essentiellement dans la rêverie ou dans les conduites réelles. Mais l’eau domestique échappe cependant à sa dimension utilitaire lors des moments où prime le plaisir, notamment dans la salle de bains.
   
   
Si l’eau naturelle est liée à des valeurs plus variées qui font appel à l’affectif, et plus largement au symbolisme de l’eau, elle n’échappe pas à son tour à des moments de réalité... L’eau naturelle suscite un imaginaire mystique, ambivalent, devenant à la limite une question de vie et de mort. La nature, l’eau finiront par devenir mauvaises si l’homme continue à les maltraiter.
   
   
Quand l’eau naturelle est moins sacralisée, elle revêt un signifiant d’horizontalité, l’horizontalité des plans d’eau calmes, formidable symbole de stabilité est un élément valorisé de la vie des loisirs, dans laquelle la nature joue un rôle de premier plan comme rappel du soutien maternel de jadis, ainsi que le rappel acoustique de la proximité de l’eau.
   
   
Selon le degré de fréquentation de l’habitat-nature que constitue le repli sur la résidence secondaire on peut assister à des changements des rapports à l'eau, qu’il s’agit non plus seulement d’admirer, mais aussi de boire : boire le paysage, incorporer la bonne mère ? C’est en fonction de la présence de l’eau dans le paysage quotidien (comme au quai de la Seine) que les dosages personnels de ces différentes dimensions vont avoir une portée plus ou moins grande dans les perceptions des sujets.
   
   
L'eau livrée à domicile dans des tuyaux semble s’éloigner des signifiants d’horizontalité, elle serait davantage proche de l’eau de pluie qui tombe, dans un registre de verticalité plus phallique ; dans ce registre technique-phallique, elle est d’abord une force mystérieuse parce qu’invisible tant qu’elle n’est pas sortie du robinet, avant de prendre docilement la forme du récipient dans lequel l’usager aura tout pouvoir de la couler. Donner de la forme à l’informe, comme l’eau le permet, nous semble une des dimensions les plus inconscientes des plaisirs de maîtrise et de créativité quotidiennes que permet l’eau.
   
   
L’eau du robinet, à boire ou pour l'usage courant, n’existe donc pas, pour l’imaginaire, tant qu’elle est encore dans les tuyaux ; elle appartient encore, dans ce état invisible, à d’obscurs technocrates que seul connaît le syndic d’immeuble. Cette eau qui devient docilement ce qu’en fait l’usager, c’est « l’eau-plaisir », aux multiples aspects, et dont l’importance pourrait expliquer, à l’autre bout du cycle de la vie quotidienne, que personne n’évoque l’évacuation des eaux domestiques usées, ni le détail de leur traitement, ou de la gestion.
   
   
Quelle eau boire ? : l’eau du robinet, l’eau en bouteille?  Si pour beaucoup de personnes boire l'eau en bouteille est d’abord une question de goût de l’eau, chez d’autres son prix et la charge de devoir porter les bouteilles jouent en faveur de l’eau du robinet. Fait nouveau, chez certains ce portage est au contraire une raison pour préférer l’eau en bouteille (cf. § 4.5.1). Offrir à des invités de l’eau du robinet est presque unanimement considéré comme anti-convivial.
   
   
Les attitudes des interviewés sur ce thème, qui les motive manifestement le plus, sont multiples, et toutes les combinaisons d’attitudes semblent présentes. Ni le statut professionnel, le revenu, l'âge, le niveau d'enseignement ou quelque autre variable sociologique ne semble avoir d’incidence pour ce qui concerne ces choix entre l'eau en bouteille et l'eau du robinet. Ce ne sont pas les plus riches qui boivent davantage d'eau en bouteille, ni les plus pauvres... Peut-être une exception : les femmes semblent boire plus d'eau en bouteille que les hommes.
   
   
La qualité de l’eau est souvent vue comme s’étant beaucoup dégradée dans le monde, et également dans quelques endroits en France, mais pas chez les interviewés personnellement. Ce sont les plus jeunes interviewés qui se montrent le plus sensibilisés aux enjeux planétaires de l'eau, le problème qui leur paraît aujourd'hui le plus grave. Pour économiser l’eau, certains suggèrent spontanément l’installation domestique d’un double réseau
   
   
L’idée nostalgique que « c’était mieux avant » constitue une attitude très subjective dans laquelle on expulse le mauvais, projectivement, sur l’autre : tout irait bien si ce monde était « presque-moi », comme avant (quand j’étais un nourrisson, l’environnement c’était maman…)
Inévitablement, certains recherchent des coupables auxquels attribuer « la faute » des malheurs de la qualité de l’eau, et ils n’ont que l’embarras du choix ; les plus citoyens sont conscients que c’est notre mode vie actuel le principal responsable.
   
   
En dehors de ces lamentations, cependant, les problèmes liés à la pollution de l’eau n’inquiètent pas outre mesure la plupart des interviewés car ce n’est pas un problème général et les solutions leur paraissent techniquement simples. L’aspect économique et gestionnaire de ces problèmes n’est que rarement évoqué, les interviewés témoignent d’une assez grande confiance dans la gestion, la réglementation, et dans la dissuasion du gaspillage et de la pollution par des mesures juridiques et administratives allant des amendes jusqu’à du pénal.
   
   
Certains expriment en outre l’idée, dans la mouvance du « développement durable », que les solutions seraient liées à un changement des mentalités débouchant sur le fait d’inclure les coûts écologiques dans la production.
   
   
Contrairement aux lamentations impuissantes des nostalgiques angoissés, bon nombre de nos interviewés adoptent une attitude beaucoup plus sthénique, proche de la militance écologiste, sans pour autant militer, sauf exception, au sein d’associations de défense de la nature, ni surtout au parti des verts, accusé de « faire de la politique avec nos petits malheurs »
   
   
Comme dans la recherche d’il y a dix ans, il s’est de nouveau révélé difficile pour les interviewés de produire leurs factures d’eau, qui ne sont pas prises très au sérieux par eux car contrairement aux autres factures domestiques elles semblent souffrir de leur modicité et de leur inclusion dans les charges d’immeuble. Le prix de l’eau n’est lui-même qu’approximativement connu (sauf des quelques « économes » et « méfiants » qui, eux, le connaissent exactement).
   
   
Ceux (rares) qui l’estiment plutôt bon marché tiennent compte du travail des gestionnaires de l’eau, et se déclarent même prêts à la payer davantage pour que sa qualité continue à être garantie. Indépendamment donc de l'opinion sur le prix de l'eau et de son évaluation très variable, une grande majorité des interviewés trouvent normal de payer les coûts de traitement des eaux usées
   
   
Quelques interviewés plus ouverts aux confidences intimes lors de l’entretien nous fournissent des pistes nouvelles, davantage liées à leur personnalité. Une mauvaise relation à la mère, ainsi que d’autres défaillances du soutien dans la petite enfance, va souvent chez ces personnes de pair avec un refus total de consommer du lait, qu’il soit frais ou de longue conservation. L’eau du robinet se présente sans doute à sa place comme un fluide « naturel », les conduites d’eau, de gaz ou d’électricité et leurs apports vitaux se laissant facilement « naturaliser » comme représentants inconscients du corps de la mère.
   
   
Ce rapport aux fluides nourriciers tel que le lait montre l’aversion de beaucoup de ces personnes également envers l’eau du robinet, et une préférence fréquente du vin et des boissons fortes. Selon la thèse classique de Mélanie Klein, l’alcool, le tabac sont mieux à même (dans le fantasme inconscient !) d’empoisonner la mère mauvaise intériorisée.
   
   
Le recours à l’eau en bouteille se présente alors comme une victoire sur cette mère fantasmatique, dont on prend la place en tant que bonne mère : celle qui sait bien accueillir en remplaçant les fluides « naturels » mauvais du robinet par ceux choisis avec soin pour étancher la soif en famille, et celle des visiteurs, par le choix et le transport d’eau en bouteilles... Sollicitude qui ne s’étendra cependant pas jusqu’à l’achat de lait, trop directement maternel.
   
   
Une nouvelle attitude assez révélatrice des nouvelles tendances envers l’eau à boire nous semble être celle des gens dans la rue qui marchent en tenant à la main un pack d’eau en bouteilles d’environ 9 kg. Il semblerait que pour certaines personnes il faille porter l’eau que l’on boit, il faut, en quelque sorte, l’avoir méritée. Nous soupçonnons que l’eau en bouteille est d’autant meilleure pour ces personnes qu’elles se sont fatiguées à la porter !
   
   
La différence se ferait alors sur le fait que l’eau du robinet coule toujours de la même façon, que ce soit pour boire ou pour laver par terre ou actionner la chasse d’eau des WC... Or, l’eau que l’on boit mérite de s’en distinguer par un statut plus noble. Le portage rétablit sur un mode imaginaire le double réseau de distribution, qui à Paris sépare, pour le nettoyage de la voirie et l’arrosage des jardins publics, l’eau potable et non potable.
   
   
L’anoblissement volontaire de l’eau portée renvoie alors l’eau distribuée par des tuyaux, celle du robinet, à un statut fantasmatiquement proche de celui des flux corporels automatiques naturels, comme celui de l’air et la respiration, la circulation du sang, la transpiration. Plus abstraitement sans doute également aux métabolismes psychiques automatiques, car de même que la vie somatique, la vie psychique fonctionne toute seule. L’eau que l’on se fatigue à aller chercher fait désormais semble t-il partie, pour certaines personnes, du même registre que la gestuelle du vin apporté jusqu’à la table.
   
   
Inversement et complémentairement, certains parmi les interviewés les plus âgés interrogés au sujet du portage de l’eau se sont souvenus avec plaisir du formidable progrès qu’avait constitué l’installation de l’eau courante chez eux, ou chez leurs parents ou grands-parents, dans des endroits reculés ou hors de France (Espagne, Portugal, Maghreb). C’est toute la différence entre le portage de l’eau actuel, choisi épisodiquement par plaisir, ou subi tous les jours à l’instar de Cosette…
   
   
Concernant la typologie des attitudes, sur les 26 personnes interviewées, 14 sont dans l’attitude d’insouciance contre 12 économes ; 21 sont confiants contre 5 méfiants ; et 16 prennent l’attitude d’eau-plaisir contre 10 celle de l’eau-nécessité. En outre, sur 46 personnes qui avaient déjà participé aux enquêtes de 1996-97, on en retrouve 15 parmi les 26 entretiens qualitatifs de 2005. Si la typologie elle-même reste stable, l’évolution de ces 15 cas depuis 1995 pose d’abord le problème de ses effectifs, ensuite celui de savoir, malgré tout, lesquels parmi ces 15 cas ont changé d’attitude en dix ans ?
   
   
Cet effectif de 15 familles étant plus que réduit, ce n’est qu’avec la plus grande prudence que nous oserons voir une possible tendance dans le quartier le plus modeste, Vercingétorix, vers l’eau-plaisir (4 cas, contre 1 en sens inverse) et vers l’insouciance (3 cas, contre 1 en sens inverse également), évolution que nous avons déjà évoqué : le seul luxe des pauvres, ce serait l’abondance et la quasi-gratuité de l’eau.
   
   
Les progrès de la prise de conscience écologiste se mesurent au fait que même les personnes apparemment les plus insouciantes de la consommation de l’eau sont convaincues qu'« elle est une ressource limitée ».
   
   
Chez les « confiants » et « économes », on trouve souvent une problématique « propreté/saleté ». L'eau à l'état naturel est plutôt « sale ». A l'inverse, l'eau du robinet et l'eau en bouteille sont « propres ». Ils ont une perception assez précise du parcours de l'eau du robinet (tuyaux, usines, traitements...). Surtout, cette eau est considérée comme la plus fiable car contrôlée et traitée chimiquement. La sécurité est donc d'autant plus importante que des contrôles et des traitements chimiques sont intervenus : l’eau naturelle, sale au départ, est sécurisée par l’action humaine, elle est le « résultat du travail de l'homme » et, à la limite, le goût « médical » qu’elle garde de ces traitements est valorisée comme garantie de sa propreté et santé.
   
   
Cette même action humaine, cependant, la rendra suspecte aux yeux de quelques-uns, organisés sur le versant paranoïde et (heureusement ?) peu nombreux, pour lesquels on ne peut faire confiance qu’à l’eau en bouteille, celle du robinet « étant trop trafiquée ». L’eau en bouteille est ainsi censée se rapprocher de l’eau naturelle (divinisée), et s’éloigner de l’eau du robinet (diabolisée).
   
   
Ces résultats encourageants nous mènent à des considérations sur la démarche même de typologisation. Il serait pensable qu’avec des effectifs plus nombreux, nous pourrions voir émerger beaucoup plus clairement des sous tendances intermédiaires entre nos types d’attitudes, et surtout des possibilités d’établir plus clairement les passages d’une attitude à une autre.
   
   
En effet, les types figés dans l’une ou l’autre des attitudes d’insouciance/économie, de nécessité/plaisir ou de confiance/méfiance ne sont finalement (c’est notre impression de clinicien) que peu nombreux, et correspondent à des personnalités bien installées dans des tableaux névrotiques ou psychorigides, avec des mécanismes de défense pauvres et maladroitement utilisés. Une bonne moitié des interviewés, et notamment ceux qui ont changé d’attitude, sont certes caractérisables sur ces dimensions cliniques mais présentent un tableau beaucoup plus nuancé, et sont capables d’évoluer beaucoup plus facilement.
   
   
Il faudrait donc distinguer, au minimum, entre des attitudes massives presque certainement définitives et des attitudes certes dominantes mais susceptibles de changements. L’évaluation de ces potentiels de changement pourrait se faire par des jeu-tests psychosociologiques recueillant l’acceptation ou le rejet (« vrai ou faux ? ») d’une longue liste de « propositions », des phrases typiques de ces diverses attitudes, déclinées en nuances jusqu’aux positions intermédiaires entre elles.