Manuel Periáñez_____________________________________________manuelperianez1940@gmail.com

   
 


 

 

 

 

Du lac des cygnes à la mare aux grenouilles, pas de singe aquatique

 

Communication au colloque L'Homme et la lagune, IXèmes Journées scientifiques de la Société d'Écologie humaine,

Chioggia-Venise, le 29, 30 et 31 mai 1997

 

Pour parler valablement de l'Homme et de la lagune, il faudrait auparavant s'assurer de ce que peut bien signifier une lagune pour l'Homme, et non pas seulement pour le spécialiste (homo limnologicus ~. Les significations que les hommes ont pu trouver ou donner aux lagunes ne sont en effet pas toujours celles d'une bonne encyclopédie ouverte à l'article limnologie:

"Les lagunes sont des lacs peu profonds en communication plus ou moins importante avec la mer et qui, de ce fait, en subissent constamment l'influence. Dans une lagune, on distingue essentiellement deux types de milieux: celui qui subit en permanence l'influence des apports marins (lagune "vivante" et celui qui évolue de manière autonome (lagune "morte"). Le premier de ces milieux s'apparente à un milieu marin littoral, tandis que le second est la lagune proprement dite. [...] Une lagune, vivifiée régulièrement par les apports marins, est, comme tout lac, un piège à substances nutritives. Sa concentration en sels utiles y est inversement proportionnelle à la profondeur. La lagune s'enrichit ainsi par rapport à la mer voisine et, bien que le nombre des espèces soit relativement réduit, celles qui acceptent les conditions particulières de ce milieu forment d'importantes populations." (Universalis 1995).

Qui sont, en effet, les hommes "qui acceptent les conditions particulières de ce milieu" ? Que peut bien être une lagune pour eux ? Aux précédentes journées de cette Association, consacrées en 1994 aux lacs, le recours à la compilation impressionnante de Stith-Thompson m'avait permis de situer l'importance du thème général de l'eau dans l'ensemble des mythes, contes et légendes, puis de proposer une typologie succincte de l'imaginaire particulier des lacs, comparé à celui de la mer et de la rivière. Mais le Stith-Thompson ne semble pas connaître la lagune, ni même les marais !

Cette absence du thème lagunaire me frappe, chez les Irlandais par exemple, où les lagunes ne manquent pas, ou du côté de Bassorah chez les Arabes des marais. Il paraît évident que, selon leur géographie, les riverains des lagunes ont dû élaborer des cultures lagunaires à la fois très différentes et pourtant toutes liées au cadre écologique de la lagune.

Mais il est évident également que ces populations sont une petite minorité. Pour la grande masse des gens, le terme de lagune évoquera fatalement autre chose que pour des riverains des lagunes ! L'imaginaire des riverains est celui de gens qui savent de quoi ils parlent, puisqu'ils vivent de, par, sur, avec ou contre les lagunes. Leur représentation de cet espace particulier intègre le fait que le lac est stable, aux rivages définitifs, tandis que la lagune est un espace évolutif entre terre et mer, susceptible de changements considérables dans le laps de temps d'une vie d'homme.

La plupart des gens comme vous et moi, cependant, ne connaissons rien aux lagunes, et nous en avons des représentations plus éloignées de ses réalités physiques et socio-écologiques. Ainsi chez moi, par exemple, quand je me suis allongé sur mon propre divan pour rêvasser à ma contribution possible à ce colloque, le mot "lagune" a fait émerger trois associations de pensée apparemment banales :

 

    1. celle, physique, d'une étendue d'eau trop petite pour être appelée "lac", mais trop grande pour être une "mare" ou un "étang", bref l'idée curieuse d'un lac resté petit, d'un lac raté probablement maléfique au temps des légendes, et bien sûr aussi du caractère étrange des groupes humains capables de s'accommoder de tels lieux de perdition;
    2. celle de la lacune, une lagune mentale et péjorative, généralement considérée comme devant d'urgence être comblée par un effort de culture plus ou moins important, signification qui renvoie au manque autant que la première;
    3. une troisième idée concernant ce groupe d'anthropologues, le plus souvent dilettante, qui voit dans la lagune ou le lac rien moins que le berceau de l'hominisation : les tenants quelque peu allumés de la théorie du singe aquatique, ou "AAT" (Aquatic Ape Theory).

 

Sur le premier point, ma subjectivité nous éloigne moins qu'on ne pourrait le craindre de la définition de l'Encyclopédie (une lagune est un lac peu profond en communication avec la mer): ils'agit bien d'un lac, un peu spécial certes, mais l'étymologie ne nous trahit que sur son extension : lacuna est un diminutif. Mais si la lagune n'est qu'un petit lac, font alors problème l'énorme lagune de Maracaïbo, au Venezuela, qui avec ses 22 000 km2 pourrait facilement contenir trente fois le lac Léman; ou celle de Venise qui est presque aussi grande que ce dernier. S'il y a des lacs plus petits que des lagunes, on retrouve le problème linguistique de l'arbitraire du signifiant. Il n'y a pas d'ailleurs que les lacs et les lagunes dont la dénomination paraisse incertaine : à en juger par les libellés figurant sur les cartes géographiques, il y a une belle confusion entre tous les termes désignant des étendues d'eau, de l'Océan jusqu'à la dernière flaque de pluie sur un trottoir.

En effet, un simple coup d'œil sur la carte du monde nous montre une Baie d'Hudson et un Golfe du Mexique plus grands que la Mer Baltique, une Mer Caspienne qui est un lac, des Grands Lacs nord-américains plus grands que la Mer d'Azov, et une Mer Morte super-salée à trente kilomètres de la Méditerranée qui devrait être une lagune. Sans parler de ces lacs temporaires à l'intérieur de l'Australie à la saison des pluies et qui s'évaporent en quelques semaines : en Hollande, on n'hésiterait pas à les appeler des "flaques". Le lac de Maracaïbo a longtemps été appelé Golfe et même... Lagune. On ne comprend plus, si la lagune de Maracaïbo est devenue un lac, pourquoi la Mer Baltique et la Mer noire n'en sont pas également.

C'est, je crois, dans cette lagune de Maracaïbo que les Conquistadores aperçurent des indigènes lacustres vivant sur pilotis, et s'écrièrent "une petite Venise !", en andalou "Venezuela !". Là, le nom est resté, alors qu'il s'est perdu pour le Mexique; la même association d'idées vint en effet à l'esprit de Cortés en l'an 1519, où il fut émerveillé des beautés de la ville de Mexico, qu'il décrivit dans une lettre à Charles Quint comme "la plus belle ville du monde, une nouvelle Venise". L'imaginaire des lagunes comme lieux merveilleux, c'est à dire des Eldorados pleins d'or, était tenace chez les Conquistadores, au sujet desquels ma fidèle Universalis continue de me renseigner :

"De 1575 à 1587, Francisco de Cáceres n'organisa pas moins de trois expéditions entre les Andes et la Guyane, à la recherche du royaume de Guarica, nouvel avatar de l'Eldorado. L'héritier de Quesada, Antonio de Berrio, s'acharna de 1584 à 1597, à la découverte de l'insaisissable lagune de Manoa, dans les Llanos et la Guyane; la grande expédition recrutée en Espagne par son lieutenant Domingo de Vera s'acheva en tragédie (1596)" (1).

Si les appellations des étendues liquides prêtent à confusion sur les cartes modernes, celle-ci augmente sur les cartes anciennes. Dans l'Odyssée, l'un de ses vagabondages maritimes amène Ulysse et ses compagnons du côté des portes d'Hercule (Gibraltar) devant le spectacle de l'Okeanos : terrifiéspar une telle immensité liquide, ils retournent vite à leurs jeux méditerranéens. Mais après la découverte de Christophe Colomb, les Espagnols ne surent plus très bien si l'étendue d'eau entre l'Ancien et le Nouveau Monde méritait encore cette appellation mythique d'Océan ou s'il ne s'agissait plus que d'une simple Mer. Refusant de trancher ils l'appelèrent donc "el Mar Oceano", comme en témoigne la Carta de Juan de la Cosa de l'an 1500. L'Océan Pacifique aussi bien que les Caraïbes étaient de même parfois appelés "les mers du Sud" parles flibustiers, qui devaient en connaître les divers sous-ensembles comme leur poche.

Sans doute faudrait-il ici distinguer entre les origines de ces noms. Selon que leurs auteurs probables sont les grands découvreurs et conquérants du XVI-XIXe siècles (gens pressés qui voyaient grand), ou bien des marins locaux et des habitants indigènes des mêmes rivages (qui chacun dans leur culture en connaissaient de longue date les subtilités et l'histoire locales), les appellations font ou ne font pas le détail, perpétuent ou non la mémoire d'événements antérieurs à la "découverte", ou laissent la part belle aux derniers venus.

Laissons maintenant les cartes géographiques et passons au langage; comparons le destin linguistique que font subir à la lagune des cultures aussi opposées sur leur rapport à l'eau que celle des Hollandais et celle des Français : les termes hollandais "plas" (flaque), "meer" (lac) et "zee" (mer) ne correspondent qu'imparfaitement aux termes français "lagune", ", lac", et "mer", autant que les termes allemands ("meer" pourmer et "see" pour lac). Les allemands semblent beaucoup hésiter sur ce qui est une mer ou un lac, comme en témoigne le terme tristement célèbre d'Unterseeboot, lesous-marin, dont on sait bien qu'il ne naviguait pas sous les lacs (2).

Les hésitations des vieilles cartes hollandaises (3) sur la dénomination du Zuyderzee sont parlantes des problèmes de son statut entre le grand et le petit, et du refus local de l'idée même de lagune. Au temps des Romains (quand Jules César s'étonnait de la bravoure de ces Bataves qui pourtant n'avaient pas de montagnes pour se retrancher, mais seulement des marais semi-inondés) le Zuyderzee était clairement un lac, le Flevomeer, séparé de la mer du Nord par des marais, ce qui correspondrait mieux au concept latin de "lacuna". Mais ce terme n'existera jamais en néerlandais ! Au moyen âge, le Zuyderzee n'est plus un lac, de nombreuses passes le relient à la mer du Nord et en font ce qu'on nommerait dans l'Europe du Sud un golfe, une baie ou un bassin; mais il s'appelle alors Almere. Puis il deviendra "la mer du Sud", le Zuyderzee (sans doute par opposition à la mer du Nord), jusqu'aux travaux d'assèchement du début du XXe siècle, ou il redeviendra un lac, le lac de I'Ijssel (Ijsselmeer); les polders gagnés sur l'eau devenant le Flevoland, du nom que portait à l'époque romaine l'île située au centre du lac Flevo. Ouvrant un dictionnaire hollandais, on trouve bien le mot "lagune"... pour désigner celles d'autres pays où leur existence est tolérée, et celles, supposées paradisiaques, de la Polynésie.

Mais si pendant toute son histoire, la Hollande a été constellée de lacs et de toute sorte de plans d'eau "peu profonds et en communication plus ou moins importante avec la mer" faisant d'évidence partie de la catégorie limnologique des lagunes, il se trouve que les descendants des fiers Bataves ont toujours refusé de le reconnaître ! Donnant à certaines lagunes le statut définitif de lacs, et à d'autres le statut inférieur de "flaques", ils affirmaient ainsi leur détermination dans un combat millénaire contre la mer, combat finalement victorieux. Une particularité amusante du néerlandais est en effet son usage du mot "flaque" (plas). En France, une flaque d'eau correspond à une petite inondation très provisoire, dans la salle de bains, ou après la pluie. C'est également le cas en Hollande, mais les Hollandais étendent ce concept au langage familier pour désigner l'acte d'uriner (chez les enfants principalement) : un enfant hollandais ne va pas "faire pipi", il ira "faire une petite flaque". En France, je n'ai trouvé que dans la région de Toulouse où des enfants disent de façon comparable qu'ils vont "faire une petite Garonne". Mais la Garonne est un fleuve important, là ou les flaques sont un épisode parfaitement éphémère; c'est bien ce qui les rend intéressantes pour l'imaginaire, resté sur ce point assez batave, des Hollandais : il s'agit de déclarer passagères, et vouées à l'assèchement technocratique imminent, toutes les étendues d'eau qui ne méritent pas le statut noble de "lac". Cet imaginaire a pour effet que sont ainsi désignées du terme de "plassen".

celui donc de simple flaques à assécher un jour ou l'autre, certains plans d'eau en réalité d'étendue souvent considérable et qui parfois même sont plus grands que certains "lacs", qui dans ce même imaginaire ont, eux, acquis historiquement leur droit à l'éternité. Si Venise avait été hollandaise (ce qu'à Dieu ne plaise), la lagune entourant une ville-monument d'une telle importance historique (4) aurait donc certainement été un meer, un lac, au mépris de toute considération d'ordre strictement limnologique. Surprise heureuse, donc, de trouver un peu d'irrationnel chez un peuple dont l'esprit, vu de loin, semblait parfaitement symbolisé par la logique implacable des toiles de Mondrian.

Il paraît remarquable que les lacs hollandais soient peuplés de cygnes, là où les "flaques" sont abandonnées aux grenouilles à l'instar des mares et étangs français, beaucoup plus ruraux. Ce n'est pas un hasard. Les rives des lacs sont en Hollande des lieux assez prestigieux, fréquentés par de nombreux promeneurs, qui nourrissent volontiers les cygnes avec du vieux pain; en hiver, ils se risquent sur la glace pour récupérer et mettre à l'abri ces élégants animaux. Ni le cygne ni le lac ne possèdent ici les significations maléfiques que l'on voit dans les contes slaves, immortalisés par Tchaikowski, ni celles du romantisme français de Lamartine et de sa nostalgie. La nostalgie, et du coup le romantisme, sont en Hollande frappés de tabou par la pudeur calviniste, de même (dans une moindre mesure) que la simple expression des sentiments. Cette pudeur des sentiments a donné lieu à l'expression étonnante "het verleden", pour dire "le passé" : verleden littéralement signifie ce qui a été souffert, ou ce que l'on a fini de souffrir (du verbe lijden, souffrir : le verbe verlijden n'existe cependant pas, qui aurait très bien exprimé le concept freudien du durcharbeiten du travail de deuil... Mais nous n'allons pas inventer des verbes hollandais inexistants !) C'est à notre avis un magnifique exemple de dénégation de ce travail de deuil et séparation que nous devons tous naturellement faire sur le passé (une sorte de métabolisme de la temporalité), et cette expression hollandaise contient une mise en garde pédagogique contre toute velléité de nostalgie quant aux événements vécus : le passé, het verleden, on doit se souvenir, mais sereinement. (Sereinement, comme à la Serenissima? Là le principe d'association libre nous emporte sans doute trop loin, mais il n'est pas impossible que la République de Venise ait été une sorte de Hollande pour le reste de l'Italie, honnie comme telle par ses méridionaux. A peu près comme les Landais s'empressèrent d'abandonner de nouveau aux lagunes ancestrales les polders asséchés par les insupportables donneurs de leçons parpaillots venus de la République des Sept Provinces (5): les deux en effet, autant Venise que la Hollande, furent très tôt des républiques de riches marchands pas trop démocrates mais ayant un certain souci paternaliste du social; ces deux États modernes et à l'efficacité musclée furent évidemment haïes par les empires et monarchies de leur époque).

L'attitude de dénégation de toute émotion nostalgique expliquerait qu'en Hollande les lacs ne soient admirés qu'au titre de "natuurschoon", la beauté naturelle. Le terme de verleden et la notion de souffrance qu'il contient ouvre cependant une brèche dans cette stratégie de la dénégation : il y avait souffrance, semble t-il reconnaître implicitement a posteriori, quand il n'y en a plus.

Mais ce système de défense connaît son inversion rituelle (le mot n'est pas trop fort). Environ tous les dix ans, quand un hiver suffisamment rigoureux permet une épaisseur de glace suffisante dans tous les canaux, lacs ou flaques d'eau du pays, les Hollandais semblent saisis par le démon du retour aux valeurs des ancêtres, comme ailleurs on connaît la folie collective du Carnaval ou celle de la corrida. Les écoles ferment, pour cause de patinage sur la glace... La fête de la glace hollandaise, immortalisée par les peintres du XVII' siècle, resurgit du passé quasiment intacte, et apparaît comme une orgie maniaque en lieu et place du deuil du verleden. De elfstedentocht, la course des onze villes qui se court à patins à glace sur 200 km. (et qui arrête la vie du pays pendant plusieurs jours) métamorphose brusquement nos placides Hollandais, dont la personnalité culturelle plutôt obsessionnelle cède la place à une hystérie quasiment mexicaine.

Si l'on entreprenait une ethnopsychanalyse de la mentalité hollandaise, il serait certainement nécessaire d'examiner l'aspect à la fois grandiose et dérisoire de leurs très grands travaux pharaoniques contre la mer. Des portails gigantesques ont été récemment mis en service, prévus pour résister à des tempêtes de cauchemar dont la probabilité est d'une chance sur mille ans. Millénarisme collectif de toute évidence opposé à l'idéal individuel d'une petite vie effacée et sans histoires.

A l'extrême, on pourrait soupçonner les Hollandais de vouloir inconsciemment transformer leur paysage en quelque chose comme celui de la Suisse, qui possède de vrais lacs bien profonds et totalement isolés de la mer. Les Hollandais se sentent de nombreuses affinités avec la Suisse, paysage excepté. Sinon, comment ce peuple sensible aux risques du ridicule aurait-il osé nommer "montagnes" quelques malheureuses collines d'une centaine de mètres de hauteur, comme à Maastricht la "montagne Saint-Pierre" (120 mètres) et deux ou trois autres cas semblables.

En Hollande la lagune est donc méprisée en tant que flaque, et elle me semble avoir le statut d'un endroit à combler par un polder phallique conquérant, alors qu'en France elle me paraît constituer davantage une sorte de mouroir romantique dépressif, qui, peut-être sert d'abcès de fixation à tout ce qui va aller mal, comme le "Thanatos" de Freud, ou "le côté sombre de la Force" dans le film Starwars, bref un terrain-vague liquide en attente d'on-ne-sait-quoi de passablement lamentable (d'ailleurs, dans L'empire contre-attaque, il se passe de drôles d'histoires initiatiques dans une fétide lagune extragalactique : les Français ne sont donc pas les seuls à pratiquer cette signification de la lagune inquiétante).

La nature se situe, au plan de ses significations inconscientes, clairement du côté des éléments maternels. Les diverses configurations sous lesquelles apparaît la nature (réelle ou imaginée) répondent facilement aux différentes figures de la mère : Mère archaïque mauvaise (la mer démontée, par exemple, ou le tremblement de terre, ou la lagune à moustiques et fièvres), ou Mère nourricière bonne et protectrice des origines, ou Mère initiatrice facilitant l'acquisition graduelle de l'autonomie (Winnicott). Le domaine de l'incertitude entre ce qui est grand et ce qui est petit constitue, lui, un des thèmes chers à l'école de pensée de Mélanie Klein. On pourrait alors se demander si en particulier le célèbre fantasme kleinien "Quand je serai grand, tu seras petit(e)" ne joue pas un rôle important dans leur attitude culturelle envers la Mer, qui est la partie de la Nature qu'ils investissent d'une ambivalence amour-haine typiquement kleinienne.


Lagune - lacune?

Je serai bref sur le deuxième point, celui de la lagune comme lacune à combler d'urgence, où mon association peut se prévaloir de forts arguments étymologiques : les deux termes sont en effet proches parents. En Espagnol on fait d'ailleurs l'économie de ce distinguo entre réalité géographique et réalité mentale, c'est le même terme de laguna qui remplit les deux offices. Mon dictionnaire français-hollandais me réservait une autre surprise concernant ce peuple décidément spécial : là où les Anglais et les Allemands ne voient dans la lacune qu'un trou, un défaut (gap, Lücke), avec le néerlandais et le mot leernte on retrouve la lagune qu'ils s'étaient pourtant donné tant de mal à refouler de leur esprit ! Le substantif leem signifie en effet glaise, boue, et cela fait du leemte une sorte de lieu marécageux, un bourbier. Plus exactement, le leem renvoie à la matière première dont est tirée l'argile de poterie, ou pour la fabrication des briques, et l'on voit bien, là encore, comment ces industrieux personnages, s'ils partagent la lagune-lacune avec les Latins, ont trouvé malgré tout le moyen de réinstaller dans leur signifiant pour lacune quelque chose de leur fantasme de l'assèchement urgent des lagunes...

Ceci me ferait penser que l'imaginaire poldérisateur des Hollandais, qui voue ainsi la lagune aux gémonies, repose sur une fantasmatique finalement assez répandue dans la mentalité occidentale : la lagune est une lacune. Et les lacunes sont des vilains défauts, tout au moins dans l'esprit des érudits. je constate alors combien les érudits et les psychanalystes sont ennemis : si pour les érudits une lacune est une honte, pour les psychanalystes cette honte manifeste recèle un sens caché infiniment plus précieux que l'érudition et la culture (que d'ailleurs ils décrivent volontiers comme superficielle, voire clinquante, "vernis culturel"). La lagune psychique de la lacune serait pour les psychanalystes un espace de réserve pour l'illusion, activité vitale là où la lucidité implacable et objectivante ne mène finalement qu'au suicide, ou du moins à la mort psychique. Ce n'est pas pour rien que le meilleur article sur ce thème a été écrit dans les années 70 par un disciple Indien de Winnicott, Masud Khan, qui fit l'éloge de l'état psychologique "d'être en jachère", état apparemment fainéant où paradoxalement de langoureuses rêvasseries peuvent en fait préparer de grandes décisions.

 

Oh No ! No More AAT Please !

Les hasards du surfing sur Internet m'ont récemment amené sur un site où s'affrontent depuis des années des anthropologues sérieux et des non-anthropologues qui ont besoin d'illusions, d'un conte de fées scientifique concernant les origines de l'Homme (6), bref d'une lagune de liberté où exercer une pseudo-anthropologie proche de la science-fiction, mais présentée comme science authentique (cette usurpation en faisant, bien sûr, tout le piquant). D'où les efforts tragi-comiques des érudits compétents pour évangéliser ces faux-naïfs, à grands renforts de réfutations surréalistes d'une "théorie" qui n'en méritait pas tant, celle du singe aquatique.

Voilà comment on retrouve la lagune !

La Aquatic Ape Theory (AAT, ou AAH pour Hypothesis) pose que les humains ont traversé une phase aquatique pendant la transition entre notre dernier ancêtre commun avec les singes (LAA, le Last Common Ancestor) et les Australopithèques. L'AAT prétend que les humains d'aujourd'hui possèdent de nombreux facteurs qui sont seulement explicables par cette transition aquatique, et elle se sert du principe de l'évolution convergente pour expliquer les similarités qu'elle voit entre les humains et les animaux aquatiques. Ses tenants font fi du principe de phylogenèse autant que du fait que des animaux dans un environnement donné développent souvent des solutions très diverses pour faire face à des problèmes identiques.

Au départ de cette histoire digne de celle du crâne de Piltdown, il y a -comme on pouvait s'y attendre- un excentrique savant anglais. Les anglais sont des gens délicieux, qui savent monter des canulars avec un sérieux digne du Collège de Pataphysique. Ainsi, il existait il y a quelques dizaines d'années un Club d'ingénieurs britanniques qui se réunissaient chaque année pour examiner la meilleure façon de remettre les Îles Britanniques à leur lieu d'origine, à savoir l'Adriatique. L'un d'entre eux s'était en effet aperçu que si l'on découpe l'Angleterre sur une carte de l'Europe et qu'on I'y promène comme une pièce de puzzle, elle s'encastre très correctement dans l'Adriatique, avec l'Écosse du Nord-Ouest en plein Lido de Venise ! C'est sans doute dans cette même veine que Sir Alistair Hardy, un biologiste marin honorablement connu mais proche de sa retraite, devant prononcer en 1960une conférence pour le British Sub-Aqua Club, se souvint d'une théorie allemande des années vingt, celle de Westenhofer au sujet des origines aquatiques de l'Homme.

Selon les érudits, ce Westenhofer avait lui-même repris l'idée du Telliamed de De Maillet, au XVIII' siècle, un livre publié en 1748 - et presque totalement rejeté par les historiens de la Biologie - dans lequel De Maillet essayait d'expliquer l'évolution des êtres vivants, y compris les humains. Selon lui, tous les animaux ont un double aquatique : l'éléphant descend d'un éléphant aquatique, le chien d'un chien aquatique, etc. Quant aux humains, ils descendaient tout bonnement des Sirènes, auxquelles croyait De Maillet (et il serait intéressant de savoir, au plan fantasmatique, par quel mode de reproduction). Avec de telles origines, rien d'étonnant à ce que la plupart des maladies humaines pussent être soignées dans l'eau, comme le pensait De Maillet, et comme le pensent de nouveau certains tenants de l'AAT... La réaction à la publication du livre en 1748 fut d'une extrême violence (7).

 

Quoi qu'il en soit, Hardy, lui, intitula sa conférence "Was Man More Aquatic in the Past?", et il la publia un mois plus tard dans la revue New Scientist. On en serait resté là si Desmond Morris ne lui avait pas consacré deux pages de son Singe Nu en 1967, ce dont s'empara à son tour la féministe Elaine Morgan (qui écrivait des scénarios pour la télévision) et qui en fit la matière du livre Descent of Women, en 1972 (comme son titre l'indique une virulente attaque contre l'anthropologie supposée phallocratique depuis Darwin et son Descent of Man).

Puis Elaine Morgan publia The Aquatic Ape en 1982, où l'on pouvait lire notamment que si les femmes ont des seins, selon elle, c'est parce qu'au stade aquatique il fallait garder le lait des mères au chaud en enrobant de tissu adipeux leurs glandes mammaires (cela n'explique pas pourquoi les femelles cétacés n'ont pas besoin de tels seins, ou pourquoi nous n'avons pas développé une bonne couche de graisse uniforme comme un vêtement de plongée en Néoprène - la solution des cétacés, justement !). Un mouvement était ainsi lancé dont les militants rédigent régulièrement des choses bizarres, comme un certain Verhaegen qui se rendit célèbre en écrivant que les rhinocéros sont des animaux à prédominance aquatique (les confondant sans doute avec les hippopotames).

Malgré une conférence de 1987 sur le pour et le contre de la théorie du singe aquatique, et le livre qui s'ensuivit, The Aquatic Ape: Fact or Fiction?, la discussion continue à faire rage sur Internet, où un deuxième groupe a vu le jour, celui des gens qui sont totalement excédés par cette controverse et qui écrivent à leur tour pour en démontrer l'inanité : Oh No ! No More AAT Please ! L'un de ces auteurs a plaisamment déclaré:

"One thing l've found from, posting on this subject in sci.anthropologypaleo is that Elaine Morgan A) doesn't like it when you imply she is the primary proponent of this theory (she is certainly the best known and widest read); and B) doesn't like it when you mention any claims made by AA T proponents other than her".

Comme tout ce qui se passe aux États-Unis arrive tôt ou tard chez nous en Europe, je vous donnerai

pour terminer les trois arguments réputés décisifs que ce dernier groupe a mis au point contre l'AAT selon Elaine Morgan :

    1. Le premier concerne l'absence remarquable de fossiles pour une période aussi longue que celle visée par l'AAT, longueur qui met hors jeu tout recours à la théorie des "équilibres ponctués" d'Eldredge et Gould. Cette théorie-là - parfaitement sérieuse, elle ! - a surmonté l'objection des créationnistes à la théorie "gradualiste" de Darwin selon laquelle l'évolution ne tient pas, vu l'absence de fossiles des "chaînons manquants" (8). L'absence de fossiles de l'AAT ne peut se prévaloir, de cette théorie justement parce que le processus de fossilisation est optimal pour des populations lacustres ou riveraines des plans d'eau (par la facilité avec laquelle les corps peuvent se retrouver ensevelis, puis l'apport de l'eau en sels minéraux), et pour la très longue période qui aurait été celle du singe aquatique.
    2. Le point suivant concerne la vulnérabilité d'une population semi-aquatique aux attaques de prédateurs aussi redoutables que les requins et les crocodiles. Les eaux peu profondes et troubles des lagunes, au lieu d'être le milieu protecteur qu'imaginent les tenants de l'AAT, constituent un des lieux les plus dangereux de la nature vierge d'autrefois. Les hominidés de la théorie classique, habitant les savanes où ils se tenaient debout, ont de bien meilleures chances de survie car ils voient arriver le lion ou le guépard de loin... De fait, les chimpanzés des savanes ont même prouvé qu'ils parvenaient à survivre à ces prédateurs sans l'aide d'arbres pour se réfugier.
    3. Le troisième point concerne l'attribution à Elaine Morgan du mérite d'avoir, quelles que soient ses faiblesses théoriques, du moins mis l'accent sur l'importance des femmes et des enfants en anthropologie, celui du rôle des mères dans l'évolution humaine. Ce point s'avère faux autant que les autres. Morgan n'a pas innové dans le rôle qu'elle attribue aux femmes et aux enfants, qui de fait reprend quasiment celui du médiocre Singe Nu du Desmond Morris des débuts, sa source d'inspiration principale (Morris s'est bien rattrapé depuis, sa Clé des gestes est un catalogue éthologique éblouissant). Ce sont bien davantage des chercheuses telles que Thelma Rowell et Jane Lancaster qui ont innové dans ce domaine dès les années 60, et particulièrement Sally Linton dans Woman the Gatherer, d'après le travail de Richard Lee auprès des !Kung.

Il paraît donc raisonnable, en conclusion, de penser que le singe aquatique n'a jamais existé. Même les Hollandais ne sont pas des descendants du singe aquatique ! Dommage, encore une belle histoire de perdue.

Paris, le 20 juin 1997

 

Intervention sur Internet de M. Rutger de Wit, CNRS d'Arcachon :

Laboratoire d'Océanographie Biologique Arcachon

le 23 novembre 1999,

Cher collègue,

Je suis chercheur à la Station Marine d'Arcachon, d'origine hollandaise, et je travaille sur l'écologie et la biogéochimie des milieux lagunaires. Avec beaucoup de plaisir j'ai lu votre article " Du lac des cygnes à la mare aux grenouilles, pas de singe aquatique " paru dans le livre " L'homme et la lagune ". Je souhaiterais vous faire parvenir mes commentaires notamment en ce qui concerne vos interprétations de la situation aux Pays-Bas.

D'abord vous faites l'excellent constat qu'en Hollande le phénomène lagunaire a été supprimé par l'homme en totalité, quoiqu'il était très commun à l'époque des fiers Bataves et longtemps après encore. Par la suite, vous remarquez l'usage amusant du mot " plas ". Effectivement, plas se traduit par " flaque ", plassen est sa forme pluriel (flaques), ainsi que le verbe plassen veut dire " faire pipi ". Et voilà la particularité existe donc dans l'utilisation du mot pour désigner aussi un certain type de plans d'eau. Néanmoins, je ne peux pas du tout accepter votre essai d'ethnopsychanalyse quand vous prétendez : " plassen, celui donc de simples flaques à assécher un jour ou l'autre, certains plans d'eau en réalité d'étendue souvent considérable et qui parfois même sont plus grands que certains lacs, qui dans cette imaginaire ont, eux, acquis historiquement leur droit à l'éternité ". Cette affirmation est carrément et doublement fausse.

Premièrement car historiquement, de meren (les lacs) ont été sujets à la poldérisation, comme en témoigne encore les noms des polders : Haarlemmermeer, Horstermeer, .... et Wormer, Purmer et Schermer .... (mer étant la déformation linguistique de meer). Donc, le droit à l'éternité pour ces lacs a été respecté seulement au sens linguistique du terme et quand même pas toujours sans déformations du mot meer en mer. D'ailleurs, aux Pays Bas on est très généreux avec le terme meer, car il s'agit simplement des étendues d'eau douce ou saumâtre d'origine naturelle. Souvent au sens limnologique ces meren ne sont pas de vrais lacs, car ils sont peu profonds et souvent ne permettent pas la stratification de la colonne d'eau.

Deuxièmement, il faut savoir que les plassen eux-mêmes sont d'origine anthropique. Il s'agit des étendues d'eau provoquées par la surexploitation des tourbières (laagveen), l'exemple type du développement nonsoutenable. L'extraction de la tourbe dans les marais tourbeux consista en la création d'un système de puits où la tourbe était extraite tout en laissant en place de la terre sous forme de quais. La fonction des quais était à la fois de fournir le support pour sécher les mottes de tourbe, ainsi que de fournir une protection contre la force destructrice de l'eau. Néanmoins, la cupidité souvent provoqua un creusement trop prononcé des puits et un rétrécissement des quais. Ceci avait pour conséquence la rupture et l'érosion des quais par l'hydrodynamique et ainsi furent formés les plassen. Les exemples sont Loosdrechtse plassen, Vinkeveense plassen .... Donc, je pense que vous avez certainement raison lorsque vous suggérez que le mot plassen exprimait un certain dégrée de méprise et de mécontentement de la part des Hollandais lorsqu'ils voyaient la terre utile tomber dans l'eau. Leur poldérisation a été envisagée seulement par quelques ingénieurs fanatiques (les équivalents hollandais des ingénieurs des ponts et chaussées conquérants), mais jamais de manière très sérieuse, car le sédiment des plassen présente potentiellement une terre peu fertile. La poldérisation des " Plassen " n'a donc jamais été réalisée.

Mes ancêtres ont certainement désapprouvé la formation des plassen et méprisé ces étendues d'eau. Néanmoins, ma génération n'utilise plus ce mot géographique au sens péjoratif et personellement je n'ai jamais fait l'association " de faire un petit Loosdrechtse Plas " pour faire pipi. En effet, Het Plassen Gebied est fortement apprécié par les Hollandais contemporains comme patrimoine de grandes valeurs historiques et naturelles et nous souhaitons donc vivement sa conservation " à l'éternité ".

Avec plaisir je reste à votre disposition pour tous les renseignements et échanges de vue au sujet des lagunes et d'autres étendues d'eau.

Cordialement,

Rutger de Wit

Dr. Rutger DE WIT chargé de recherche au CNRS
Laboratoire d'Océanographie Biologique Arcachon
Université Bordeaux 1 & CNRS-UMR 5805
2, rue du Professeur Jolyet F-33120 Arcachon, FRANCE

Tel.: 05 56 22 39 09, Fax. 05 56 83 5104, E-mail: r.de-wit@biocean.u-bordeaux.fr

 

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1 - Voilà qui pourrait avoir à faire avec le "grand Tatou d'or" des lacs salés de haute montagne de la région de Mérida au Venezuela, auxquels Mme le Pr. Jacqueline Clarac de Briceño a consacré son intervention.

 

 

 

 

 

 

 

 

2 - .Mais un ami érudit en matière de submersibles m'indique que les Allemands (comme les Russes au temps de Pierre le Grand) ont pompé sans vergogne des termes navals hollandais tels qu'Onderzeeboot etmême Snorkel. Dont acte

3 - H. Hettema, 1951, Grote historische schoolattas ten gebruike bij het onderwijs in de vaderlandse en algemene geschiedenis, 17'éd. revue et augmentée, Tieenk Willink, Zwolle

 

  

 

 

 

 

 

 

 
 


4 - "Une ville sacrée", disait Le Corbusier, qui par contre voulait raser une grande partie du centre de Paris, le Marais - ancienne lagune - y compris...

 

 

 

 

 

 

 


 


5 -Comme on pourra le lire ici dans l'instructive communication de Mme Marie-Dominique Ribereau-Gayon, "le diable et le bonheur sont dans la lagune".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 







6 - l'adresse URL est périmée depuis....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

7 - De Maillet, Benoit (1748) : Telliamed- conversations between an indian Philosopher and a French Missionary. (English trans. A.V. Carozzi. 1968. Urbana: University of Illinois Press.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8 - Théorie que Stephen Jay Gould explique dans Le pouce du Panda, Grasset, 1982.