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Les significations inconscientes des relations entre l’homme et l’eau

Résumé d'intervention au Congrès international « Eau et santé », Metz 2001

   
 

     1) L’anthropologie psychanalytique montre la grande importance des significations inconscientes de l’eau, non seulement parce que notre vie prénatale se déroule pendant neuf mois dans le liquide amniotique et que cela laisse des traces mnésiques, mais aussi, et de façon beaucoup plus démontrable, parce qu’un examen même sommaire de la mythologie mondiale montre que le thème de l’eau y est omniprésent, et que l’eau est même dans l’imaginaire beaucoup plus importante que l’air, aussi directement vitale que soit la respiration...

La formidable compilation mythographique de Stith Thompson3, volontiers citée par Cl. Lévi-Strauss, contient un thesaurus d'environ 150000 entrées provenant du monde entier, à toutes les époques, et possède une grande valeur anthropologique. Ces données sont devenues disponibles dans les années soixante, quand le mythe n'intéressait plus les psychanalystes... On se souvient que Lévi-Strauss estimait que de même qu’il existe des choses agréables à manger, le mythe nous parle des choses agréables à penser. Or, le comptage rapide des entrées de l'Index mythographique de Stith Thompson traitant des cinq éléments « bachelardiens » fait déjà apparaître l'importance primordiale de l'eau :

 

élément jouant un rôle prééminent dans le récit :

OCCURRENCES

EAU

280

FEU

240

TERRE

100

AIR

38


On peut être surpris de la faible importance de l'air, pourtant plus immédiatement vital pour l'homme, et penser que l'importance d'un élément dans les mythes diminue avec son importance réelle dans l'environnement : l'air est tellement vital qu'il est intégré à l'existence humaine sur un plan presque anatomique; il n'est que très rarement cité comme le protagoniste d'une action, contrairement à l’eau ou le feu.

 

       2) Lors de recherches, en 1996 pour la Lyonnaise des Eaux, j’ai formulé une vingtaine d’hypothèses sur les relations profondes entre l’homme et l’eau ; ces hypothèses, que je rappellerai très brièvement, abordent cette relation lors des différents âges de la vie (vie fœtale, petite enfance, phase œdipienne, adolescence, vie adulte). Je n’ai cependant pas eu l’occasion d’étudier les représentations de l’eau en relation avec la santé et la maladie.

 

·         Parmi les bruits perçus dans la vie intra‑utérine figure le bruit des flux du corps de la mère, le rythme systole‑dystole de la circulation du sang, le rythme de la respiration, etc. Le séjour « en plongée » dans le liquide amniotique constitue une expérience aquatique dont on sait qu'elle laisse des traces (expériences de bébés‑nageurs à quatre mois). Laisser couler de l'eau renverrait à un besoin inconscient de garder symboliquement « proche » ce type de réminiscence par le bruit d'écoulement... Les soins de la mère comprennent des bains pris en sa compagnie qui pourraient réactiver les mêmes contenus inconscients et provoquer les mêmes « gaspillages ».

·         Parmi les moments où la mère « abandonne » le bébé pour pourvoir à ses propres besoins figurent les moments où elle procède à sa propre toilette. Les bruits d'eau de la salle de bain occupée par la mère seraient repris par le bébé « abandonné » comme trace de sa présence hors‑vue, maintenant le lien dyadique malgré la séparation; bruit donc rassurant. Si le sentiment d'abandon prévaut, ce même bruit en sera cependant durablemement connoté : bruit de salle de bain signifie abandon, solitude, angoisse...

·         Le robinet qui coule, même au goutte à goutte, peut symboliser sur le plan oral l'abondance de lait, l'absence de souffrance liée à l'attente avant d'étancher la soif. Des personnes ayant souffert de différentes formes de soif peuvent inconsciemment laisser couler des robinets pour se rassurer qu'il y aura toujours de l'eau...

·         L'ensemble des bruits des quatre premières catégories constituent un symbolisme acoustique de l'eau comme apport de vie. Il est complété par ceux des écoulements d'évacuation (urine, etc.) qui participent à l'entretien de la vie sur un mode plus lent à intégrer : rejet du mauvais, soulagement physique (cénesthésie de la vessie, du côlon). Symbolisation, ici, de l'évacuation du mauvais objet, manoeuvre inconsciente parfois utile lorsque ces processus sont psychiquement difficiles.

·         L'urétralité masculine est classiquement liée par Freud à l'ambition : pisser droit au but, écrivait-il. Nous trouverons ici des syndromes compliqués autour du pénis‑phallus, passant par l'écoulement inutile et non‑phallique du robinet laissé ouvert... Contre‑hypothèses, le plaisir d'arroser les fleurs (féminines) ou le gazon (à la lance), le sur‑arrosage des jardins lié à des craintes d'impuissance sexuelle.

·         Analité et propreté. Le caractère anal, classiquement lié à la propreté et à l'économie exagérées, peut l’être sur un mode simple (lien direct) ou plus complexe, par la malpropreté et le gaspillage névrotique (défensifs des pulsions anales). Également, par la compulsion obsessionnelle de laver à outrance, fréquente chez les femmes (culpabilité névrotique des règles). C’est ici surtout que l’on voit des machines à laver le linge et la vaisselle mal utilisées et relancées plusieurs fois : leur bruit est celui de la propreté en marche, ainsi que du travail « gratuit ». Dans le registre obsessionnel également, le goutte‑à‑goutte symbolise les gouttes de sperme du père dont on est issu (pouvoir les compter, les maîtriser... prendre le pouvoir sur ses origines). Le robinet qui goutte rappelle alors de façon à la fois dérisoire et grandiose un pouvoir magique dont on dispose dans l’imaginaire inconscient et qui n’est rien moins qu’un pouvoir de vie et de mort.

·         Acquisition de la parole. Parler se fait en imitation des parents, après les avoir beaucoup entendus sinon écoutés. Or, avant que les paroles entendues ne fassent sens, elles sont comme de la musique (et certains aspects de la vraie musique sont liés à cet environnement acoustique parental provisoirement énigmatique). Laisser couler de l'eau renverrait à recréer une présence « naturelle » par la musique primordiale de l'eau en comblant le manque de celle, perdue, des parents d'avant la compréhension langagière...

·         Le plaisir de patauger dans la salle de bain entièrement « douchée »; équivaudrait au plaisir de marcher sur le corps de la mère d'après Melanie Klein. Les plaisirs du sauna : vapeurs chaudes comme évocation du corps de la mère; les bains, les douches sont souvent prolongés à cet effet : la consommation d’eau grimpe...

·         Enfin, dans un registre plus oedipien, il y a le bénéfice secondaire du jet de la douche comme caresse, rappel du plaisir érotique et usages sexuels de la douche. Il y a aussi l’occupation de la salle de bains par les filles adolescentes, dans un rapport clair de rivalité avec leur mère : qui est la plus féminine, la plus coquette...


        3) L’influence concrète de ces représentations inconscientes sur le comportement des consommateurs d’eau potable s’exprime dans des attitudes opposées entre les gens insouciants et économes, dans un continuum allant de l'eau‑plaisir à l'eau‑nécessité. Pour les insouciants l’eau est avant tout un plaisir, la gaspiller c’est se prouver qu’on existe ; pour les gens économes l’eau est strictement utilitaire, souvent ils ne connaissent même pas leur facture d’eau, tellement ils sont certains de ne rien gaspiller... Il existe, ensuite, une opposition entre les gens confiants et les gens méfiants quant à la qualité de l’eau du robinet.

La constatation la plus importante issue de cette recherche est l'importance minime du prix de l'eau sur le comportement et les attitudes de la grande majorité des usagers résidentiels de l'eau. Les attitudes d'économie ou d'insouciance, qu'elles soient caricaturales ou pondérées, préexistaient à l'augmentation du prix. Ces attitudes sont en partie irrationnelles : l'eau est un support symbolique.

Chez les plus insouciants, l'eau est résolument positive, sans aucune ambivalence (absence du robinet qui goutte comme image négative). Ils ont parfaitement conscience de gaspiller, mais cela leur semble naturel. Chez les plus économes, le rapport à l'eau est strictement utilitaire, sans aucune des évocations poético-ludiques du groupe des « insouciants ». A dominante obsessionnelle, le groupe des économes est motivé par la précision, la maîtrise, le pouvoir, la justice; mais ce ne sont pas forcément des avares. Chez eux, dépenser à bon escient n'est pas gaspiller. Certains économes ne connaissent pas leur facture d'eau : mais cela est dû à leur certitude de ne rien gaspiller ! Ce qui en passant, montre la difficulté des corrélations dans les questions touchant au prix de l'eau.

L'opposition entre la méfiance et la confiance est plus difficile à retracer dans les propos des interviewés. On estime, dans ce groupe, que par rapport aux vrais problèmes de l'existence, s'inquiéter, en France, de la qualité de l'eau est assez exagéré.

 

4) Les politiques pourraient-ils tenir compte de ces attitudes psychosociologiques ? Cela ne semble pas certain. Ce problème renvoie plus généralement à celui, classique, de la difficile prise en compte des données sociologiques par les décideurs.