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Pour une anthropologie psychanalytique des peurs et plaisirs de l’eau

   
   

Ma démarche, sans doute trop ambitieuse, consistera ici, en partant des représentations de l’eau les plus subjectives, puis en passant par les mythes anciens, l’imaginaire actuel et la psychanalyse, à tenter de formuler quelques idées pour aider à changer notre attitude funeste envers l’eau et l’environnement. Parce qu’il me semble moins important de décrire, aussi finement soit-il, nos attitudes envers l’eau, que de parvenir un jour à les modifier. Et parce que la cinglante petite phrase de Pierre Bourdieu m’est restée en mémoire, quand il parlait des « divertissements de la psychanalyse ».

 

 

   

Les peurs et les plaisirs de l'eau. Quelles images nous viennent en premier à l'esprit quand on évoque ces plaisirs et peurs ? Comme je l’avais fait il y a une vingtaine d’années pour les cas du lac et de la lagune, je prendrai comme première banque de données l’imaginaire d’un spécimen humain qui dans ses bons moments m’en autorise volontiers l’accès — limité, certes —, à savoir moi-même (et d’ailleurs, nous pourrions tous en faire autant). Pour ma part, quand j’entends évoquer les peurs et les plaisirs de l'eau, je pense immédiatement à ma peur de la noyade, à mon échec durable à apprendre à nager après avoir, vers mes six ans, été saisi par les cheveux et sauvé par mon père d’une énorme vague, un mur d’eau, sur une plage des Caraïbes, dans le pays qui avait accueilli son exil. Pensée qui s’enchaîne ensuite sur le formidable plaisir, trente ans plus tard, d’avoir vaincu cette peur de la mort grâce à l’initiation à la plongée sous-marine, et à la passion qui s’en ensuivit de chercher et trouver en apesanteur dans l’eau, par une trentaine de mètres de fond, des témoins d’une vie disparue. Victoire sur la mort confirmée toujours aussi subjectivement, en voyant un jour, encore intacte sur la face intérieure d’un tesson d’amphore vieux de 25 siècles, l’empreinte du pouce du potier Grec qui l’avait tournée. Un psychanalyste dira, un peu trop vite peut-être « retrouvailles objectales avec ce père mort trop tôt, et grâce auquel vous aviez survécu ». Mais trop de pensées se bousculent sur ce chemin pour poursuivre cette approche totalement subjective. Je m’en tiendrai donc là de mon propre cas, d’autant plus volontiers que Narcisse, lui, finit bel et bien noyé dans la source qui lui renvoyait son reflet.

 

 

   

Allant plutôt vers l’altérité, me reviennent alors en tête divers comportements de mes patients, ou entendus auprès des consommateurs d'eau potable lors de mes recherches passées.

   
   

— Le cas de l’homme, rejeté par son père et devenu paranoïde, qui aimait marcher sous la pluie. Enfin seul ! La pluie qui mouillait tout le monde lui offrait la rue, la ville, pour lui seul, qui acceptait de se mouiller. S’agissait-il d’un « deal » inconscient avec un père transformé en ami ? D’une réparation de l’image du père ?

   
   

— Le cas de l’adolescente malheureuse, délaissée par sa mère, qui prenait des douches quand elle pleurait : l’eau qui la caressait, l’enveloppait en diluant et effaçant ses larmes, était sa complice. La douche pleurait de conserve avec elle, plus fort qu’elle… Comme sa mère aurait dû le faire si elle l’avait enfin comprise ?

   
   

— Le cas du père radin, qui ne supportait pas que sa fille puisse passer plus de quinze minutes sous la douche. Cette durée écoulée, il fermait tout bonnement l’arrivée d’eau de son pavillon. Pourtant, ce même homme n’hésitait pas à gaspiller l’eau en arrosant avec le tuyau de jardinage les petits amis de sa fille qui tournaient en mobylette autour de la maison. Le contenu contre-œdipien est évident.

   
   

— Le cas de l’homme dont les voisins d’immeuble se plaignaient, car il tirait sa chasse d’eau vingt, trente fois par jour, et même la nuit. Il avait longtemps vécu entouré du bruit de ses nombreux enfants, qui ,désormais mariés, avaient quitté l’appartement. Sa femme était décédée depuis deux ans. Apparemment, il ne souffrait pas de sa solitude. Sauf qu’il n’arrêtait pas de recréer l’animation de jadis en tirant sa chasse d’eau sans aucune autre raison que d’en entendre le bruit aussi souvent qu’autrefois. Un bon clivage lui permettait d’organiser ainsi sa propre « réalisation hallucinatoire du désir », qui le protégeait contre la dépression.

   
   

— Lors d’une recherche déjà ancienne pour la Lyonnaise, j’ai débouché sur une typologie qui opposait les usagers d’eau potable entre les groupes de « l’eau plaisir » et celui de « l’eau nécessité ». Chez ces derniers, à la personnalité souvent organisée sur le versant obsessionnel, l'eau à l'état naturel est une eau connotée comme plutôt « sale ». À l'inverse, ils estiment que l'eau du robinet et l'eau en bouteille sont « propres » : la sécurité est d'autant plus importante que des contrôles et des traitements chimiques sont intervenus, et, à la limite, le goût « médical » qu’elle garde de ces traitements est valorisé comme garantie de sa propreté et santé.

   
   

— Mais cette même intervention humaine, cependant, la rendra au contraire suspecte aux yeux de quelques-uns, eux davantage organisés sur le versant paranoïde et (heureusement ?) peu nombreux, pour lesquels on ne peut faire confiance qu’à l’eau en bouteille, celle du robinet « étant trop trafiquée ». L’eau en bouteille est ainsi censée se rapprocher de l’eau naturelle chez eux divinisée, et s’éloigner de l’eau du robinet (diabolisée).

   
   

— Une autre attitude qui me semble très déterminée par la fantasmatique concerne, encore ici, le cas de l’eau en bouteille, dont on avance les mille qualités qui la rendent supérieure à l’eau du robinet. Sauf une qualité jamais exprimée, mais facilement observable dans la rue : la qualité qu’elle acquiert du fait de se fatiguer à la porter. Pour certaines personnes il faut en effet porter l’eau que l’on va boire, il faut l’avoir méritée. L’eau qui coule du robinet peut servir aussi bien pour boire, se laver ou pour laver par terre, que pour actionner la chasse d’eau... Or, l’eau que l’on boit et donne à boire à des invités mérite de s’en distinguer par un statut plus noble. Le portage de packs de 9 kg d’eau rétablit aussi dans l’imaginaire le lien avec des ancêtres qui puisaient leur eau à la pompe du village, permettant d’échapper à la culpabilité sociale de notre bien-être technique actuel : un complexe de Cosette, en quelque sorte…

   
   

Passant peut-être d’un extrême à l’autre, je m’empresserai maintenant de laisser là mon narcissisme (le mien et ceux de mes patients et interviewés) en le confrontant rien moins qu’à la mythologie mondiale, donc à la fantasmatique socialisée de l’ensemble de l’humanité, un « échantillon » dont un sociologue ne peut que rêver. Nous verrons qu’un examen même sommairement quantitatif de la mythologie mondiale montre que le thème de l’eau y est omniprésent, l’eau s’avérant même dans l’imaginaire beaucoup plus importante que l’air, aussi directement vitale que puisse être la respiration... Et l’eau s’avère posséder des qualités mythogéniques assez spéciales.

   
   

   
   

Les mythes

   
   
De nos jours les psychanalystes n’utilisent plus les mythes et légendes comme ils le faisaient du temps de Freud, d’Abraham, Rank ou Róheim. Pour Freud, le statut des mythes est intermédiaire entre la fantasmatique individuelle et les objets de la culture « sublimée ». Les mythes fonctionnent donc comme des mises en scène de la part socialement admise de la fantasmatique, dont les contenus bruts restent forcément scandaleux. Les mythes nous donnent partiellement accès à l’inconscient, comme le rêve, le lapsus et l'acte manqué. C’est en ce sens qu’un auteur comme André Green a pu dire que le mythe constitue un objet transitionnel collectif. Les données de l’immense ouvrage de Stith Thompson (1), de grande valeur anthropologique, sont devenues disponibles dans les années soixante, quand le mythe n'intéressait plus les psychanalystes...
   
 
 
1- Thompson, Stith, 1966, Motif Index of Folk-Literature, 2nd printing, Indiana University Press.
   
Cette formidable compilation mythographique bien connue des ethnologues et volontiers citée par Cl. Lévi-Strauss, contient un thesaurus d'environ 150 000 entrées provenant de toutes les cultures, à toutes les époques, et il s’agit bien sûr d’un outil à vocation de recherches qualitatives. Mais partant de l’idée, chère aux chercheurs, que c’est en faisant ce que personne ne fait que l’on risque de trouver quelque chose, j’ai eu la curiosité d’utiliser le « Stith-Thompson » de la façon la plus imprudente, sur le mode quantitatif, en versant dans un unique melting-pot mondial l'ensemble de son matériel.
   
   

Ceci au nom de l'unité fondamentale de l'esprit humain. Je m’empresse de dire que je n’adhère ni au point de vue culturaliste ni au structuralisme. Je ne crois pas à une « nature humaine » inaltérable et plus ou moins divine. Je ne fais ici que suivre modestement mon maître et ami George Devereux, ethnologue élève de Marcel Mauss avant d'être psychanalyste des Indiens Mohave et de fonder plus tard l’ethnopsychanalyse. Il adhérait à l’idée de Freud de l'universalité anthropologique de la structure de l'inconscient (2). Le Ça, le Moi et le Surmoi, le complexe de castration et l’Œdipe existent  — pour Devereux comme pour Freud — chez les humains de toutes les cultures et époques, malgré les différences du « segment ethnique de l'inconscient » (3).

 

2- Devereux, Georges, 1956, « Normal et anormal », in Essais d'ethnopsychiatrie générale, Gallimard 1977, 3e éd.

3- Georges Devereux récuse les critiques de Malinowsky dans A Study of Abortion in Primitive Societies, New York, 1955. Il critique la méthode de Róheim dans De l'Angoisse à la méthode, 1967, Flammarion 1980, pp. 336-337.

   

Le comptage rapide des entrées de l'ouvrage de Stith Thompson traitant des quatre éléments d’Empédocle d'Agrigente chers à Bachelard fait déjà apparaître l'importance primordiale de l'eau, suivie de près par le feu :

   
   

ÉLÉMENTS

OCCURRENCES

 

 

WATER

280

FIRE, S -PLACES

240

EARTH

100

AIR

038

   
   
   
   

Je n’ai pris là que les mythes dans lesquels ces éléments jouent le premier rôle, ou du moins un rôle prééminent. N’est-il pas étonnant que l’élément le plus directement vital, l’air, y ait une importance aussi faible ? Faut-il croire que l'importance d'un élément dans les mythes diminue inversement à son importance réelle dans l'environnement : l'air est tellement vital qu'il est intégré à l'existence humaine sur un plan presque anatomique, et qu’il est difficilement pensable d’en faire le héros d’un mythe, il n'est donc cité comme protagoniste que 38 fois dans le Stith Thompson. Ce soupçon s'accroît quand on prend la peine de dresser le tableau de l’ensemble des thèmes les plus importants de l'Index de Stith Thompson :

   
   

ÉLÉMENTS

OCCURRENCES

 

 

HORSE, S

400

KING, S

400

DOG, S

360

TREE, S

360

WIFE, WES

360

FOOD, S

320

LOVE, ER, ERS

280

WATER, S

280

FIRE

240

FISH, ES

240

PRINCE, SS

240

SAINT, S

240

HEAD,S

220

HUSBAND, S

220

MAGIC, IANS

220

SON, S

220

WOMAN, MEN

220

COW, S

200

GOLD, EN

200

SNAKE, S

200

WOLF, VES

200

EYE, S

180

HAIR

180

LION, S

180

TIGER. S

180

GIANT, ESS

170

GOD, S, DESS, ES

170

DEAD, TH

160

FATHER

160

HOUSE, S

160

MILK

160

MOTHER

160

EARTH

100

AIR

038

   
   
   
   

Ce tableau me semble constituer une bonne illustration de la phrase célèbre de Lévi-Strauss, selon laquelle les mythes nous donnent de bonnes choses à penser, de même qu’il existe de bonnes choses à manger : la pensée mythique et le bon sens commun sont donc bien loin de la science, où l’on met au contraire un point d’honneur à rendre pensables des réalités souvent dérangeantes et même désagréables. Mon tableau, du coup, ressemble à un menu ! Au bas du menu, les choses moins « bonnes à penser » : l’air (le manque d’air ?) ; le terre (les enterrements ?) ; la mère, le lait, la maison, le père, la mort et les dieux : tout ce qui est trop important pour en faire facilement de bonnes histoires, tout ce que l’on redoute de perdre, ou de voir arriver.

   
   

En haut du menu, en revanche, figurent les thèmes au potentiel mythogénique le plus fort : le cheval et le roi, puis au second rang les chiens, les arbres, et les épouses. À se demander si ce ne sont pas les épouses, donc les mères, qui sont les vecteurs essentiels des mythes racontés aux enfants le soir, au vu de cette primauté des princes charmants sur leurs destriers.

   
   

En troisième rang la nourriture, et en quatrième rang ex-æquo l'amour et les amants et l'eau. Et ici, surprise : l’eau, aussi importante que l’air au plan vital, aurait dû se retrouver avec celui-ci au bas de la liste. Force est d’en conclure que l’eau (ainsi que le feu), contrairement à la terre et à l’air, constituent pour les imaginaires des diverses cultures un support fécond pour produire ces belles histoires que l’on trouve dans les mythes, contes et légendes. Faut-il voir ici l’action des mécanismes de défense de la métapsychologie freudienne ? En effet, dans ce décompte, qui ressemble à un hit-parade de l'humanité traditionnelle, Freud serait peut-être étonné de voir les acteurs de sa métapsychologie, le père, la mère, la mort, loin derrière le poisson, le magicien, la vache et le serpent. Nul doute qu’il y verrait l'action des mécanismes de défense déguisant le père en roi, magicien ou géant, la mère en eau, vache ou géante, les enfants en amants et princes, le pénis en cheval, arbre, poisson ou serpent, l'utérus en maison, les pulsions menaçantes du Ça en loups, lions et tigres. Et la merde, comme il se doit pour Freud, en or... Freud paraît toujours rabaisser ce qu'il y a de plus noble en l'homme, ce qui entre pour beaucoup dans les très vives résistances que rencontre la psychanalyse, encore de nos jours malgré les apparences. Et comme on est tenté de comprendre Jung et Bachelard, si agréables et si poétiques, eux. Mais restons avec Freud.

   
   

Ce curieux score de l’eau dans les mythes change totalement si au lieu de nous en tenir aux seuls mythes dans lesquels l’eau est un acteur clairement désigné, on y ajoute tous les mythes qui se déroulent dans un cadre où l’eau est implicitement indispensable, tels que ceux correspondant par exemple aux entrées WELL, BATH, DROWNING, RAIN, WASH, SWIMMING, DROUGHT, etc. J’en ai dénombré une trentaine.

   
   

SOUS THÈME DE L’EAU

OCCURRENCES

 

 

SEA, S (sans les Waves)

145

RIVER, S (y compris le Torrent)

129

WELL, S

093

BATH, S, ING

069

DROWNING

067

STREAM, S

060

LAKE, S

059

DRINKING

056

RAIN, S, ‑GOD, ‑ING, ‑BOW

071

WASH, ED, ING

039

FLOOD, ED, ING

034

URINE, ‑ATING

032

SNOW

031

FOG, MIST

030

DROWNED

028

SPRING, S

027

ICE

026

WAVES

024

FOUNTAIN, S

022

SINKING

021

SWIMMING

020

FLOATING

013

DIVING

009

DROUGHT

009

DROPS

008

UNDERWATER

007

WET

007

SUBMARINE

006

DRIPPING

003

SWAMP

002

   
   
   
   

Si on fait ici le total des occurrences contextuelles et principales, l’importance de l’eau ne serait plus de 280 entrées mais de plus de 1100 ! Sans préjuger du score auquel pourraient prétendre les autres trois éléments « bachelardiens » si on les traitait de la même façon, l'eau semble donc un élément trois fois plus souvent associé aux aventures des hommes que le Cheval-pénis ou que le Roi-père. L’eau semble posséder une dimension polysémique extrêmement étendue, qui pourrait expliquer sa grande richesse fantasmatique.

   
   

Il faudrait bien sûr quitter la comptabilité des mythes pour leur contenu thématique, comme je l’ai fait pour le lac autrefois. Une véritable analyse de ce contenu est proprement impossible à partir du Stith Thompson, qui n'est qu'un monumental Index des sources mythographiques. Cet Index incite à manier les quantités, et il se borne à de très brefs résumés des mythes. Mais ces brefs résumés thématiques permettent déjà de mesurer toute la diversité des contenus culturels des mythes dans lesquels l’eau joue un rôle. Diversité considérable, et souvent contradictoire, où se fait jour la polysémie du thème de l’eau. Arrêtons donc ici cette approche par les mythes, pour ne pas nous noyer non plus dans la mythologie, même et surtout en compagnie des naïades grecques, des ondines germaniques, de la Russalka russe, de la petite sirène danoise d’Andersen et d’un bon millier de divinités des mythes de l’eau, dont dix rien que chez les Aztèques ! Il faut nous résoudre à nous arracher au chant des sirènes d’Ulysse, car le contenu des mythes, si on les tire hors de leur contexte culturel, offre un paysage pour le moins chaotique, et pour nous ici pratiquement inutilisable.

 

   
   

Les imaginaires actuels de l’eau

   
   

Passons maintenant aux imaginaires actuels. Je prends le terme d’imaginaires ici au sens banal, non lacanien, par exemple au sens des images affectives que propose Bachelard dont la « psychanalyse de l’eau » hésitait entre Jung et le surréalisme. On se souvient que pour Gaston Bachelard l’eau peut se manifester comme eau claire, comme source, comme eau vive, stagnante, fraîche, salée, réfléchissante, purifiante, profonde et tempétueuse. L’eau pour lui est le premier miroir de l’Homo Sapiens, la première chose qui réalise la conscience de soi et la rationalité. Elle est également le réceptacle de l’esprit imaginatif, donnant forme à un nombre infini de créatures et de monstres, de démons, de nymphes, de gorgones et hydres, de nature bonne ou perverse et qui soit apportent de la vie, soit empêchent le progrès et l’exploration. Bachelard, pourtant proche des catégories mythographiques, ne semble pas faire grand cas des états physiques de l’eau sous la forme de pluie, de grêle, de neige de glace, ou de vapeur d’eau. Pour la poétique de la locomotive il faudra attendre les futuristes italiens et le Pacific 231 d’Honegger. Encore moins, chez Bachelard, d’eau domestique livrée dans des tuyaux, de compteurs divisionnaires, de syndics d’immeuble, et d’égouts !

   
   

Chez les personnes interviewées au sujet de leur rapport à l'eau, les imaginaires au statut inconscient ou préconscient produisent au niveau manifeste des effets de discours très différents selon qu’ils font référence à l’eau naturelle et en bouteille, ou à l’eau domestique des tuyaux, selon, donc, qu’ils se situent essentiellement dans la rêverie ou dans les conduites réelles. Mais grâce à la fantasmatique de l’eau dont Bachelard nous parle, même l’eau domestique parvient à échapper à sa dimension utilitaire lors de l'évocation de moments où prime le plaisir, notamment dans la salle de bains. Et une des peurs liées à l’eau serait celle de la facture de l’eau, la peur de sa gestion qui nous faut chuter du rêve dans la réalité.

   
   

L’eau naturelle, dont ces personnes ont relativement peu parlé, suscite un imaginaire ambivalent à double versant, positif et négatif, voire même de vie et de mort : elle est, comme pour Bachelard, la source de la vie de tous les êtres (quelque chose de généreux, de maternel, de pur). Selon le degré de fréquentation de l’habitat-nature que constitue le repli sur la résidence secondaire on peut assister à des changements des rapports à l'eau, qu’il s’agit non plus seulement d’admirer, mais aussi de boire : l’eau domestique dans la nature se retrouve naturelle elle-même, et elle permet symboliquement de boire le paysage, d’incorporer la bonne mère. Mais l’eau naturelle peut tous nous détruire soit en nous abandonnant (« la mer peut mourir ! » m’avait dit quelqu’un) ou en nous assoiffant (sa rareté croissante dans les pays pauvres) ; soit au contraire en nous étouffant par la noyade (les déluges, les inondations, les tsunamis). L’eau naturelle suscite un imaginaire mystique, ambivalent, incarnant aussi bien la promesse de vie que la menace de mort. La grande peur actuelle me semble celle de la fin de cette ambivalence millénaire, qui mènerait à ce que la nature, l’eau finissent par devenir mauvaises si l’homme continue à les maltraiter (l'emprisonner dans des barrages, la salir par la pollution, la gaspiller...).

   
   

De même que chez Bachelard, cette eau naturelle est par contre peu évoquée lorsqu’il s’agit de celle qui tombe du ciel : pratiquement personne ne m’a parlé de la pluie, de la grêle, de la neige… L’eau qui tombe, à la verticalité et au dynamisme scandaleux venant s’inscrire en faux contre le signifiant fondamental de l’eau qui est celui de l’horizon, n’est plus vraiment ou pas encore de l’eau. Elle ne le deviendra qu’une fois calmée et étale, devenue plan d’eau et paysage, rejoignant le signifiant primordial en définissant un horizon : il est facile de reconnaître ici une opposition, et sans doute une dialectique, entre le registre phallique, vertical, paternel et le registre maternel, enveloppant, nourricier et horizontal.

   
   

L'eau traitée, livrée à domicile dans des tuyaux, me semble se retrouver dans un imaginaire proche de celui de l’eau qui tombe. Dans un registre technique-phallique, elle est d’abord une force mystérieuse parce qu’invisible tant qu’elle n’est pas sortie du robinet, avant de prendre docilement la forme du récipient dans lequel l’usager aura tout pouvoir de la couler : un aspect de la maîtrise sur l’environnement quotidien qui, minuscule en apparence, n’en constitue pas moins un petit plaisir de l’existence aux grandes conséquences psychologiques comme nous le verrons. L’eau du robinet, à boire ou pour l'usage courant, n’existe donc pas, pour l’imaginaire, tant qu’elle est encore dans les tuyaux ; dans cet état invisible elle appartient encore à d’obscurs technocrates que seul connaît le syndic d’immeuble (peut-être associés dans l’inconscient aux Titans et autres entités des Ténèbres qu’il vaut mieux ne pas connaître).

   
   
Fondamentalement cependant, l’eau naturelle est porteuse d’un signifiant d’horizontalité, l’horizontalité des plans d’eau calmes, de la mer, de la rivière. Une des qualités premières de ce signifiant d’horizontalité étant de définir ainsi la stabilité la plus idéale. Ce formidable symbole de stabilité est un élément valorisé dans la vie des loisirs, dans laquelle la nature joue un rôle de premier plan comme rappel du soutien maternel de jadis. Dans ce registre horizontal, il y a, avant tout l’horizon lui-même qui renvoie à l’infini, celui de l'eau qui crée et recrée imperturbablement cette horizontalité envers et contre toutes les perturbations. La surface de l’eau calmée, souvent lisse comme un miroir, la distingue radicalement de celle de l’eau agitée, elle renvoie comme sait le faire la mer immobile, à l'immensité, à l’image du monde. La réfraction, le miroir et l'immobilité sont des facteurs liés à une fantasmatique très ancienne dans la psychogenèse de l'enfant.
 
   

Le miroir du regard de sa mère, où s'établit d'après Winnicott son premier sentiment d'exister avant même que l'enfant ne conçoive ce qu'est une mère ou un regard (4), peut se métaphoriser dans le miroir-regard du plan d’eau immobile (et saluons au passage les intuitions poétiques Bachelard). Le signifiant de l’horizon vient symboliser la stabilité l’indestructibilité de la mère idéalisée, celle selon Winnicott, donc une mère qu’il oppose à la mère terrifiante selon Mélanie Klein. Les rivages (à la mer, le lac ou la rivière) mettent plus abstraitement en scène la transitionnalité Winnicottienne entre la réalité psychique et la réalité matérielle (5), de même que les bruits agréables de l’eau peuvent symboliser la solitude féconde à bonne distance de la mère dont parle également cet auteur.

   
4- Winnicott, Donald W., 1971, Jeu et réalité, Gallimard 1975, chap. « le rôle de miroir de la mère », p. 153.

5- Winnicott, Donald W., 1971, Jeu et réalité, Gallimard 1975, chap. « objets transitionnels et phénomènes transitionnels », p. 7.
   
L’eau en bouteille, malgré ses modestes apparences, pourrait être elle aussi « kleinienne » en tant que succédané du lait. Quelques interviewés plus ouverts aux confidences intimes lors de l’entretien nous mettent sur des pistes nouvelles. Une mauvaise relation à la mère, ainsi que d’autres défaillances du soutien dans la petite enfance, va chez ces personnes souvent de pair avec un refus total de consommer du lait, qu’il soit frais ou de longue conservation. Dans les cas les plus clairement « kleiniens » le fond du réfrigérateur de ces personnes devient un temple secret du conflit avec la mère archaïque : il contient, en apparence banalement une bouteille de lait, mais qui a été soigneusement oubliée là depuis des mois, et dont le lait est évidemment devenu un poison emblématique ! Plus généralement, l’eau du robinet prend la place du lait. Comme fluides imaginairement « naturels », les conduites d’eau, de gaz ou d’électricité et leurs apports vitaux se laissent facilement « naturaliser » comme représentants inconscients du corps de la mère.
 
   

Ce rapport haineux aux fluides nourriciers tel que le lait suscite l’aversion de beaucoup de ces personnes également envers l’eau du robinet, et une préférence fréquente pour le vin et les boissons fortes. Selon la thèse classique de Mélanie Klein, l’alcool, le tabac sont mieux à même (dans le fantasme inconscient !) d’empoisonner la mère mauvaise intériorisée. Le recours à l’eau en bouteille se présente alors comme une victoire sur cette mère fantasmatique, victoire illusoire mais qui permet de se substituer à l’ennemie intérieure en faisant advenir le pouvoir d’une « bonne mère ». Faire l’effort de bien recevoir, de remplacer les fluides « naturels » mauvais du robinet par ceux choisis avec soin pour étancher la soif de la famille et des visiteurs, apparaît dans ce contexte comme une action volontaire, culturelle, contre l’archaïsme et permet un passage de la peur au plaisir.

 

 
   

La psychanalyse

 
   

La revue des grands auteurs des débuts de la psychanalyse peut-elle à son tour nous apporter quelque chose au sujet des peurs et plaisirs de l’eau ? Elle s’avère assez décevante si on attend d’elle un discours sur l’eau mentionnée explicitement. La psychanalyse peut par contre nous renseigner sur les mécanismes qui président à l’attribution de certaines significations primordiales à l’eau et à l’environnement.
Freud émaille son œuvre de divers schémas et croquis de l’appareil psychique où le Ça est toujours situé en bas, le Moi au centre, et l’instance morale du Surmoi bien sûr en haut. Le plan d’eau convient à une telle métaphore des trois instances avec le fond, l'eau et le ciel. La dynamique des courants, des vagues et du vent métaphorise bien, elle aussi, les phénomènes psychanalytiques.
L’eau, le lac et la mer sont remarquablement absents de l'Index général des Gesammelte Werke de Freud, où ils n'apparaissent qu'à propos de l'agoraphobie et des serpents (de mer). L’eau n'intéresse Freud que dans le rêve comme symbolisme de la naissance.

 
   

Mais la fantasmatique des origines de la vie psychique a passionné, chacun à sa façon, les principaux successeurs de Freud qui se sont attachés à théoriser la psychogenèse, comme Ferenczi, Klein (et son école) et Winnicott. Un excellent article de Franco Borgogno en 2007 (6) pointe la similitude des relations ambivalentes entre Freud et Ferenczi, d’une part, et Winnicott et Klein, de l’autre. Ferenczi comme Winnicott ont été des « enfants terribles » se dressant l’un contre Freud, l’autre contre Klein, tous deux au nom du maternel-primaire. Les deux étaient très en avance sur leur temps :

« Ce ne pouvaient être que deux "nourrissons savants" qui seraient à l’origine d’une théorie du développement ancrée dans les concepts-clé de "nourrisson savant" et de "faux self", qui avanceraient l’idée d’une "maturité précoce" que Ferenczi nomme "progression traumatique de la croissance", basée sur la dissociation entre le corps et l’esprit, la pensée et l’émotion, en relation avec quelque chose faisant défaut dans l’environnement  — principalement "du côté maternel" ».

Borgogno parle de l’immersion totale des ces deux auteurs dans le monde des mères. La correspondance de Winnicott révèle selon lui une nature très enjouée que l’on retrouve chez Ferenczi

 

 
6- Borgogno, Franco, 2007, “Ferenczi and Winnicott: Searching for a "Missing Link" of the Soul”, The American Journal of Psychoanalysis 67, 221–234.
 
 
 
 
 
   

Sándor Ferenczi est, concernant l’eau, surtout connu pour avoir publié en 1924, son célèbre ouvrage, Thalassa, salué par Freud, et dans lequel il élabore une théorie que l’on peut qualifier de phylogénétique de la psychanalyse, selon laquelle l’homme reste à jamais profondément traumatisé par son arrachement au milieu marin, traumatisme que chaque individu revit en étant arraché au milieu intra-utérin à sa naissance (7). Cependant, l’eau sous l’angle qui nous intéresse est absente de son Thalassa ! En revanche je reviendrai plus loin brièvement sur une de ses remarques quant aux effets du traumatisme (sujet très important dans l’œuvre de Ferenczi), là où il décrit le mécanisme de « l’identification à l’agresseur », et avance l’idée que l’identité du traumatisé y est anéantie, et devient malléable « comme un sac de farine » (ein Sack Mehl).

 

 
7- Ferenczi, Sándor. (1924a) Thalassa, essai sur la génitalité, in Psychanalyse 3, Paris, Payot 1974, pp. 250-323.
 
 
   

Donald Woods Winnicott est surtout célèbre pour son invention de « l’objet transitionnel », que l’on prend à tort pour le doudou du petit enfant, car son rôle est beaucoup plus important. Il est tout aussi connu pour sa théorie très originale, et surtout efficace dans la cure, du vrai et du faux self, et pour le rôle décisif qu’il attribue au jeu dans le développement de l’enfant (son principal livre, Jeu et réalité, y étant d’ailleurs consacré). Mais je m’en tiendrai à décrire ce qui me semble dans son œuvre le plus directement en relation avec l’environnement et l’eau.
Winnicott deviendra, en grande partie contre Mélanie Klein, le psychanalyste de l’accès du bébé à sa relation avec l’environnement. Il a été le seul psychanalyste à tenir compte de l’importance de l’environnement, qui chez lui est d’abord celui des soins de la mère pour le bébé, mais qui après diverses étapes transitionnelles finira par devenir ce qu’il appelle « l’aire transitionnelle, ni dedans, ni dehors, de l’expérience culturelle ». Winnicott se singularise en ne tenant pratiquement aucun compte du vocabulaire de la métapsychologie freudienne ni kleinienne, et en théorisant un processus de maturation de l’enfant beaucoup moins conflictuel que chez ses prédécesseurs. Pour Winnicott, à la racine du développement, il y a le corps, ce par quoi le Self s’éprouve comme physiquement vivant. Le petit enfant à ce stade en est encore à ce qu’il a désigné comme un état de « non-intégration primaire », pour mieux se démarquer des théories kleiniennes sur lesquelles planent les états psychotiques. Grâce aux soins de sa mère, qui lui offrent « chaleur, contact et bains et bercement et noms », grâce surtout à son regard, le bébé vivra des expériences venues du dehors et du dedans, qui l’engageront sur le chemin de la « tendance unifiante ».

 
   

La question centrale que pose Winnicott est celle de la relation primaire à la réalité externe. Il est préoccupé par la dissociation précoce qui intervient « entre les états de quiétude et les états excités » du nourrisson, d’abord incapable de réaliser qu’il est la même personne aussi bien dans le plaisir d’être baigné, caressé ou réchauffé, que dans la peur de la perte lorsqu’il « peut réclamer avec des cris perçants une satisfaction immédiate, possédé par le besoin de s’en prendre à quelque chose et de détruire si le lait ne vient pas le satisfaire » (8). C’est comme s’il imaginait que deux parts de lui-même correspondent à deux mères différentes, donc à deux environnements différents. C’est cette dissociation, en lieu et place du refoulement freudien ou du clivage kleinien, qui distingue fondamentalement Winnicott.

 

 
 
8- Winnicott, Donald W., « La réparation en fonction de la défense maternelle organisée contre la dépression », De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1992, p.87.
   

Le contact préliminaire du nourrisson avec la réalité externe se fait par le biais de ce qu’il nomme des « moments d’illusion ». C’est au moyen de l’illusion, et uniquement de l’illusion, que le bébé en vient progressivement à la réalité. Winnicott imagine que lorsque le bébé a faim, il fantasme un sein satisfaisant, et c’est alors que la mère rend le vrai sein disponible. De son propre point de vue, le bébé a alors créé le sein, son contact avec la réalité procède « par moments d’illusion où il considère son hallucination et l’offre extérieure comme identiques, ce qu’ils ne sont en fait jamais ». L’enfant crée donc le sein par le désir qu’il en a. Son désir ayant été trouvé et satisfait, il a fait l’expérience primitive d’une équation entre le dedans et le dehors, contrairement au nourrisson psychotique kleinien. Chez Winnicott, le job de la mère est de soutenir cette capacité d’illusion du bébé. L’enfant deviendra ainsi graduellement capable de distinguer le dedans et le dehors, et une mère qui est en dehors, et à passer de la mère des débuts que Winnicott appelle « objet-mère », à la mère-environnement (9).

 

 
 
 
 
9- Winnicott, Donald W., « Le développement affectif primaire », De la pédiatrie à la psychanalyse, op.cit., p.68.
   

Lorsque, plus tard, l’espace transitionnel est établi, où l’enfant joue et l’adulte parle, il y aura « une aire intermédiaire où la réalité intérieure et la vie extérieure contribuent l’une et l’autre au vécu », aire qui existe « comme endroit de repos pour l’individu engagé dans cette tâche humaine incessante qui consiste à maintenir la réalité intérieure et la réalité extérieure séparées et néanmoins en étroite relation ». Cet espace transitionnel s’effondre quand l’une des réalités, l’interne ou l’externe, prend le pas sur l’autre et domine la scène.

 

 
   

Quelques hypothèses plus personnelles

 
   

Après cette revue des positions désormais classiques des grands auteurs de la psychanalyse, les deux significations que j'évoquais au début, celles de l'eau verticale et horizontale en interaction dialectique, prennent davantage de consistance. Leur différence renvoie directement, il me semble, à deux séries d'évènements psychiques dans le développement de l’enfant, l'une riche en évènements dramatiques selon Freud et Klein, et l'autre où règnent des périodes tranquilles et un où l'enfant devient créatif selon Ferenczi et Winnicott. Les plaisirs de l’eau me semblent évidemment liés à cette seconde tendance où règnent le maternage avec sa chaleur, ses enveloppements et ses caresses) ; et les peurs et haines archaïques d’abandon et de mort bien sûr à la première.
Winnicott a consacré des pages saisissantes au « rôle de miroir du regard de la mère » tout à fait essentiel dans la psychogenèse de l’enfant, et il me semble évident que comparé à un froid et neutre miroir en verre, ce miroir du regard de la mère est, lui, vivant, chaleureux et surtout que le bébé y voit  — davantage que son propre reflet —  la tendresse et l’amour de sa mère pour lui. Ce caractère vivant, mouvant du reflet le rapproche fortement de l’image reflétée par une surface d’eau. D’où sans doute le charme nostalgique des images reflétées par l’eau, dont j’ai eu des aperçus en 2005 lors d’une recherche sur la perception de l’esthétique architecturale. Des habitants de trois villes d’Europe, invités à choisir des images d’architecture parmi plusieurs milliers contenues sur un CD-Rom, choisirent très significativement celles  — rares —  où des façades de toutes les époques se miroitaient dans l’eau, leur reflet les montrant en quelque sorte davantage vivantes et habitées que la façade réelle qui du coup prenait des allures de concept, de projet dont le reflet vivant était l’aboutissement.

 
   

Mais j’aimerais développer une autre idée personnelle, qui vaut ce qu’elle vaut (mais un chercheur se doit de prendre le risque d’avoir des idées personnelles), l’idée des plaisirs et peurs de l’eau liés à une dialectique de la forme et de l’informe.
L’eau domestique qui arrive par les tuyaux n’existe pas pour l’imaginaire, du fait de son infigurabilité ; devenue visible, par la médiation du robinet (un microcosme symbolique à lui seul…) l’eau se coule dans la forme du récipient que lui assigne l’usager, devient stable, et sa surface de contact avec l’air devient horizontale et miroitante. Cette séquence montre immédiatement à l’usager son pouvoir insoupçonné d’action sur le monde, un pouvoir démiurgique : « l’eau nécessité » des tuyaux devient une « eau-plaisir », aux multiples aspects. Ce sont sans doute ces plaisirs inconscients que l’on parvient à trouver dans les divers usages quotidiens de l’eau, qui pourraient expliquer que personne n’évoque spontanément l’évacuation des eaux domestiques usées… Et l’on mentionne encore moins le détail de leur traitement, ou de leur gestion.

 
   

Les auteurs qui étaient partis du traumatisme de la naissance commettent l’erreur rétroprojective d’attribuer à la vie fœtale le caractère d’un Paradis perdu. Si on les suit malgré cela, on s’étonne qu’ils passent sous silence la perte de l’immense plaisir que doit procurer la relative apesanteur de la vie intra-utérine dans le liquide amniotique (aucun de ces grands psychanalystes, il est vrai, n’a connu la plongée sous-marine). Ils ne mentionnent pas non plus la perte du placenta comme « premier partenaire dans l’interaction », dont parlait Bernard This il y a déjà trente ans. Une pléiade de néo-natanologues continuent d’explorer à sa suite les traces que le bébé pourrait avoir gardé de sa vie intra-utérine. J’avais, pour ma part, avancé quelques années plus tard l’idée que la forme très spéciale des seins humains est destinée à fournir un repère au bébé : ils ressemblent en effet beaucoup à son bon vieux placenta ! (10). Avec quelques différences qui, cependant, marquent le changement d’époque : ce nouveau compagnon a sa propre forme à lui, qu’il perd si on le déforme, mais qu’il reprend immanquablement « dès qu’on le lâche » (selon une remarque de Freud) ; le sein constitue, de ce seul fait, une métaphore de la « résilience » chère à Boris Cyrulnik. Le sein, contrairement au placenta, paraît avoir du quant à soi, il est davantage un sujet « objectal ». Et il y en a deux. Le premier environnement, celui du giron de la mère, n’a donc pas seulement pour fonction d’offrir au bébé sa nourriture (ce qu’un biberon fait aussi bien) mais surtout de lui offrir le terrain de jeux où il pourra commencer à se décanter psychiquement de la mère par l’élaboration de la dyade fusionnelle des débuts en deux « objets », moi et non-moi. En particulier, les jeux du nourrisson avec le sein montrent une séquence où 1°) la petite main du bébé détruit la courbe idéale du sein en la déformant; 2°) cette destruction s’annule dès que la petite main se retire; 3°) la courbe initiale se rétablit pleinement. Cette séquence constitue l’expérience d’une indestructibilité de la forme du sein, et donc de l’environnement premier, qui fondera la confiance de base dans la réalité extérieure et prépare l’avènement de l’objet transitionnel winnicottien. On voit que par rapport au sein nourricier « bon » ou « mauvais » de Klein, le sein crée-trouvé de Winnicott est un sein-pour-jouer (pour apprendre à jouer) bien plus que seulement nourricier. On voit aussi combien cette idée complète celle du sac de farine traumatique de Ferenczi : elle est le contraire exact de son Sack Mehl ! Le prototype du traumatisme serait alors le fantasme, impensable pour un nourrisson, que lors de son « jeu du sein » celui-ci, inerte (mort ?) garde la forme de sa petite main au lieu de reprendre la sienne propre. Ce serait la fin de la résilience !

 


 

 

 

 
10- Perianez, Manuel, 1997, Pourquoi les femmes ont-elles des seins ? (sur Internet).
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

Mais où est l’eau, dans tout ça ? Elle n’est pas bien loin, l’eau. L’eau aussi, comme le sein résilient, reprend toujours indéfectiblement son état premier, « si on la lâche ». Et voilà où je voulais en venir. L’horizon c’est la mère, nous le savions, Bachelard l’avait dit, et Jung sûrement aussi. Mais peut-être commençons-nous à voir un peu plus en détail et un peu mieux pourquoi.

 
   

L'eau du robinet est « mauvaise » fantasmatiquement parce qu'elle sort de tuyaux comme les flux corporels vitaux (sang, air, fèces, urine). Et qu’elle est informe, donc « mauvaise » car peu figurable. Elle devient « bonne » si elle se laisse en-former par un contenant, comme le sein contenait le liquide nourricier : vase, bouteille, carafe. Selon que la forme du verre est belle ou non, l’eau qu’il contient sera plus ou moins plaisante à boire, on boit la forme de l’eau autant que l’eau et sa fraîcheur. La cénesthésie de notre forme interne révélée par l’eau ingérée est alors dans le fantasme ou l’illusion à la Winnicott reliée à celle de la beauté du conteneur apprécié dans la réalité externe. Rendre ainsi « beau » l’intérieur du corps équivaut à utiliser la beauté du monde comme une arme contre le mauvais objet introjecté kleinien. Et permettre le dépassement du traumatisme par la nouvelle forme, la nouvelle identité, la liquidation de l’identification à l’agresseur qui nous plongeait dans l’informe.

 
   

Dans ce registre, l’eau en bouteille possède encore un attrait supplémentaire. Non seulement elle est d’autant meilleure que pour la mériter l’on s’est fatigué à la porter, mais de surcroît celui qui verse cette eau dans un conteneur dont son narcissisme approuve la forme, est institué par cet acte comme designer, architecte, démiurge co-créateur du monde. Et revoilà le nourrisson jouant avec le sein, auquel il donne un instant la forme qui lui plaît, certain qu’il est qu’il reprendra à nouveau la sienne…

 

 
   

Conclusions

 
   

À quoi cela sert-il de mieux connaître les significations de l’eau pour l’homme, alors que nous sommes face à des questions urgentes d’ordre immédiatement pratique ? La peur que je vois maintenant, après ce parcours, est celle bien objective de manquer d’eau à l’avenir, nous et nos enfants : oubliés, tous les plaisirs !
L’utilité des sciences humaines réside ici dans la tentative de repérage des lacunes que la structure de la psyché laisse dans nos représentations de l’eau et de l’environnement. On peut espérer que soient prises en compte les raisons profondes de ces lacunes, dans des actions aussi bien en direction de l’opinion publique que des les représentations à partir desquelles opèrent les décideurs eux-mêmes. C’est, finalement, le vieux problème de parvenir à rendre conscient ce qui veut rester enfoui. Freud avait justement été chercher l’eau, en comparant la tâche thérapeutique de la psychanalyse à celle de l'assèchement du Zuyderzee (11).
Concernant plus concrètement ma contribution, je ne pense pas que boire de l’eau dans de très beaux verres suffise à sauver notre planète. Pour que cessent un jour les atteintes à l’environnement, il faudrait, me semble t-il, que nous parvenions à le concevoir comme le bébé le fait de sa mère des débuts, celle du sein offert adéquatement, celle du regard-miroir  — et l’eau peut faire un excellent miroir. Le sentiment de culpabilité lié à sa destruction imaginaire (hélas en passe de devenir une destruction réelle) pourrait dès lors avoir une chance de prendre la place de la dénégation actuelle qui nous mène au gouffre. Ne me demandez pas comment, il faut que nous inventions tous ensemble comment…

 

 

 

 

 

 

11- Freud, Sigmund, 1915-1917, Gesammelte Werke, XV, „Die Zerlegung der psychischen Persönlichkeit“, p.86.
 

 

 

   

 

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Pour une excellente introduction à la pensée et l’oeuvre de Winnicott, on peut se référer notamment (en français) à :

Phillips, Adam, 1988, Winnicott ou le choix de la solitude, Paris, l’Olivier, 2008, 210p.
Abram, Jan, 1996, Le langage de Winnicott, dictionnaire explicatif des termes winnicottiens, trad. Cléopâtre Athanassiou-Popesco, Paris, éd. Popesco, 2001.