Manuel Periáñez__________________________________________manuelperianez1940@gmail.com

   
 


 

 

 

 

 

Qui connaît la demande sociale ? (1999)

 

Manuel Periáñez : Je remercie monsieur Olivier Piron pour cette introduction, et je passe au sujet de la demande sociale. Chacun des chercheurs a examiné certains aspects de la qualité architecturale et de l'innovation, et chacun a rédigé une synthèse de sa petite étude pour le petit livre collectif vous a été remis ce matin à l'entrée. La mienne portait sur l'architecture de Jean Nouvel, son degré d'innovation et sa qualité architecturale dans le domaine du logement social. Lors de notre dernière réunion, nous avons décidé que j'essayerais de parler de façon plus transversale de l'ensemble de ce qui a été fait dans ces six études, et ce sous l'angle des représentations de la demande sociale. C'est une idée que nous avons eu en voyant que, finalement, Jean Nouvel a innové dans le champ du logement social en partant d'une analyse de type sociologique, analyse qui l'a mené à la conception qu'il fallait tout sacrifier pour obtenir de très grandes surfaces dans le logement social. Du moins c'est ainsi qu'il a démarré, par la suite il s'est vu obligé de restreindre cette grande surface dans ses opérations successives : dans la Rex de Saint-Ouen il avait pu réaliser des cellules d'une surface supérieure de 50 % à celle de la norme HLM, dans l'opération de Nemausus à Nîmes la surface était de 35% de plus, et dans celle de Bezons 20%. Trois opérations que je connais à peu près, c'est surtout la Rex de Saint-Ouen que j'ai un peu plus étudié. Jean Nouvel s'est vu contraint à ces diminutions successives de la surface de ses cellules par l'évolution de la réglementation, par l'évolution socio-économique du BTP, et de façon générale par le mode de fonctionnement de l'ensemble des acteurs sociaux dans le champ du logement social. Or, au cœur de ce fonctionnement se trouve le concept de demande sociale, qui souvent apparaît, ou qui reste absent, selon les cas, et qui semble tout de même jouer un rôle très important. Il y a une dizaine d'années, j'avais effectué pour le CSTB une première reconnaissance des contenus possibles du terme de " demande sociale ", et j'ai été très étonné, en fait, de voir que si depuis une quinzaine d'années, déjà à l'époque, le logement social français avait beaucoup progressé, ce n'était pas le cas de la notion de demande sociale, qui, elle, restait absolument inchangée, c'est à dire qu'elle reste absolument implicite, la notion n'a jamais été explicitée. Ce matin Philippe Dehan citait Pierre Bourdieu au sujet des référents implicites, c'est tout à fait le cas de la demande sociale, qui est invoquée souvent sur un mode incantatoire, et comme un argument d'autorité, et jamais réellement explicitée comme un acquis sociologique. En tant que sociologue et psy je regrette évidemment qu'il n'y ait pas eu une objectivation depuis longtemps de cette notion de demande sociale; le but de mon intervention est cependant de tenter de vous démontrer pourquoi il semble être vital que cette notion ne soit surtout pas explicitée, ce qui est évidemment tout à fait curieux mais c'est comme cela que ça semble marcher.

Tout d'abord je reviendrai brièvement sur ce que j'ai fait au sujet des logements sociaux de Jean Nouvel, qu'il n'est sans doute plus nécessaire de présenter...

Olivier Piron : Nous ne les avons pas habités!

Manuel Periáñez : Oui, en effet je connais quasiment tous les habitants de la Rex de St-Ouen, je ne connais pas ceux de Nemausus à Nîmes, mais j'ai parlé un dimanche avec ceux de Bezons. Ce qui est caractéristique de ces REX de grandes surfaces, surtout de la première où il avait réussi du HLM de surface double, c'est une très grande satisfaction des habitants. Malgré le fait qu'ils soient en butte aux frustrations dues à l'absence de toutes les autres qualités qu'offre aujourd'hui le logement social, puisque la formule de Nouvel a été précisément d'en sacrifier de nombreuses prestations au profit du seul espace. Par exemple, à Saint-Ouen, les habitants n'ont pas d'ascenseurs, pas de caves, pas de vide-ordures, etc. Même la qualité d'isolation acoustique, qui tout d'abord m'avait paru formidable s'est avéré objectivement être très moyenne lorsque des mesures furent faites par le Cresson lors d'une comparaison des performances acoustiques de divers types de logements sociaux. Et pourtant que il n'y a aucune plainte due au bruit, ce qui est en soi déjà bien curieux : ça montre, à mon avis, que le grand espace joue son rôle dans l'émergence de la gêne, que le plaisir d'espace que permettent ces cellules permet d’atténuer ou même de dénier.

Ce qui est très caractéristique de cette REX, c’est que personne ou quasiment ne veut quitter l’immeuble, sinon contraint et forcé par une mutation ou autre force majeure. Il se crée, à la longue, dans les trois opérations, un groupe d’enthousiastes de ce type de logement inspiré du loft et d’une très grande simplicité extérieure mais qui permet une très grande polyvalence à l’intérieur, ainsi que des pratiques tout à fait curieuses au niveau des usages de ces logements, j’appelle ces groupes " les nouvelliens ", les groupies de Nouvel. De tels groupes surgissent dans les Rex quand celles-ci ont du caractère, et qu’elles entraînent l’adhésion de certains habitants à la démarche de l’architecte, soit que ces groupes s’identifient à l’architecte lui-même et qu’ils lisent, qu’ils suivent tout à son sujet — et là je pense à ce disait Anne Querrien ce matin au sujet des petits dessins de Le Corbusier qui ont tant fait pour l’identification à Le Corbusier lui-même — donc on peut habiter un vieux machin complètement dépassé du côté de Pessac et un jour se dire " ah, je suis dans du Le Corbusier ", et ce sera alors le bonheur parfait (je vous signale qu’ils sont restaurés actuellement à l’identique, et on se demande ce qu’en pense Philippe Boudon qui a écrit au sujet des maisons de Pessac le livre que l’on sait, où il décrit toutes les appropriations des habitants contre l’architecte !) ;

Anne Debarre : Ils ont conservé une des maisons telle que les habitants l’avait transformée…

Manuel Periáñez : Merci, donc le succès du livre de Boudon aura sauvé au moins l’une de ces maisons transformées, Pessac devient un quartier de Le Corbusier et Boudon… J’en termine rapidement avec Jean Nouvel, que tout le monde connaît trop pour que je m’attarde à décrire son œuvre. Nous avons fini par avoir un entretien avec lui, et à aucun moment il n’a utilisé le terme " demande sociale ". A l’époque où il s’est formé, pourtant, tout le monde parlait beaucoup de la demande sociale, et même de " la demande " tout court ; Jean Nouvel, lui, à un moment donné, il parle du " désir d’architecture ". Ah, alors on se dit " tiens il a lu Deleuze, il a lu Guattari ", j’aurais d’ailleurs dû le lui demander ; mais il n’utilise jamais le terme " demande sociale ", alors que dans cet entretien il pose massivement, et en premier lieu, qu’il est parti d’une analyse de la demande, du désir donc. Et il dit que l’habitant, son désir est celui d’un très grand espace, le plus grand possible en sacrifiant tout le reste, c’est comme ça que l’habitant trouve les pratiques habitantes qui lui conviennent le mieux, dans une grande polyvalence des espaces, et il faut, dit Nouvel, casser les archétypes du logement social, se battre contre le maquis réglementaire et surtout contre la surface corrigée qui est une calamité puisqu’elle empêche que l’on construise de beaux et de grands logements, et il formule alors le slogan " un bon logement est un grand logement ". En parlant ensuite avec ses collaborateurs, on s’est aperçu qu’il y a toute une idéologie nouvellienne dans cette agence, où le problème de la qualité, de l’innovation, est un peu traité implicitement aussi, tout comme la demande, et ils avaient tendance à un peu pousser du pied notre question un peu sacrilège de savoir comment ils feraient de la qualité dans le logement, en y répondant par l’argument que, du moment que l’on est un vrai architecte, comme Nouvel, la qualité s’ensuit. On ne peut pas être architecte et ne pas avoir la qualité, l’architecte est un homme de qualité, si on est architecte il y a de la qualité, un point c’est tout, et on n’en parle plus. Donc là, on a été très vite, les choses étaient simples, très simples ! On a donc affaire, je dirai, à une agence tout à fait classique d’architectes qui, aussi innovants soient-ils, fonctionnent sur le mode antique du maître entouré de ses disciples. Disciples qui, bien sûr, adhèrent fortement à tout ce qui concerne Nouvel, et pas seulement à son architecture. Alors, cette demande sociale, qui chez Nouvel est posée en premier, m’a fait souvenir de la façon dont elle était traitée dans d’autres contextes, soit par des architectes, surtout par des maîtres d’ouvrage contre les architectes, ou soit par les habitants eux-mêmes. Les perceptions de cette demande, ou de l’offre censée y répondre, qui varient fortement, qui ne sont pas du tout stabilisées, et qui facilitent le travail des acteurs de la conception précisément parce qu’elle n’est pas explicitée, et c’est de ce paradoxe que j’aimerais vous entretenir un peu plus longuement, mais je termine d’abord au sujet de Nouvel. Quand je dis que je ne suis pas, moi, forcément un fana de Nouvel, j’ai par exemple été voir Huet, je connais des gens qui ne sont pas nouvelliens du tout, mais ils fonctionnent à peu près pareil ; sur le mode de l’architecte qui, certes, maîtrise la technique, mais quand-même qui fonctionne comme architecte-artiste. L’architecte doit participer à la qualité sous l’angle du côté artistique du métier d’architecte. Je pense que d’autres réalisations que celles de Nouvel pourraient marcher tout aussi bien et à leur tour créer des groupes d’enthousiastes qui les soutiennent, qui ne veulent pas en déménager, qui font l’apologie du lieu, etc., mais qu’il y faut quand-même certaines conditions, la même démonstrativité de la démarche, dans le " parti " choisi (qui ne peut que difficilement, on l’a vu, être celui de la très grande surface), mais pour gagner le pari avec des qualités moins directement évidentes, moins visibles que la grande surface, il faudrait au minimum qu’il y ait transparence de ces qualités. Une transparence complète sur l’offre, la liste de toutes les qualités offertes par une opération, et ça ça n’existe absolument pas ; il n’y a qu’un public averti tel que vous, les gens de la partie, qui en juge à bon escient, mais le grand public, lui n’a rien sauf la grande presse qui n’entre pas dans le détail quand il décrit (rarement !) les opérations de logements — je pense à une description détaillée, la démarche de Philippe Dehan, par exemple, avec sa fameuse " trame " — et en dehors de ça, le grand public n’a pas de lieu, d’instance, d’observatoire, de site Internet où il puisse s’informer comparativement sur le logement d’une façon aussi minutieuse qu’à la FNAC, quand on va s’acheter un magnétoscope ou un téléviseur et que l’on consulte leurs brochures qui présentent ces qualités dans des colonnes. Si existaient de tels tableaux comparatifs pour le logement, les gens pourraient se dire " tiens, moi j’irais là-bas, et j’éviterais plutôt d’aller ici ", ça n’existe absolument pas et ce serait pourtant une des choses, encore utopiques bien sûr, mais qui dans la trentaine d’années qui vient me paraît extrêmement souhaitable. Ça fait partie du mouvement général qui se fait jour maintenant : grâce à la nouvelle société médiatique l’on devrait pouvoir comparer, point par point, les immeubles, les logements, je pense en premier lieu aux qualités acoustiques des logements, qui sont souvent une mauvaise surprise quand on habite dedans depuis une quinzaine de jours. On devrait pouvoir, non seulement être prévenu de ce qui vous attend, au niveau de la qualité, mais également même pouvoir habiter à l’essai pendant quelque temps son futur logement et son futur immeuble et quartier, parce qu’il n’y pas que la cellule, l’immeuble, il y a aussi les voisins et les chiens des voisins, il y a aussi les épiciers du quartier, il y a tout le contexte de l’environnement du logement. Il y a maintenant trente ans, je crois, que le groupe de Jacqueline Palmade, auquel j’ai appartenu quelque temps, a écrit " la dialectique du logement et de son environnement ", donc si vous emménagez quelque part, certes vous pouvez avoir des résumés de presse dithyrambiques sur cet immeuble, mais vous ne savez pas du tout où vous tombez au niveau du quartier, au niveau des gens dans le quartier, etc. Donc, là, il faudrait une transparence complète de l’offre, qualité par qualité, comme dans une grille de la FNAC, mais aussi un petit essai, comme l’ancien mariage à l’essai qui se pratiquait dans les campagnes française au Moyen-Age, et quelque chose du même genre devrait être possible dans un logement témoin, où grâce au grand surplus de logements vacants du parc social, on pourrait aller vivre quinze jours dans son futur immeuble pour voir si vraiment c’est ça. Je pense qu’avec des modes d’attribution comme ça, éventuellement renforcés par des innovations dans la cooptation entre voisins (une idée qui a toujours dressé les cheveux sur la tête des maîtres d’ouvrage auxquels j’en ai parlé il y a une dizaine d’années), hé bien, en combinant ces trois approches on pourrait sans doute augmenter beaucoup, non pas la qualité architecturale proprement dite, qui est bien sûr l’affaire des seuls architectes, mais la qualité sociologique des unités de voisinage, qui est quand même ce qui joue le vécu, le ressenti quotidien des habitants. Et c’est finalement ça le résultat que l’on voudrait avoir. Donc la demande sociale, en voilà une dont personne n’est conscient, ce qui suffit à mon sens à démontrer combien la notion est bidon : c’est une fausse notion, une notion qui passe à côté de la sociologie des problèmes, pour remplir un rôle tout à fait psychosociologique de médiateur entre les acteurs sociaux du logement. Il s’agit d’une facilité de langage, d’un mot-valise extrêmement commode dans lequel chacun des acteurs de la conception met ses contenus à lui, valises qu’il est catastrophique d’ouvrir collectivement, puisque les conflits qu’elles permettaient d’éviter prennent alors toute la place dans le travail en cours. Alors qu’il est tellement plus agréable de surfer sur les mots sans en approfondir le sens, en laissant intactes les illusions de chacun : c’est, en somme, l’art de la diplomatie, c’est l’art extrêmement difficile d’apprendre à parler pour ne rien dire qui, depuis Talleyrand au moins, est bien connu dans certains milieux, mais pas tellement chez les concepteurs et les maîtres d’ouvrage, et donc le terme " demande sociale " y supplée. Donc, là il y a quelque chose qui n’a pas tellement à voir avec la sociologie réelle de ce qui est demandé, désiré, souhaité, ni même avec la socio-économie pure et simple d’une demande au niveau de la loi simple de l’offre et de la demande, qui est d’ailleurs éclairante en ce qui concerne la qualité dans un certain secteur du logement, comme nous allons le voir en passant maintenant en revue les six études de mes collègues. Si je compare la demande sociale non-explicitée mais quand même posée par Jean Nouvel dans les termes " je dis que la demande, c’est la surface ", hé bien, les autres chercheurs ont bien montré que dans chacune de leurs six études cette demande est conçue très différemment.Par exemple, à L’Effort rémois, à travers le texte de Béatrice Mariolle. Je connais assez bien l’Effort rémois pour avoir suivi deux Rex de chez eux (l’une portant sur des maisons individuelles dites " maisons des cinq sens " de l’équipe BCDE, et l’autre celle des logements-wagon à cloison centrale coulissante issue de l’Europan), j’ai parlé avec Marcellot, etc. J’admire beaucoup le texte de Béatrice Mariolle qui a su, elle, faire parler beaucoup plus clairement Marcellot, Benoist et des nouveaux que je ne connais pas que je n’en ai jamais, moi, été capable ; ils disent beaucoup plus de choses, que j’entends pour la première fois, et ils se sont bien expliqué sur la conception que l’on connaît à l’Effort rémois, une conception intelligente, souple, dynamique et qui fait place à la diversité et aux changements des usages, à la complexité des situations habitantes des gens, tout ça, bref un maître d’ouvrage exceptionnel qui consacre environ 5% de son parc de logements au secteur expérimental. Mais quand on entend dire à Marcellot ou Benoist " le français moyen n’existe pas, c’est pourquoi nous essayons de diversifier nos produits au maximum ", comme le rapporte Béatrice Mariolle, là j’approuve tout à fait et je dirai que ça ce sont deux maîtres d’ouvrage qui, comme Nouvel, ont mené une réflexion assez sociologisante sur ce qui pourrait être la demande des habitants pour s’être formé leur représentation à eux de cette demande. Ils ont étudié les usages des habitants pendant de nombreuses années. Et surtout leur demande de respect. Ce qui, pour moi, constitue l’élément essentiel du problème de la demande : ils disent, " avec les habitants on peut faire n’importe quoi, pourvu qu’on les respecte ", et c’est une phrase qui va drôlement loin, sur laquelle je n’ai pas fini de réfléchir… Mais on voit bien ce qu’ils veulent dire, quand on voit la très grande diversité des réalisations expérimentales qu’ils ont réalisé, et finalement ce qu’ils semblent dire là c’est que la façon dont prend les gens pour leur offrir telle ou telle réalisation très atypique est déterminante de l’appropriation ultérieure par les habitants, beaucoup plus que les qualités intrinsèques de la réalisation elle-même. Donc il y a, je ne dirai pas le vilain mot de manipulation, mais le beau mot de diplomatie, relations humaines, savoir-faire relationnel, communication, tout cela est quand même un point fort de l’Effort rémois, grâce auquel ils savent donner envie aux gens, il me semble, de se projeter dans des cellules innovantes pour voir comment ils pourraient vivre là-dedans. Les gens s’imaginant vivant dans ces cellules osant faire le saut de vraiment s’installer dans des cellules souvent très innovantes.Autre caractéristique de l’Effort rémois à travers le texte de Béatrice Mariolle, c’est là aussi le souci de la grande surface, pas autant que chez Nouvel mais c’est une position qu’ils partagent avec lui, à savoir que la grande surface en elle-même est une qualité qui permet la polyvalence des usages. Et puis le souci de représenter le goût des habitants, alors bien sûr on retombe dans la subjectivité la plus totale puisque par exemple un Marcellot quand on lui parle du goût des habitants ou de la demande il dira que lui la connaît, la demande, parce qu’il a suivi pendant deux ans un atelier participatif où les habitants dessinaient le logement qu’ils voulaient : ça a été le calvaire que l’on connaît des opérations participatives, mais dont le seul bénéfice pour un maître d’ouvrage est le capital d’expérience qu’il en tire, expérience quasiment clinique, et qui fonde l’illusion de réellement connaître la prétendue demande sociale, à partir de son expression ponctuelle, locale. Quand le terme " demande " est utilisé sur un mode aussi global que " demande sociale " a évidemment la prétention d’être valable au niveau national, dire que l’on connaît la demande sociale c’est donc dire que l’on a accès à quelque chose qui ne vaut pas seulement en Champagne du côté de Reims, mais également à Marseille ou à Brest… C’est ce qui personnellement me gêne un peu dans la décontextualisation de cette notion. Si je passe au texte de nos chers duettistes Léger et Hoddé, qui ont examiné les réalisations de différents architectes, ils notent quand même quelque chose d’essentiel (au point 2.2 de leur texte), le peu d’empressement qu’ils ont noté de la part des architectes de prendre connaissance des réactions des habitants de leurs réalisations, dans lesquelles pourtant ils s’étaient beaucoup investis. Donc, quand un enseignant d’Architecture et auteur de réalisations innovantes dans le logement social refuse ou quasiment de prendre vraiment connaissance du résultat de ses propres opérations on se demande dans quel rapport à la réalité des usages sont les représentations de la demande sociale, ces usages et appropriations que l’on peut observer sur place en tant que sociologue suiveur d’opérations. Il y a là une dimension sans doute essentielle chez l’architecte, pour pouvoir continuer à créer, à dessiner, en somme à être architecte, de méconnaissance nécessaire qui est tout à fait étonnante ! On penserait, en bon rationaliste que plus on en sait, mieux ça va, qu’il faudrait bien connaître les problèmes pour créer, pour innover pour ajouter de la qualité, et voilà qu’on assiste paradoxalement à des phénomènes aux antipodes de ce beau schéma rationnel, et que ce serait en se préservant d’un surplus de réalité, de trop de connaissance des conséquences pratiques ou des appropriations réelles par les habitants, que l’on peut continuer à aller de l’avant. Je retiens ce point.Si on passe à la RIVP avec le texte de Frédérique de Gravelaine, là on voit un maître d’ouvrage qui affirme carrément qu’il a un goût pour le jansénisme, voilà autre chose, quelqu’un donc qui demande un retour à une certaine sobriété. Mais il ne revient pas en arrière au temps du rationalisme fonctionnaliste, il saute plusieurs siècles en arrière et va du côté de l’abbaye de Port-Royal chercher les jansénistes. Donc l’Ancien Régime, mais avec déjà une certaine opposition, avec une critique sévère et puritaine de, finalement Louis XV, je dirais. Être contre les modes qui privilégient l’objet plutôt que le programme et l’usage c’est très bien, mais je m’étonne de la quasi naïveté avec laquelle des gens très responsables (la RIVP n’est pas peu de chose dans Paris), avec laquelle on peut comme ça affirmer ses jugements de valeur personnels, artistiques, esthétiques, comme quelque chose d’important. Qu’une opération rue de Meaux, considérée comme bien janséniste par le maître d’ouvrage, soit considérée conviviale par les habitants m’a beaucoup étonné dans le texte de Frédérique de Gravelaine, c’est formidable qu’il y ait une telle distance entre les représentations d’un maître d’ouvrage et le vécu des habitants, voilà un maître d’ouvrage qui dit " je demande à l’architecte d’être sobre, et rigoureux, et janséniste ", et les gens qui sont dedans trouvent que c’est joyeux, gai, convivial, c’est quand même une distance considérable au niveau des sentiments provoqués par la qualité architecturale qui ne cesse de me questionner ; il y aurait donc une belle indépendance affective des habitants par rapport aux représentations des acteurs de la conception. Et puis, surtout, ce qui est formidable dans ce texte ce sont les phénomènes qu’il rapporte de rejet de la qualité architecturale : quand il y a des habitants de Rex exceptionnelles qui disent qu’ils en ont ras-le-bol de voir débarquer des autobus d’étudiants japonais en architecture, et d’être si exceptionnels, et d’être vraiment des vedettes, et que toute cette qualité c’est trop pour eux, et qu’ils préféreraient quand même un HLM normal et banal où ils seraient tranquilles, on se demande si on rêve et à quoi nous servons, tous, ici… C’est quelque chose qui questionne fortement, qui fait penser aux choses que raconte Bernard Huet, au sujet des conventions, de la banalité élégante qui ne se fait pas remarquer, toutes ces choses en forme d’éloge d’une certaine banalité qui viennent d’ailleurs d’Auguste Perret, que cite Huet.Donc on voit là que les représentations de la demande sociale ne concernent pas que les acteurs, les architectes et les maître d’ouvrage, mais qu'elles concernent également tout à fait les usagers, qu’il y a des dynamiques complexes dans tout ça, et qu’elles ne sont pas du tout encore élucidées.Avec la SCIC et Christian Molley, qui décrit très minutieusement le fonctionnement du jeu des acteurs de cette institution et l’accent qu’elle met sur son Palmarès (auquel elle semble consacrer le meilleur de ses efforts), là on voit encore autre chose, c’est la demande apparemment totalement inexistante. Je ne veux surtout pas dire que la SCIC ne connaisse pas la demande sociale, loin de là, mais alors elle la connaît semble t-il à tel point qu’il n’est même plus question d’en parler. C’est à dire que un maître d’ouvrage croit avoir une très grande maîtrise de la demande sociale, inutile dès lors pour lui de revenir là-dessus. On pourrait donc sans doute inverser tout ce que je dis, et se demander si les meilleurs maître d’ouvrage ne sont pas ceux qui ne parlent pas du tout de la demande sociale, tellement ils connaissent bien la question. Et qu’inversement, ceux qui ne cessent de s’interroger sur l’évolution de la demande sont des gens pas du tout sûrs de ce qu’ils font, des dernières tendances, qui ne suivent pas les dossiers, qui ne disposent pas d’un observatoire de la demande, et qui finalement ne savent pas de quoi ils parlent, et doivent faire un bout de sociologie et de psychologie pour se constituer ces représentations de la demande. Peut-être. Je ne tranche pas, je ne fais que poser des questions pour rouvrir un débat. Il y a dans le texte de Christian Molley pourtant un passage où il est question de quelque chose qui ressemble à la demande sociale en termes de qualité d’usage, là où la SCIC pose les trois points, les trois mesures de la qualité selon elle (page 21 du texte), et où elle dit qu’il faut une esthétique simple, et la troisième des mesures étant la qualité d’usage : on voit donc à la fin du texte sur la SCIC que les usagers existent pour elle également.

Ensuite, je suis passé au texte d’Anne Debarre, et là je me suis retrouvé en terrain parfaitement connu. Voilà donc que l’étude où l’on parle le plus, et le plus explicitement de la demande sociale, c’est celle sur quatre promoteurs privés. Donc là, la confusion, déjà grande se met à devenir dangereusement extrême : qu’un type comme Jean Nouvel dise " moi je pense qu’il faut un grand espace, et c’est ça la réalité, et hop, je fais l’innovation sur le seul espace, en sacrifiant toutes les autres qualités, et c’est ça que je dis être le désir des habitants ", donc la demande sociale, c’est une interprétation. Chez les promoteurs privés, par contre, qui sont, eux, au ras des pâquerettes, au niveau du " merchandising ", de l’offre et la demande où la demande n’a pas besoin d’être sociale, nous trouvons la simple demande socio-économique de bons clients avec un bon chéquier, flanqués d’une épouse qui, elle, sait ce qu’elle veut (des petits carreaux blancs ou des faïences, ou ceci ou cela) et qui entraîne l’adhésion au projet qui fera signer le chèque, qui fait acheter…

Frédérique de Gravelaine : Il y a des épouses qui signent le chèque !

Manuel Periáñez : Il y a des épouses qui signent le chèque !

Un monsieur dans la salle : Là, vous êtes un peu machiste !

Danièle Valabrègue, de la salle : Tu es bien encadré, là, entre deux femmes !

Manuel Periáñez : Je ne suis pas très machiste, je ne fais que citer le texte d’Anne Debarre où…

Anne Debarre : Mais c’était pas des petits carreaux, c’était les rangements !

Manuel Periáñez : C’était les rangements, les épouses insistent pour des rangements, bien, voilà donc en tous cas que chez des maître d’ouvrage privés, qui doivent absolument vendre, là on fait une analyse extrêmement fine et minutieuse de cette demande sociale mais purement au niveau socio-économique. Il faut, chez eux, que les plans d’appartements soient lisibles par un public non-averti, c’est un souci qui n’a jamais effleuré quiconque, je crois, dans le logement social. Quel promoteur ou maître d’ouvrage du logement social a voulu que les futurs habitants, même des Rex, comprennent dans quoi ils allaient habiter ? Je n’ai jamais vu ça… Mais les gens qui vendent, ils vendent sur plans et il faut que ces plans soient lisibles. Voilà quelque chose de bien ! Ils font des séparations jour/nuit, des colonnades, des belles façades, tout ce que le peuple réclame, des choses qui à mon avis sont loin, très loin de l’architecture, on se demande avec quels architectes ils travaillent puisque quelqu’un comme Nouvel, lui, dira qu’à la limite ce n’est que contraint et forcé qu’il s’est posé la question du logement social, comme un exercice obligé, car ce n’est pas de l’architecture ! Il y a, pour Nouvel, d’un côté l’architecture c’est à dire " les équipements " où l’on peut faire de l’architecture, et de l’autre côté le logement social où l’on ne peut quasiment pas en faire du tout étant donné le maquis formidablement contraignant de toute la réglementation. Nous avons donc, du côté de la maîtrise d’ouvrage privée, enfin une analyse rigoureuse, pointilleuse même, de la demande sociale, très sectorielle, qui éclaire au moins un pan de la question, mais qui se trouve réduite à des items esthétiques traditionnels, la qualité, c’est la tradition. Il y a aussi le problème de la surface. Quand Anne Debarre explique que la surface n’entre pas du tout dans les critères de qualité de la promotion privée, on voit un univers complètement différent de celui de Nouvel, où il n’y a pas de salut en dehors de la grande surface. Chez les promoteurs privés, la surface est simplement fonction de l’argent : si vous voulez afficher un certain prestige social en vivant dans un 400m², hé bien vous vous payer vos 400m², il suffit d’additionner quatre appartements de 100m². Avec tous les avantages juridiques de pouvoir facilement recloisonner pour revendre un jour, c’est un mode de flexibilité connu depuis très longtemps. Voilà pour nos six contributions. Mais, pour montrer toute la diversité de la notion de demande sociale, pourquoi en rester là ? Moi-même, en presque trente ans de suivis d’opérations pour le PCA, j’en ai vu un certain nombre d’autres expressions. J’ai commencé en 1969 par le suivi d’une expérience de flexibilité d’appartements à Montereau où les frères Arsène-Henry avaient fait des plateaux libres avec un jeu de cloisons comme celles des bureaux. Mais il y avait deux murs de refends, qui faisaient un coin, et ce coin là, il intéressait drôlement les gens ! Nous étions flanqués d’un architecte-censeur qui corrigeait la copie des familles, chacune venait avec son crobar, et nous avons vu une première famille folle, qui avait fait une chambre dans le coin sombre. Donc, on a demandé qui allait vivre dans cette chambre sans fenêtre, et ils ont répondu " ah, ça c’est pour le grand-père ". L’architecte a eu un mouvement de recul, car lui avait toute sa tête, et il s’est aperçu qu’il y avait des familles trop givrées pour qu’on leur donne une telle liberté de conception. Un certain pourcentage de familles sont croquignolettes, là le sépulcre du grand-père il était déjà dessiné. L’architecte a dit non, je n’ai pas le droit réglementairement de faire ça, et c’était faux, pour cette Rex il y avait une déréglementation totale, il aurait parfaitement pu faire un cagibi pour le grand-père, il ne l’a pas fait. Voilà donc quelqu’un qui impose sa vision à lui de la demande sociale, sauve le grand-père, bon… Je me suis dit, c’est une anecdote, c’est pas la peine d’en parler, malheureusement il y en eu trois autres comme ça, un autre placard trop grand avait étonné l’architecte, et ça devait être, dans l’esprit de la famille qui l’avait dessiné, la chambre du bébé, " il va naître bientôt, il n’a pas besoin de lumière, c’est un bébé… ". Il y a eu une " chambre d’amis " sans aucune lumière, car généralement c’était la belle-mère qui y dormait… Voilà les excès de liberté qu’aurait permis une flexibilité intégrale, comme celle dont rêvait Habraken. Les " porteurs " d’Habraken, c’était l’idée que l’on devrait pouvoir s’acheter des m² de plateau libre à aménager en famille avec des éléments en vente au supermarché du coin, et personne n’avait rien à dire là-dessus… C’était passionnant sociologiquement, dans les faits heureusement ça s’est jamais fait comme ça, on serait passé du logement social au logement antisocial. Dans la mesure où l’on considère, et Nouvel me semble être un peu de ce côté-là, qu’à l’époque de crise profonde que nous vivons, et qui touche non seulement l’économique mais la symbolique et toutes les représentations, il faudra beaucoup de temps pour que se refasse un tissu symbolique homogène, habituel, auquel les gens soient suffisamment rodés pour le manier à bon escient. Tant que nous n’y sommes pas, c’est un peu le chaudron des sorcières et l’on pourra voir des grands-pères dans des placards. Je ne suis donc pas étonné que ce soient les logements " rassurants ", comme dit la promotion privée, qui soient ceux qui marchent le mieux : c’est parce que le changement social est très rapide, qu'il provoque des angoisses, et qu'on a tendance à se réfugier dans des modes de vie sur le mode d’un simulacre de la vie traditionnelle. Mais le logement antisocial, c’était quand-même le passage à une cellule suffisamment grande pour se protéger contre les excès de maîtrise, de surveillance et de contrôle social. Peut-on d’ailleurs encore parler de logement social, je pense que le logement social souffre de cette appellation, qui est déjà connotée de pauvreté, d’assistanat. J’avais encore beaucoup de choses à dire, j’aurais voulu aborder, sur un plan davantage psychanalytique, ce qui pourrait expliquer la nécessité du vague de la notion de demande sociale. Telle que la plupart des acteurs semblent concevoir la notion, elle recouvre, je crois, l’idée de la nécessité d’une certaine perdition. Il faut être dans le flou, pour mettre de l’huile dans les rouages, pour que ça fonctionne, et peut-être déjà dans sa propre tête, si les choses sont trop claires, parfaitement définies d’emblée, il n’y pas alors la marge de jeu nécessaire pour que, consciemment ou inconsciemment, on puisse progresser. Ce matin on citait Bruno Zevi, qui a écrit " Saper vedere l’archittetura ", et je pensais à Venise, où au XVIIe siècle des courtisanes astucieuses avaient trouvé un truc formidable, du collyre dans les yeux ! Ça leur dilatait les pupilles, et les rendait séduisantes (comme l’ont prouvé depuis les recherches des éthologues), mais ça les rendait aussi miraudes, elles devaient voir de façon très floue leurs clients, ce qui sans doute facilite beaucoup ce genre de commerce, et donc, il y aurait également un " non saper vedere " ou un " mal vedere l’archittetura ", savoir regarder de façon floue, de façon fugace, sans trop de détails, pour donner du jeu et laisser une certaine marge plaisante et agréable dans les relations avec les acteurs.

J’ai sûrement oublié énormément de choses, mais vous êtes là pour me les rappeler…

 

 
  accueil

_publications

_textes en ligne

_liens

 


Intervention de Manuel Periáñez au Plan Construction et Architecture, le 12 mars 1999, à la Journée de conclusion de l’action de recherche " qualité architecturale et innovation " (dir. J.-J. Terrin)..