Manuel Periáñez_____________________________________________manuelperianez1940@gmail.com

   
 


Architecture. Comparaison des contextes culturels français et hollandais
Architecture. Rencontre France Hollande, Reims, 23 mars 2000


Comparaison des contextes culturels français et hollandais

En me demandant de parler d'un tel sujet, les organisateurs de ces journées m'ont fait l'honneur de me créditer d'une compétence, que je ne suis pas certain de posséder, concernant la culture hollandaise et la culture française. Ni l'une ni l'autre n'ont été pour moi des objets d'étude, mais des objets d'amour. C'est dire si je risque d'être subjectif en essayant de vous en parler! Je n'oublie pas que le grand Fernand Braudel est mort sans pouvoir terminer son histoire de l'identité française, prévue en huit volumes.

Mais il ne s'agit ici, évidemment, que du contexte culturel de la production du logement social dans ces deux pays. Je devrais donc, logiquement, commencer par comparer chez chacune de ces deux cultures l'histoire du logement social. Mais il existe d'excellents ouvrages sur la question, par exemple celui de Roger Guerrand pour la France, ou celui de Niels Luning Prak pour l'habitat aux Pays-Bas. Ouvrages que les spécialistes que vous êtes connaissent, bien sûr, mieux que moi.

Je suppose en revanche que si l'on a demandé, au psychanalyste que je suis par ailleurs, de s'exprimer sur ce sujet aujourd'hui, c'est pour que je tente devant vous l'exercice peut-être plus périlleux de dégager quelques-uns des traits culturels qui ont pu jouer, dans ces deux cultures, un rôle dans l'émergence de leurs attitudes actuelles envers l'architecture, et envers les problèmes sociaux.

Je constate d'abord une inégalité, une asymétrie, dans les rapports entre la France et la Hollande. Si les Hollandais connaissent la France, souvent même la connaissent très bien, on ne peut pas en dire autant des Français, qui ne visitent que rarement à fond les Pays-Bas et n'en apprennent quasiment jamais la langue. Autant les hollandais passent volontiers leurs vacances en Ardèche, en Bourgogne, dans le Jura ou sur la Côte-d'Azur, autant les français se cantonnent au circuit des grands musées de la Randstad et ne mettent jamais les pieds en Zélande, dans le Limbourg, ou dans l'Overijssel, et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils parlent de "Hollande" pour dire les Pays-Bas. Pour tenter de pallier cette inégalité, je vous parlerai davantage de la culture hollandaise que de la française.

Au fur et à mesure de la construction de l'Europe, de son avancée vers une intégration qui s'annonce probablement fédérale, des cris de douleur s'élèvent régulièrement pour dénoncer la perte des identités nationales, des identités culturelles. Mais qu'est-ce donc qu'une identité culturelle ? Dans le cas de la France, par exemple, s'agit-il de l'identité de la nation, de l'État, du peuple français ? Et, surtout, s'agit-il d'un fait sociologique observable, ou plutôt des représentations, de l'image que nous entretenons de cette identité ?

Loin d'être futiles, ces représentations, ces images, peuvent bel et bien conditionner nos comportements. Comme le garçon de café pour Sartre, qui jouait à être un garçon de café, selon le degré d'adhésion à son modèle culturel, l'on sera moins ou davantage français, ou hollandais...

Devant ce genre de difficulté on est souvent tenté par la facilité des stéréotypes, tenté d'affirmer, par exemple, que les gens du Nord sont ordonnés, travailleurs, mais froids, renfermés, laconiques et distants, et les méditerranéens, par contre, adeptes de la sieste, approximatifs, exubérants, chaleureux, bavards et bruyants. Mais pour autant que ces considérations aient quelque fondement, force est de constater que ces clivages nord-sud existent à l'intérieur même de nombreux pays européens. Ainsi, dans le Brabant, au sud des Pays-Bas, les gens ont tendance à se considérer comme les joyeux méridionaux du pays, par comparaison aux "nordiques" de la Frise — et, bien sûr, ils prennent un malin plaisir à se montrer à la hauteur de cette réputation. De même, en France, les habitants du Midi flirtent volontiers avec l'Andalousie et se piquent de connaître la corrida et le flamenco, alors que plus au sud, à Barcelone, les catalans manifestent un sérieux, une compétence, un sens des réalités commerciales tout à fait seyantes aux "nordiques" de l'Espagne, qualités "obsessionnelles" bien symbolisées par leur danse nationale, la sardane, une vraie danse pour comptables...

Avec ce type de remarque nous quittons les stéréotypes pour aborder la version moderne de "l'âme des peuples" dont parlaient les Romantiques : ce que l'ethnologue Kardiner avait appelé "la personnalité de base", et l'ethnopsychanalyste Devereux "le segment ethnique de l'inconscient". En dehors du champ de la grande pathologie mentale, qui ne nous intéresse pas ici, les deux grandes familles d'attitudes psychiques qu'il est convenu d'appeler "névrotico-normales" sont la famille des personnalités hystéroïdes et celles relevant de l'obsessionnalité. Chacune a les défauts de ses qualités. Le nombre fort élevé de Prix Nobel décernés à des savants Hollandais dans le domaine des sciences exactes (en Physique, surtout) contraste avec leur quasi-absence en Littérature. Et c'est différent pour les Français, chez qui les Nobel, proportionnellement plus rares, s'équilibrent mieux. Cet indicateur existe depuis un siècle, et ne peut tout à fait mentir : la culture hollandaise semble assez clairement construite sur une base de type obsessionnel; tandis qu'il semble beaucoup plus difficile de discerner un telle personnalité de base chez les Français, aux attitudes nettement plus bigarrées. Les principales vertus hollandaises, en conséquence, sont l'ordre, l'exactitude, l'économie et la valorisation du travail : tout ce qu'un Max Weber plaçait dans le cadre de l'éthique protestante, dans son essai célèbre sur l'origine du capitalisme. Nous pourrions y ajouter une tendance intime à se révolter contre un Surmoi calviniste trop rigoureux, qui pousse les Hollandais à se remettre régulièrement en question. J'en veux pour preuve le fait que leur fond obsessionnel connaît son inversion rituelle, un peu comme dans le fameux essai de Marcel Mauss sur "les variations saisonnières chez les Eskimo". L'image n'est pas trop forte : environ tous les dix ans, quand un hiver suffisamment rigoureux permet une épaisseur de glace suffisante dans tous les canaux et lacs du pays, les Hollandais semblent saisis par le démon du retour aux valeurs des ancêtres, comme ailleurs on connaît la folie collective du Carnaval ou celle de la corrida. Les écoles ferment, pour cause de patinage sur la glace... La fête de la glace hollandaise, immortalisée par les peintres du XVIIe siècle, resurgit du passé quasiment intacte, et apparaît comme une orgie maniaque. La elfstedentocht, la course des onze villes qui se court à patins à glace sur 200 km. (et qui arrête la vie du pays pendant plusieurs jours) métamorphose brusquement nos placides Hollandais, dont la personnalité culturelle d'habitude plutôt obsessionnelle cède la place à une hystérie quasiment mexicaine. L'approche psychologique de la culture est donc loin d'être simple, et doit être maniée avec une grande circonspection.

Si l'on entreprenait malgré tout une ethnopsychanalyse de la mentalité hollandaise, il serait certainement nécessaire d'examiner l'aspect à la fois grandiose et dérisoire de leurs très grands travaux pharaoniques contre la mer. Des portails gigantesques ont été récemment mis en service, prévus pour résister à des tempêtes de cauchemar dont la probabilité est d'une chance sur mille ans. Millénarisme collectif de toute évidence opposé à l'idéal individuel d'une petite vie tranquille, effacée et sans histoires.

La lutte collective des hollandais contre la mer est très souvent mise en avant pour expliquer les qualités de leur "caractère national", et notamment de la légendaire tolérance hollandaise. Le grand historien Jan Romein voyait là l'origine, dès le 13e siècle, d'une culture de la concertation spécifiquement hollandaise. D'autres auteurs la voient plutôt dans les écrits d'Erasme de Rotterdam contre le fanatisme et pour la modération et l'amour chrétien du prochain, qui trouvèrent un grand écho en Europe. La tolérance hollandaise joue évidemment un rôle de premier plan dans les processus de conception du cadre de vie, et, partant, dans l'architecture. Mais elle n'explique pas, à elle seule, le désir et le plaisir d'espace dans la culture hollandaise, qui est tout à fait manifeste et qui saute aux yeux dès que l'on franchit la frontière entre les Pays-Bas et la Belgique. Avouons modestement notre ignorance quant aux raisons de ce petit miracle hollandais, celui de la réelle popularité du plaisir d'architecture, qui semble bien n'être que la pointe visible d'un plus vaste "plaisir de modernité", que l'on peut voir à l'œuvre en Hollande dès le 16e siècle, et qui donnera, au 20e siècle, Berlage, les logements sociaux de l'école d'Amsterdam, le mouvement De Stijl, le néoplasticisme de Mondriaan, les chef d'œuvre d'un Rietveld… Et un plaisir, surtout, qui continue de nos jours.

Cette image d'un pays résolument avant-gardiste s'avère cependant sociologiquement trompeuse. Historiquement très marquée par le calvinisme protestant, dans sa grande majorité la société hollandaise est en effet le plus souvent tranquillement conformiste, jusqu'à l'ennui, souvent dénoncé par ceux des Hollandais, nombreux à toutes les époques, qu'il a poussé à s'expatrier pour redonner du piment à la vie. Ennui et conformisme frileux qui précisément suscitent, et expliquent la vigueur, de ces avant-gardes qui tentent régulièrement de faire passer un courant d'air frais en se lançant dans des innovations téméraires, parfois grandioses. Cette identité nationale installée dans le conflit entre tradition et modernité est redevable d'une belle complexité psychosociale, d'où découlent les nombreuses contradictions d'une société haute en couleurs et particulièrement attachante.

Dans cette Hollande que les médias dépeignent volontiers, entre mille autres "excès" progressistes, comme étant à la pointe de tous les combats pour la libération de la femme, les hollandaises sont des mères au foyer bien plus souvent que les autres européennes, loin derrière les françaises (actuellement championnes du travail féminin). D'où un engouement local toujours croissant pour les pavillons en bande (les "rijhuizen"), le logement semi-individuel le plus économique, dont le succès est tel que des architectes hollandais craignent qu'il ne transforme le paysage national en un avatar de Los Angeles. On situera mieux, dès lors, la portée avant-gardiste des réalisations récentes qui concernent la contre-offensive de la centralité urbaine contre ces "rijhuizen", riposte s'exprimant par des opérations de densification, souvent en hauteur (tours de 25 niveaux au centre de La Haye).

Les innovations de la forme architecturale, et celles, passionnantes en Hollande, des modalités de travail entre acteurs de la conception, ne doivent cependant pas faire oublier celles d'origine purement sociologiques. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, dans un nouveau quartier hollandais, tous les groupes sociaux différents seront panachés systématiquement : pauvres et riches, jeunes et vieux, conformistes et déviants, nationaux et immigrés, etc. Ce sont, sans doute, des modalités nouvelles d'attribution des logements sociaux qui permettent d'atteindre à cette grande richesse socioculturelle dans un quartier, rarissime car aléatoire en France. La culture hollandaise de concertation transparaît à travers le nouveau processus VINEX, avec le souci d'intégrer le plus grand nombre d'acteurs concernés par le projet, la recherche d'efficacité qui permet à une agence spécialisée d'être responsable du management et l'importance donnée à l'information des publics, conçue comme un outil opérationnel. Comme nous l'explique Juliette Van Der Meidjen, aux Pays-Bas, la loi de planification spatiale VINEX (VIerde Nota EXtra) est une méthode politique de régulation de la croissance urbaine qui s'appuie sur le principe de sensibilisation de tous les Hollandais aux problèmes de l'Aménagement du Territoire. Parmi toutes les opérations VINEX prévues dans le pays, celle d'Utrecht et Vleuten de Meern présente deux particularités. D'abord sa taille puisque elle concerne la construction de 30 000 logements d'ici 2015 (pour 80 000 personnes). Ensuite la conduite du projet, avec un management de la phase de conception, qui met l'accent sur la pluridisciplinarité et la communication. Les objectifs ambitieux de ce projet ont nécessité la mise en place d'une organisation complexe : 14 institutions publiques (État, Provinces, Communes) ont contractés un accord préalable pour initier l'opération VINEX Leidsche Rijn. La conception a été déléguée dans un premier temps à un bureau privé BRV qui, en réunissant plus de 50 professionnels de l'aménagement urbain, a produit un schéma directeur ou Master plan en une seule année.

Depuis des siècles, les Pays-Bas ont constamment étonné le monde : par sa République, sa tolérance démocratique, ses polders, ses digues et ses moulins à vent autrefois; et de nos jours davantage par la hardiesse de ses expériences sociales. Pendant les années 10, 20 et 30 la Hollande étonnait par ses nouvelles architectures et son urbanisme, et elle en garde bien la mémoire. La popularité, toujours vivace en Hollande, du plaisir d'espace, des préoccupations concernant l'architecture et l'aménagement du cadre de vie contrastent fortement avec leur désaffection dans le public français.

En France, comme l'exprima un soir devant nous un vieil architecte blanchi sous le harnais, "le problème n'est pas tant la qualité des jeunes architectes français, qui est de plus en plus certaine, le problème c'est la baisse de la demande de vraie architecture de la part du public! Du public français tout du moins, parce que dans les autres pays d'Europe, l'architecture fait encore plaisir aux gens, ça veut encore dire quelque chose pour eux!" La discussion animée qui s'ensuivit tourna autour des particularités culturelles entre le Nord et le Sud de l'Europe. L'architecture, par rapport au plaisir éprouvé à sa vue, n’a pas le même statut en Hollande, pays pionnier du mouvement moderne ; en Italie, où tout le monde semble avoir hérité du culte du Beau ; ou en France où le plaisir d’architecture est l’apanage d’une élite culturelle sinon cultureuse... Et il est de fait qu'un Théodore Zeldin, dans son volumineux "traité des passions françaises", n'a pu consacrer que quelques maigres pages à la relation des français à l'architecture.

Essayons d’en dégager quelques axes de réflexion provisoires, concernant les possibles raisons d’un hypothétique moindre désir d’architecture en France :

— explications " culturelles " : les français seraient trop bons vivants pour se satisfaire du seul plaisir d’architecture, ils sont trop habitués à des plaisirs plus vifs, que ceux-ci soient sublimés et intellectuels ou qu’ils restent davantage pulsionnels et hédonistes. Les pays protestants, au Nord, pour lesquels l’analyse classique de Max Weber reste valable, et ceux davantage catholiques que la France, au Sud, n’ont que plus difficilement accès à ces jouissances, le régime pulsionnel que leurs cultures permettent sans culpabilité s’accorderait mieux avec la discrétion du plaisir d’architecture, relativement abstrait et proche du plaisir musical : d’où son succès sous ces latitudes...

— explications " historiques " : la Révolution française, intensément vécue et " perlaborée " dans l’imaginaire social français, laisse moins de place aux rêveries fouriéristes d’une architecture salvatrice que dans des pays nordiques, où ses contrecoups ont été d’autant mieux amortis qu’ils l’avaient souvent précédée (république hollandaise au XVIIe !), et où la forme des objets, le maniement de l’espace, l’architecture du cadre de vie prennent une plus grande importance. La différence essentielle est ici semblable à celle que relève Baudrillard entre le pouvoir comme maîtrise de la Réalité, et la séduction comme maîtrise du symbolique : l’imaginaire des français continuerait à se situer dans le Pouvoir, celui des européens moins " révolutionnaires " se situerait davantage dans la Séduction.

— explications psychosociologiques : le plaisir d’architecture était fort, même en France, tant que l’architecture était le seul, ou un des rares, plaisirs d’espace. Il pouvait, à partir de cette rareté même, plus facilement symboliser des retrouvailles inconscientes avec l’amour de la Mère des débuts de la vie (l’expérience inoubliable du premier espace vécu). Mais l’évolution des techniques et leur impact sociologique ont suscité d’autres " mères " rivales de l’architecture, et qui en ont dédramatisé l’importance. Citons, entre autres, les congés payés qui décollent réellement avec l’automobile démocratique ; le voyage, l’évasion vers l’exotisme en avions-charters ; le cinéma et surtout la télévision. Ou bien, sur un versant plus régressif, la résidence secondaire et son repli hebdomadaire vers la fantasmatique des origines (tendant à restaurer l’expérience " unique " par un monument narcissique).


 
 

 
  accueil

_publications

_textes en ligne

_liens