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L’origine des idées de Francesc Tosquelles (1997)

article publié dans Le Coq-héron, No 146, mai 1997 (*).


D’où viennent les psychanalystes, se demande Le Coq-héron. De l’Europe centrale répondront quelques-uns, comme Lucy et consorts, les premiers hommes, vinrent d’une vallée du rift du Kenya, ou comme le jazz advint à la Nouvelle-Orléans d’un croisement magique entre les chants de souffrance d’esclaves africains et les marches militaires plutôt rigolotes de Sousa : un lieu où se trouvèrent réunis un certain nombre de paramètres improbables pendant assez longtemps pour que certains événements remarquables et remarqués finissent par s’y produire. Je laisserai à d’autres le soin de dresser la liste de ces paramètres psychanalystogènes du Mitteleuropa de la fin du XIXe, début XXe siècle. Un des mérites de cette sociologie sera de pouvoir regarder ailleurs dans le monde et dans l’histoire s’il n’y a pas eu d’autres foyers où, localement et de façon insoupçonnée, les mêmes causes ont eu les mêmes effets. Inversement, on pourrait partir des effets pour remonter aux causes, et rechercher des analystes excentrico-européens pour se demander quelle série causale aurait pu présider à leur origine. Dans le précédent numéro du Coq-héron, un article d’Annie Staricky sur la psychiatrie institutionnelle attribuait à la position analytique du regretté François Tosquelles des origines en partie concentrationnaires :

"Tosquelles lui-même, Catalan et réfugié républicain chassé par les franquistes en 1938-1939 à la fin de la guerre civile d’Espagne, séjourna dans le camp de Rivesaltes ; ce n’était pas un camp nazi, mais il n’est pas sans avoir connu là une expérience concentrationnaire dont on peut penser qu’elle l’a marqué." (1)

Sans douter le moins du monde des excellentes intentions de l’auteur, cette remarque me semble un peu rapide là où Tosquelles s’est trouvé au centre de beaucoup de choses qu’il est dommage de négliger ; elle pourrait de surcroît provoquer quelques malentendus : je me demande si on ne confond pas là quelque peu Tosquelles avec le Bettelheim de 1937 à Buchenwald en train d’inventer les principes de son Orthogenic School, par renversement dans le contraire des situations extrêmes de l’univers concentrationnaire (2). Dans son livre largement autobiographique L’enseignement de la folie (3), Tosquelles ne donne pas à son séjour (au camp de Septfonds, en fait) une telle importance. Tosquelles parle tout aussi accessoirement de cet épisode dans le beau film qui lui a été consacré en 1989 (4). Lors de la mort de Tosquelles ce film passa à la télévision avec un commentaire introductif en forme d’éloge funèbre, qui pourrait bien être la source du malentendu : une voix-off y disait que Tosquelles avait conçu sa méthode "dans un camp français pendant la Seconde Guerre mondiale" !Cette curieuse erreur pourrait bien avoir valeur de lapsus, la France était-elle du côté nazi dans l’esprit du commentateur ? En partie, ce n’est même pas faux. Une petite mise au point semble donc s’imposer au sujet de l’origine des idées de Tosquelles, idées bien connues par ailleurs.

Prénommé Francesc en catalan, François Tosquelles naquit à Reus (Catalogne du Sud) au début du siècle dans une famille bourgeoise de médecins progressistes. Il reçut très tôt une formation psychiatrique, et fut un militant révolutionnaire catalan dès avant la guerre civile espagnole, un combattant républicain pendant, et un résistant français après. Si les idées techniques de Tosquelles se sont forgées dans son action pendant la guerre civile de 1936-1939 comme psychiatre dans l’armée républicaine (celle des rouges, bien sûr, los rojos), son attitude globale devant la vie est, elle, clairement issue d’un fond de culture anarchisante catalane des années vingt et trente. La Catalogne connaît alors une vie culturelle, sociale et politique effervescente, qui conduisit à la proclamation de la République en avril 1931 (République qui donna un statut d’autonomie à la Catalogne et au Pays-Basque, ce qui énerva la droite au moins autant que la réforme agraire, la séparation de l’Église et de l’État, et le nouveau drapeau national, tricolore rouge-jaune-mauve!). Un climat culturel dans lequel baignaient à peu près tous les catalans, comme Páu (Pablo) Casals avec ses "concerts ouvriers catalans", Salvadór Dalí et sa révolte artistique contre son notaire de père, ou encore un Pompeu (Pompée) Fabra, qui devint le plus grand linguiste catalan de son époque pour échapper à la direction de la fabrique du sien (5). Selon Tosquelles, cette culture catalane "met l’accent sur l’ensemble du réel connu avant de procéder à son analyse", là où la Raison française conçoit les problèmes hors du réel concret de l’existence humaine (6). En tous cas, le contexte révolutionnaire catalan de l’époque remettait en cause toutes les idées reçues et les hiérarchies établies, et ne pouvait qu’être favorable à la révolution psychanalytique alors encore vivace (rappelons la première chaire de psychanalyse, donnée à Ferenczi en 1918 par le régime bolchevik de Béla Kun, l’adhésion de Trotsky aux idées psychanalytiques vers 1910, etc.).

Tosquelles s’était formé au contact de la pensée originale du Pr. Emili Mirá (7), à l’Institut Pere-Mata, un homme qui très tôt fut bien au fait de la psychanalyse et qui avait les conceptions philoso-phiques existentialistes de ce courant de pensée espagnol issu de l’intérêt qu’Unamuno avait porté à Kierkegaard (8). Il était familier de la phénoménologie allemande d’Heidegger et surtout des idées de Weiszäcker. Enfant, déjà, son père, ami de Mirá, emmenait le petit Francesc en visite les dimanches à l’Institut Pere-Mata, où il fut fasciné par les fous.

Nombre de psychanalystes du Mitteleuropa fuyant la montée du nazisme et ses conséquences fort prévisibles s’installèrent à Barcelone dès 1931 à la faveur de l’avènement de la République : "on a oublié cette petite Vienne que fut la Barcelone de 1931-1936". Tosquelles suivit une psychanalyse assez sui generis avec un analyste réfugié juif-hongrois à Barcelone, le Dr. Sándor Eiminder, du groupe d’Aichorn. Mais cet analyste hongrois avait inventé sur place une variante technique qui ne devait apparemment rien à Budapest : l’analyse en langue inconnue ! Il parlait en effet très mal l’espagnol et le catalan. Un jour Tosquelles eut une otite, et Eiminder vint le voir chez lui... Le père de Tosquelles lui demanda comment il pouvait analyser son fils dans une langue qu’il comprenait à peine, et Eiminder répondit qu’en quinze jours il avait appris 50% du catalan. Le père exprima son admiration devant les dons de polyglotte bien connus des gens de l’Europe centrale, mais se montra un peu sceptique. Sur quoi Eiminder expliqua que les Catalans, tous les deux mots, s’exclament "me cago en Deu", ou "merde" (9), ce qui faisait les 50% en question. Tosquelles, qui rapporte tout ça dans le film que j’ai cité, poursuivit en disant qu’il devait beaucoup à cette visite transgressive et à cette remarque linguistique qui lui a fait comprendre que ce qui comptait vraiment c’était moins ce que le malade dit que la coupure, la séquence : "merde" équivalait à un point, et "me cago en Deu"à un point-virgule. Il fallait écouter la musique du patient, plutôt que ce qu’il raconte : Tosquelles n’a donc pas attendu Lacan pour évacuer le signifié au profit du signifiant.

Quand on entend parler français par Dalí ou Tosquelles, ils ont plus qu’un air de famille. Dalí était beaucoup moins dalinien que catalan tout simplement, y compris dans ses facilités pour le surréalisme, qui semblent aller quasiment d’elles-mêmes pour les Catalans (dans ce que Devereux appelait "le segment ethnique de l’inconscient"). Il s’ensuit un petit malentendu culturel franco-catalan : quand Lacan faisait son Dalí, du coup il ressemblait à Tosquelles, fatalement ! Il est alors comique que certains s’imaginent que Tosquelles imitait vaguement Lacan... Ces Catalans avaient décidé, pour protester contre l’oppression de la langue catalane, de refuser de prononcer correctement les langues de leurs oppresseurs (qui étaient autant les Castillans que les Français). Dans son livre et son film Tosquelles fait un éloge de ce mal-parler ou mal-prononcer, érigé en technique psychothérapeutique là où il oblige le patient à faire l’effort de traduire, donc à vraiment prendre une attitude active envers l’autre. Exemple savoureux : pendant son analyse, il se plaignit du "commerce" entre ses parents, dans un mixte de catalan, castillan et mauvais français ; Eiminder, doutant de comprendre, suggéra en allemand "Umgang ?"(leurs relations ?) ; et Tosquelles sur son divan comprit "un gang ?" et pensa qu’Eiminder lui suggérait que ses parents étaient comme des gangsters ; tout cela avec d’excellentes retombées dans le travail en cours. On trouve à partir de là une théorie de la nécessaire étrangeté de l’analyste, "qui a intérêt à être étranger ou à faire semblant d’être étranger ; ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler mal le français". Ce mal-parler produit un effet remarquable dans le film même, quand Tosquelles, rendant hommage aux analystes antinazis réfugiés à Barcelone, mentionne Sándor Eiminder : on l’entend dire "Sando Reiminder". Sur quoi la dame qui dit le commentaire du film enchaîne en prononçant, elle, à l’anglaise "...celui qui deviendra peu après, malgré la barrière de la langue, son psychanalyste, Sandor Reminder". Reminder, en anglais le mémento ! Celui qui remémore ! Et le voilà devenu anglo-saxon, cet hongrois barcelonais du Mittelmeer, auquel le mal-parler semble ici faire franchir le parcours Ferenczi-Balint-Winnicott.

Tosquelles a t-il été "chassé par les franquistes en 1938-1939 à la fin de la guerre civile espagnole", comme le dit Mme Staricky ? Non, les fascistes victorieux ne chassaient personne, ils fusillaient sans jugement, massivement et méthodiquement, selon des ordres venus du sommet (contrairement au spontanéisme des règlements de comptes sanglants perpétrés par les Rouges pendant les premiers mois de la guerre civile). Franco ne remplaça ce type de traitement expéditif par des jugements sauvant les apparences que le 7 juin 1944, au vu des événements de la veille en Normandie (il attendra encore la capitulation du Japon pour abolir le salut fasciste, à la mi-septembre 1945 !). Tosquelles n’a pas été chassé, mais comme 450 000 autres républicains avant lui, il a fui en 1939 une mort quasi-certaine.

Cela paraît couler de source, et pourtant c’est plus compliqué. Il a eu à fuir tout autant le stalinisme, exactement comme George Orwell : il militaient tous deux dans le même parti, le POUM (10), un petit parti anti-stalinien qui fut le seul à dénoncer les procès de Moscou, et qui irait bientôt lui-même rejoindre dans le malheur ces vieux bolcheviks dont il avait pris la défense. La saga du POUM a été récemment portée à l’écran par Ken Loach (11) sur la base, justement, du livre qu’Orwell consacra au destin de cette révolution espagnole de 1936 (12). Avant de relater les persécutions staliniennes de mars 1937 à Barcelone contre les révolutionnaires anarcho-trotskistes ("la guerre civile dans la guerre civile"), Orwell raconte les miliciens et les escarmouches du front sur les hauteurs autour de Huesca, en Aragon, une ville dont Tosquelles avait réussi quelques mois plus tôt à évacuer les malades de l’Asile psychiatrique transformé en champ de bataille (Tosquelles préférait le terme "Asile" à celui, pour lui hypocrite, d’Hôpital). Tosquelles et Orwell auraient parfaitement pu se connaître du côté de Barbastro ou Seriñena, mais si l’un était déjà quasiment Tosquelles, l’autre était à peine en train de devenir Orwell.

Dans son livre Tosquelles raconte comment en 1939, après la chute du secteur d’Almodóvar del Campo, où se trouvait l’Asile qu’il dirigea dans la seconde période, largement soviétisée, de la guerre d’Espagne, il dut ruser autant avec les fascistes qu’avec les staliniens pour rester en vie. Il passa en France non pas "en 1938-1939" mais bien après la défaite de la République espagnole, car il resta d’abord en territoire fasciste. Protégé par des démocrates-chrétiens impressionnés par la qualité de son travail psychiatrique, il continua à faire tourner son hôpital plusieurs mois durant, autant pour soigner les vrais malades que pour assurer une filière d’évasion d’antifascistes vers la France (13). Lui-même se fit passer finalement pour un médecin-psychiatre franquiste pour traverser les Pyrénées, ce qu’il parvint à faire avec quelques péripéties cocasses, mais qui auraient parfaitement pu très mal finir.

Staline avait sans doute honoré Tosquelles d’une mention spéciale sur sa liste noire, car Tosquelles lui avait écrit, avec quelques camarades, du temps où il était encore communiste orthodoxe (vers la fin des années vingt), pour critiquer la consigne qu’il avait donné au Komintern pour la Catalogne. Staline voulait que ces militants catalans obéissent au slogan "tout le pouvoir aux soviets !", et qu’ils parlent politique en castillan. Dans sa lettre, après quelques génuflexions préalables, Tosquelles expliquait charitablement à Staline l’imbécillité de sa politique, eu égard au fait qu’il n’existait pas de soviets en Catalogne, mais plutôt des peñas, c’est à dire des cercles de discussion dans les cafés, où personne ne parlait castillan ("la langue de l’oppresseur"). Tout le pouvoir aux bistrots, et on parlera catalan, proposa en résumé Tosquelles à Staline comme nouvelle ligne politique de la Troisième Internationale pour la Catalogne. C’est à ma connaissance (fort limitée, il est vrai) le seul message, avec le télégramme envoyé du maquis par Tito en 1943 ("si vous ne pouvez pas nous aider, essayez au moins de ne pas nous emmerder !") qui puisse être considéré comme une tentative de thérapie de Staline, ce grand paranoïaque mégalo (14).

Bien avant Saint-Alban, la guerre civile permit donc à Tosquelles de mettre à l’épreuve du feu ses idées psychiatriques déjà longuement élaborées dans la mouvance de la psychiatrie catalane du début du XXe siècle. Nommé responsable psychiatrique du front Sud (Valencia-Almería), il constitua à Almodóvar del Campo (au Nord de la Sierra Morena, dans la Mancha, la région des aventures de Don Quichotte !) des équipes avec quiconque était partant pour, y compris des curés et des prostituées (devenues "des infirmières du tonnerre de Dieu"), mais "avec le moins de psychiatres possible"car ceux-ci "ont trop peur des fous". Il constata que la guerre produit beaucoup moins de névroses et psychoses que la vie civile (et en guérit même quelques-unes), et qu’il y a intérêt à garder les malades près du front, à 15 km, près de leurs problèmes ; "plus loin, à 50 km, on en fait des chroniques". Mais il soigna surtout les médecins, qui souffraient... "d’illusions bourgeoises : s’installer un cabinet, gagner des sous, faire son truc tout seul, bref des salades". Il leur faisait admettre que ce sont les clients qui déterminent la clientèle, et non la toute-puissance narcissique du médecin. Quand il n’y a pas de guerre ou de Résistance, de folie généralisée des hommes dont le spectacle permette à quelques fous individuels de se soigner, heureusement il y a les murs de l’Asile, dont cet antipsychiatre fait curieusement l’apologie parce qu’ils protègent les malades contre la folie de la famille, contre la folie de la société... Tosquelles dit qu’on ne peut pas faire de la bonne antipsychiatrie en étant un "bon citoyen", car l’antipsychiatrie comprend une anti-culture.

Il me semble donc inexact d’attribuer à son expérience du camp de réfugiés un rôle important chez Tosquelles, et par ricochet dans la naissance de Saint-Alban. Saint-Alban a eu sa propre dynamique créative (au demeurant bien décrite par Mme Staricky), dans laquelle l’expérience espagnole de Tosquelles fut sans doute très utile, et il me semble important d’insister sur le fait que cette expérience est celle d’une époque de désaliénation sociale et culturelle et non celle des effets psychiques de la sur-aliénation concentrationnaire. Par la suite, Tosquelles, à partir de 1942 fera une large place à l’enseignement d’Henri Ey (Catalan du Nord, lui, né à Céret) (15). Et bien sûr il a fait une large place à Freud et à Marx. Tout en entretenant des relations distanciées avec le "freudo-marxisme", il n’a jamais commis l’erreur stalinienne de voir dans la psychanalyse "une idéologie bourgeoise". Du camp de Septfonds que connut donc Tosquelles, et où il y eut des morts de faim, de septicémie et de suicide, il raconte que, là aussi, "comme dans la guerre" (civile), le service de psychiatrie qu’il mit sur pied marcha formidablement bien et que le travail accompli fut magnifique, mais il ne mentionne aucune innovation particulière par rapport à son expérience précédente en Espagne.

Septfonds n’était pas un camp nazi, nous dit Mme Staricky. Sans doute nous dit-elle là qu’un camp de concentration français ne peut pas être un camp de la mort. Fort bien, mais les camps de la mort n’ont pas de patrie. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi on dit mirador ? C’est de l’espagnol, mirador, du verbe mirar, regarder, tout bonnement un endroit d’où l’on regarde à l’aise. Les Espagnols n’ont pas inventé les camps pourvus de tours de guet, connus depuis les Romains au moins. Mais le mot espagnol est resté, quand l’Espagne a parqué les rebelles cubains de José Martí vers 1890 dans des enclos à la belle étoile équipés ainsi, et appelés champs de rassemblement, campos de concentración, expression tristement célèbre depuis lors. Les mêmes camps utilisés par les Nordistes lors de la guerre de Sécession de 1860-65, où la mortalité fut très élevée parmi les détenus Sudistes, n’ont pas fait la même œuvre de mémoire. Les gentils promeneurs parisiens au parc des Buttes-Chaumont ignorent qu’ils se promènent dans ce qui fut un camp de concentration lors de la "semaine sanglante" de 1871, quand Adolphe Thiers fit assassiner les vaincus de la Commune par dizaines de milliers. Les camps de la mort lente par la faim et le froid des goulags soviétiques ont peu de chose à envier aux camps de la mort industrielle et accélérée des nazis, ni à ceux de la mort au meilleur prix des khmers rouges. J’en oublie certainement.

Les camps français de 1939, eux, ont été très inégaux, d’abord très improvisés à même le sable des plages du Roussillon, et plus tard très spécialisés. Ils servirent sous Pétain, au "traitement" des autres Untermenschen, les Juifs notamment. Les Espagnols Rouges qui les inaugurèrent purent assez souvent, par la suite, les comparer en connaisseurs aux camps nazis où 10 à 15% d’entre eux continuèrent (et souvent, terminèrent) leur carrière concentrationnaire. Leur participation massive à la Résistance sauva, paradoxalement, la grande majorité de ces exilés : espagnols ou non-espagnols, les antifascistes de la guerre d’Espagne n’hésitèrent pas, malgré qu’ils sortaient d’en prendre, à continuer leur combat où qu’ils se trouvèrent (et pour une poignée d’entre-eux, même dans la jungle philippine contre les Japonais ! (16).Cette attitude combative leur valut un taux de survie aux persécutions fascistes et staliniennes très élevé. Mais pour les quelque 20 000 Rotspanier pris par les nazis pour actes de Résistance et qui firent Buchenwald, Dora ou Mauthausen, les camps français où on ne mourait que de maladie, de malchance ou de désespoir restèrent, en effet, plutôt un bon souvenir. Au gré des parcours individuels d’autres témoignages, cependant, font pencher la comparaison en faveur de certains parmi les camps nazis ! La France des camps de 1939, celle de Daladier succédant à Blum, était déjà celle de Vichy, et malgré la belle solidarité de la France de gauche plusieurs dizaines de milliers de réfugiés espagnols y sont bel et bien restés. Pour le détail de cette histoire compliquée, pénible, et délicate on lira avec profit "Les camps sur la plage", de la revue Autrement, ou le livre Odyssée pour la liberté, dont l’introduction se termine par ces mots :

"En 1940, lors de son procès, Léon Blum parla de la blessure au cœur que représentait l’Espagne. L’abandon de L’Espagne républicaine pesa effectivement sur la conscience des socialistes et d’une large frange de la population française. Au lendemain de la victoire franquiste, le comportement général vis-à-vis des réfugiés et de la dictature sanglante ne pouvait que renforcer cette culpabilité. Pourtant, les dossiers restent clos; on ne tient pas à réveiller les morts! Alors, culpabilité ou hypocrisie ? Ou, comme disait un témoin, susceptible de fournir des renseignements puisqu’il occupait, à l’époque, des fonctions dans une municipalité des Pyrénées-Orientales : "On nous emmerde assez avec les Juifs, vous n’allez pas commencer avec les Espagnols!"" (17).

Tosquelles parle très bien, dans son film, de la culpabilité de la gauche française de l’époque, celle à laquelle appartenaient les amis qui l’entouraient à Saint-Alban, et qui comprenait un peu tard que l’Histoire aurait pris un tout autre cours si leur gouvernement du Front Populaire était intervenu en août 1936 officiellement aux côtés du peuple espagnol (18), au lieu d’envoyer le peuple français étrenner ses congés payés. "Je sais bien, le nez de Cléopâtre...", dit-il dans le film, avant de se moquer avec tendresse de la sollicitude dont il fit l’objet, ainsi que de nombreux exilés, de la part de cette gauche française : "Le pauvre Tosquelles, qui a perdu sa guerre ! T’inquiète pas, petit, une de perdue, dix de retrouvées !"

Ceux qui oublient une expérience, paraît-il, se condamnent à la répéter. L’amnésie qui semble régner de nos jours, à peine soixante ans après les faits et seulement treize années depuis 1984, signifie-t-elle que l’on aurait, inconsciemment, besoin de répéter ? Si vis pacem, para bellum...
 




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* Mes remerciements pour sa lecture critique de cet article à Marina Ginestà, militante antifasciste de dix-huit ans en Catalogne 1936-39, et qui le reste à près de quatre-vingts.

 


 

1 - Annie Staricky, "À quelles conditions un collectif peut-il être soignant ?", Le Coq-Héron n°;145, mars 1997, p.77.

2 - La description de Buchenwald que donna Bettelhein dans Le coeur conscient provoqua à l’époque la colère de Jorge Semprún, qui dans un texte sans doute excessif l’accusa de ne rien avoir compris aux camps de la mort. Le débat reste ouvert vingt ans plus tard, et malgré l’excellent livre de Semprun (L’écriture ou la vie) : le Buchenwald de 1944 était-il comparable à celui de 1937?

3 - François Tosquelles, 1992, L’enseignement de la folie, Privat.

4 - Une politique de la folie, film de Danielle Sivadon et Jean-Claude Pollack, réalisé par François Pain, La Sept, INA, Anabase, 1989.

5 - et qui rejoignit Casals en exil à Prades, contrairement à Dalí, qui préféra Franco, le marché de l’art et la "divine diarrhée de dollars".

6 - Tosquelles, op.cit., p.126.

7 - Cf. Ferrán Patuel-Puig, "La psychanalyse en Catalogne", 4e groupe, bulletin d’information n°12, printemps 1992, pp.53-55.

8 - Sartre estimait que la culture espagnole (au sens large, Amérique latine comprise), était foncièrement existentialiste comme le prouvait pour lui la différence entre ses deux verbes "être", ser (pour ce qui est immuable) et estar (pour ce qui est éphémère).

9 - Face à l’adversité les ibériques, en effet, chient sur Dieu là où les Français invoquent seulement Son Nom ("Nom de Dieu!"); les Hollandais, plus masos, demandant même à Dieu de les maudire (Godverdomme !). Il faudra voir ça dans une éventuelle ethnopsychanalyse de l’Espagne...

 

10 - Partido Obrero de Unificación Marxista, dirigé par un ancien secrétaire de Trotsky, Andrés Nin (aucune parenté avec Anaïs). Les positions politiques du Poum étaient cependant sévèrement critiquées par Trotsky comme "centristes", c’est à dire intermédiaires entre celles de Staline qui défendait les intérêts de la bourgeoisie et celles authentiquement révolutionnaires, les siennes. Nin fut "liquidé" par les agents de Staline en Espagne en 1937, de même que bon nombre de poumistes.



11 - Land and Freedom, 1995, réalisateur Ken Loach, scénario Jim Allen, acteurs : Ian Hart, Rosana Pastór, Iciár Bollain; production Parallax Pictures, Messidor Films, Roadmovie Dritt Produktionen; cassette-vidéo TF1, durée 1h45’.

12 -Hommage à la Catalogne, Maspéro. Dans l’oeuvre d’Orwell, ce livre jette les bases de son célèbre 1984, qui en pleine guerre froide sera à tort accueilli comme anticommuniste alors que cette anti-utopie dénonçait surtout la collusion du stalinisme et du nazisme.

 

13 - Tosquelles, op.cit.. p.228.

 

 

14 - Au sujet des agissements de Staline en Espagne, cf. Pierre Broué, 1993, Staline et la révolution, le cas espagnol, Fayard.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 - Tosquelles, op.cit.., pp.113-120.


 





 

16 - Cf. Antonio Vilanova, 1969, Los olvidados, los exilados españoles en la segunda guerra mundial, Paris, Ruedo Ibérico, pp.503-505.

 


17 - Marie-Claude Rafaneau-Boj, 1993, Odyssée pour la liberté, les camps de prisonniers espagnols 1939-1945, Paris, Denoël

18 - Comme le préconisait, entre autres, le Colonel Charles de Gaulle...